Texte intégral
Le 17 avril 1943, dans la petite ville du Perreux, le mouvement syndical se réunissait avec l'objectif de donner plus d'efficacité à l'action syndicale et affirmer la volonté de résister. Discours de Louis Viannet. Secrétaire général de la CGT, au Perreux lors du cinquantième anniversaire.
L'événement que représente le 50e anniversaire des accords du Perreux ne fait pas partie de ceux que l'histoire officielle porte au fronton de ses dates célèbres ! Et pourtant, la suite des événements allait en souligner l'importance.
Il en a fallu de la lucidité
Oui, il en a fallu de la ténacité, de l'acharnement dans l'effort, de la clairvoyance, de la confiance aussi pour retisser les liens brisés, déchires en 1939.
Il en a fallu de la lucidité aux hommes de la trempe de Benoît Frachon, Eugène Henaff, Henri Raymond et tant d'autres, connus et inconnus, pour travailler et créer les conditions de la réunification, bravant la haine et surmontant la rancune. Je tiens, à travers André Tollet ici présent, à saluer avec émotion leur héroïsme et leur mémoire.
Oui, la haine, car l'anticommunisme avait été poussé à l'ultime degré au point d'étouffer le ciment antifasciste sur lequel s'était forgée l'unité de 19836.
C'est dire que le chemin parcouru depuis l'année 1940, marqué au mois d'août par la reparution de la "VO" clandestine et la reprise de contacts timides en décembre, restera dans notre mémoire collective, chargé d'efforts, de ténacité et aussi d'expériences tirées du combat lui-même.
La réalité des premiers revers hitlériens devant Stalingrad, l'élargissement de l'espoir du pays de se libérer, l'opposition populaire grandissante aux pratiques et aux méthodes des oppresseurs, aux privations, aux souffrances, tous ces éléments ont en fait, contribué à ce que la nécessité de l'unification soit plus forte que les clivages, les rancœurs, les différences, les exclusions. C'est dire la force que portait l'Accord du Perreux.
Événement intime parce qu'il constatait la réunification de la famille syndicale CGT, brisée, déchirée, meurtrie quatre ans plus tôt.
Le besoin de réunification
Événement lucide, car le besoin impérieux de réunification ne pouvait être satisfait que si les objectifs de cette réunification conjuguaient, bien les contenus revendicatifs des salariés, vocation essentielle du syndicat, et les contenus patriotiques imposés par l'occupation et l'oppression.
Que disent-ils, en effet, ensemble, les signataires de cet accord ? Que revendiquer c'est déjà résister, qu'il faut rassembler, conjuguer le travail légal et l'action clandestine, bref ! saisir toutes les circonstances pour agir et faire agir. Oui, ces Accords du Perreux sont en effet le fruit du travail patient de discussions, de contacts et surtout d'initiatives pour rassembler dans l'action.
Événement de portée nationale enfin, parce que construit dans une dynamique de résistance pour permettre aux salariés, aux travailleurs, aux syndiqués, aux militants, de créer les meilleures conditions, le moment venu, pour s'insérer dans le dispositif insurrectionnel.
Mais surtout, mouvement profond dans la conscience des travailleurs, germée en même temps que s'appesantissait la botte hitlérienne et que devenait évidente la complicité des classes dirigeantes avec l'occupant.
Sa poussée ira grandissant et les Accords du Perreux s'inscrivent à la fois comme aboutissement d'une phase de dure négociation entre dirigeants clandestins et comme base de développement d'actions revendicatives importantes et diverses, organisées autour des forces renouvelées pour la conquête conjointe, intimement liée, de succès revendicatifs et patriotiques.
Le 15 mai 1943, un mois après les accords du Perreux, la CGT réunifiée, ayant affirmé l'indépendance du mouvement syndical, pouvait déléguer au Conseil national de la Résistance Benoît Frachon et Louis Saillant.
Le 14 juillet 1943, préparée par la CGT réunifiée, se déroule dans tout le pays une grande journée de lutte que relate le numéro de juillet/août de la "VO" clandestine.
50 000 manifestants se rassemblent à Marseille, 30 000 à Saint-Etienne, 15 000 à Grenoble, 10 000 à Toulouse, 5 000 à Montpellier, tandis qu'à Lyon, la foule bloque les rues.
Il faut se replacer dans le contexte de la répression impitoyable de l'époque qu'exerçaient les troupes d'occupation et la collaboration, dont les comportements étaient exacerbés par les premiers craquements de la défaite, déjà perceptibles. Quelle force, quelle détermination dans la masse des travailleurs pour assurer une telle présence collective, comme pour assumer la responsabilité de l'organiser.
L'histoire de ma fédération, celle des PTT, a retenu le nom du facteur Jean Calvet, animant ce 14 juillet 1943 une manifestation patriotique à la Recette principale de Paris, une couronne de fleurs aux couleurs de la France accrochée dans la salle du public, au nez et à la barbe de l'occupant.
Aucune période n'est comparable à une autre. Cinquante ans après, le monde s'est modifié profondément et bien fou serait celui qui voudrai transposer, modéliser, cette aventure complexe des accords du Perreux pour rechercher la recette de l'unification des travailleurs aujourd'hui devant ce qui reste bel et bien une réalité : celle de l'exploitation capitaliste et de la dure situation des salariés dans la crise.
En tirer quelques enseignements
Mais nous serions coupables de ne pas retenir les leçons du passé, inscrites dans la mémoire collective de la CGT, pour en tirer quelques enseignements. Permettez-moi d'en retenir quelques aspects.
Et d'abord, celui qui me parait essentiel. La place des objectifs revendicatifs dans le processus de construction unitaire, l'insistance avec laquelle les dirigeants réunis autour de Benoît Frachon associaient lutte revendicative et combat patriotique. Et cela n'allait pas de soi, certains se contentant de bien tenir le créneau revendicatif, d'autre considérant que la lutte patriotique devait avoir l'absolue priorité. Retenons ce qu'écrivait Benoit Frachon – dont nous avons célébré le centenaire de la naissance – au responsable syndical de la région parisienne, quelques semaines avant la grève générale qui préludait à l'Insurrection de Paris :
"À propos des revendications, je suis heureux que vous ayez opéré le redressement nécessaire. Il faut veiller toujours à ne pas se laisser emporter par son propre enthousiasme et ses désirs. Même dans la période ou la lutte armée est au premier rang de nos préoccupations, le problème des revendications reste d'actualité".
N'y a-t-il pas à méditer encore aujourd'hui sur cette clairvoyance.
En effet, n'est-ce pas dans cette préoccupation essentielle que nous avons su puiser pour élaborer notre démarche revendicative démocratique et de masse, à l'appui de laquelle nous avons effectivement l'ambition de construire un mouvement revendicatif puissant, tenace, lucide.
N'est-ce pas dans les efforts de mise en œuvre acharnée de cette démarche visant à rassembler autour des revendications que nous progressons avec beaucoup de difficultés certes, mais progressons quand même vers plus d'unité d'action.
Renouveau syndical
Sur les presque 100 années qui nous séparent de la naissance de la CGT, les périodes d'unité ont été effectivement les plus courtes puisque, depuis 1920, elles n'ont connu que deux phases fortes de 1936 à 1939, et de 1943 à 1947.
Mais si, bien que courtes, ces périodes ont été aussi denses, n'est-ce pas d'abord parce que le reste du temps est précisément marqué d'efforts intenses pour tenter de progresser vers l'unité d'action.
N'est-ce pas la fierté du courant de lutte de ce pays de n'avoir jamais renoncé, ni hier, ni aujourd'hui, et quelles que soient les situations et les difficultés, à développer d'inlassables efforts pour développer l'unité d'action et l'unité syndicale.
La scission de 1947 a laissé de lourdes et profondes traces. Quarante-six ans de division, de structuration d'un pluralisme syndical que certains considèrent comme symbolisant la démocratie, ce n'est pas simple péripétie.
Nous sommes suffisamment réalistes pour mesurer le chemin que le renouveau syndical indispensable va devoir parcourir pour ouvrir une perspective crédible, fiable et durable d'une réunification syndicale.
Mais ce réalisme-là ne peut nous conduire à nous résigner et à accepter que cette situation de pluralisme syndical se concrétise dans des sortes de véritables barrières de division.
Car, organisation unique ou pluraliste, les salariés ont un impérieux besoin de se retrouver ensemble dans l'action, tout simplement pour être plus fort, tout simplement pour donner plus d'efficacité à leur combat.
Et qui pourrait nier combien l'action commune des salariés serait quand même facilité si les organisations syndicales se retrouvaient déjà, ensemble, pour leur proposer d'agir, tout en les laissant maîtres de l'élaboration revendicative en les associant à la conduite de la lutte, et en prenant en compte leur opinion sur les appréciations à porter.
Aucune situation n'est vraiment comparable à une autre. L'histoire ne se répète pas, elle avance en tout état de cause.
Certes, le contexte de 1943, légitimement considéré comme exceptionnel, a facilité la réussite des efforts de rapprochement et permis les Accords du Perreux.
Mais, ne peut-on pas considérer que le contexte d'aujourd'hui, avec l'approfondissement de la crise, l'aggravation des inégalités, l'augmentation inquiétante du nombre d'exclus et les risques d'explosion de colère incontrôlée que cela peut générer, appelle, lui aussi un effort énorme de prise en compte de ces dangers et un véritable appel au sens des responsabilités du syndicalisme.
Ce sens des responsabilités implique un effort considérable pour créer les conditions d'unité d'action en France et en Europe.
D'autant, que les conditions présentes de la construction européenne n'ouvrent pas de perspective de coopérations harmonieuses. Pire, elles poussent à la mise en concurrence des nations et des salariés, à la compétition et à la déréglementation.
Nous avons là des besoins urgents et concrets de recherche de convergences revendicatives et unitaires.
Oui, vraiment, la situation faite aujourd'hui aux salariés, aux retraités, aux chômeurs, aux paysans, aux pêcheurs et aux artisans, appelle tout autre chose que la persistance des clivages idéologiques, les pratiques d'exclusion, l'anticommuniste d'un autre âge.
Ce sont pour toutes ces raisons que nous insistons avec tant de force, pour que se développe partout, sur le lieu du travail, la pratique du débat et la recherche de pratiques démocratiques. il nous faut multiplier les efforts pour nous saisir de toutes les occasions qui aident au rapprochement avec les salariés et les autres organisations syndicales.
Oui, lutter pour rassembler, et pour unir. C'est, en quelque sorte, notre façon d'être fidèles à un passé dont nous sommes fiers.
Nous voulons en être dignes. Nous considérons plus que jamais qu'il est la source qui nous permettra d'irriguer le renouveau du syndicalisme dont notre pays a besoin.