Interviews de M. Ernest-Antoine Seillière, vice-président du CNPF, à RMC le 8 juin 1993 et France-Inter le 9, sur la situation économique, les relations gouvernement-patronat, les licenciements et l'abandon de l'idée d'une compensation de l'État à d'éventuelles baisses de salaire et l'idée d'une dévaluation du franc.

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Intervenant(s) : 

Média : RMC - France Inter

Texte intégral

8 juin 1993
RMC

P. Lapousterle : À la fonction qui est la vôtre, est-ce que la récession actuelle va se poursuivre jusqu'à la fin de l'année, est-ce que le mot reprise existe toujours ?

E.-A. Sellière : Soyons réaliste, la récession va se poursuivre encore quelques mois, personne ne peut dire exactement, quand elle s'interrompra, et ce serait illusionner le monde que de dire que nous sommes à la veille de la reprise. D'ailleurs, je vous signale que la reprise est avant tout dans les têtes de nos concitoyens, dans leur capacité d'acheter dans les magasins.

P. Lapousterle : Pour que les affaires reprennent est-ce qu'il faudrait une action supplémentaire de l'État, ou bien est ce qu'il faut attendre que la reprise vienne de l'extérieur ?

E.-A. Sellière : Si on observe la manière dont s'est installée, la récession dans notre pays, comme dans la plupart des pays d'Europe, on voit que les choses sont très progressives. On met même quelques mois à s'en apercevoir. Ça va être la même chose pour la reprise. On n'en est pas là, mais c'est ce qu'on va probablement voir se produire dans les quelques semaines qui viennent avec la mise en place des mesures que le gouvernement a arrêtées ces temps derniers.

P. Lapousterle : Est-il raisonnable d'imaginer qu'en 94 ça aille un peu mieux ?

E.-A. Sellière : C'est raisonnable de le penser. Les mesures qui ont été prises auront un impact, on met tout de même 10 milliards de francs sur le bâtiment, on met 10 milliards de francs sur les travaux publics, ce sont des activités qui distribuent immédiatement des salaires et de l'emploi, qui ont un effet de reprise incontestable dans leur secteur, et tout ceci peu à peu engage un peu plus de confiance. C'est quelque chose de très progressif, le tort, un peu dans l'impatience générale, à la fois politique et économique, c'est de penser que tout ça se fonde sur un ordre, une consigne, qu'elle soit gouvernementale ou autre, sur une construction. Non c'est un processus lent, je crois que nous sommes en train de mettre en place le dispositif : lent, du processus de relance.

P. Lapousterle : On a le sentiment que tout ne va pas très bien entre le gouvernement et le patronat ?

E.-A. Sellière : Effort en faveur des entreprises oui, c'est incontestable, beaucoup des mesures qui sont proposées par le gouvernement au parlement sont des mesures qui vont dans le bon sens et qu'il fallait prendre. Effort considérable, non, le gouvernement dispose de moyens limités, il met en ligne ce qu'il peut, nous savons que c'est relativement réduit. Je vous signale également qu'un certain nombre des mesures annoncées, notamment celles un peu techniques, qu'on appelle le décalage d'un mois, mais qui permet que les entreprises se voient rendre par l'État les 100 milliards qu'elles avancent à l'État indûment, que cette disposition est encore très, très loin d'être techniquement prête, et nous sommes très énergiques à demander qu'elle soit mise en place. Si des mesures correctement calibrées sont misent en place, il y aura un effort, il ne sera pas considérable : renvoyer l'ascenseur, ce qui veut dire que les entreprises auraient une sorte de service à rendre à la nation, qui serait d'embaucher, si on pouvait le faire, bien entendu on le ferait, et tous ceux qui peuvent le faire, s'y préparent. Je crois que nous aurons un effet de reprise de l'emploi quand la confiance, c'est-à-dire l'envie de consommer, et le déstockage de l'épargne sera en place. Nous attendons ça avec confiance, ça c'est incontestable.

P. Lapousterle : Quand la plus puissante organisation de votre organisation, l'union des mines, dit que le gouvernement n'a pas bien apprécié la hiérarchie des urgences et a fait un peu les choses à l'envers, est-ce que vous approuvez cette analyse ?

E.-A. Sellière : Non, nous n'approuvons pas cette analyse, d'ailleurs les gens de l'IUMM ont dit clairement qu'il s'agissait d'une analyse technique. Vous savez quand on juge une action gouvernementale, on peut toujours dire, on aurait pu faire ceci, où faire cela. Il n'y avait aucune intention politique dans ce commentaire, et l'effort pour glisser la zizanie, dans le patronat, a fait long feu.

P. Lapousterle : Comment qualifierez-vous les relations entre votre organisation et le gouvernement ?

E.-A. Sellière : On peut dire les choses très honnêtement, je crois qu'il y a eu de la part du gouvernement et du patronat une analyse très voisine de la situation, et ces mesures à prendre. Celles-ci ont été prises. Il y a eu un peu de friction sur l'intensité à donner à ceux-ci où à ceux-là, mais enfin disons tout de même qu'il y a eu un mouvement médiatique, qui s'est un peu amusé, de donner une dimension d'opposition entre le patronat et le gouvernement. Après tout, il n'y a pas beaucoup d'opposition, et il fallait en trouver une. Tout ceci s'est complètement dissipé. Et je dirais que c'est tout à fait normal qu'on ait essayé de hisser sur la place publique une sorte de grand débat entre les entreprises et le gouvernement, mais en réalité chacun sait que les entreprises et le gouvernement tirent dans le même sens pour sortir notre pays de la récession.

P. Lapousterle : Est-ce que c'est une bonne nouvelle que le ministre du Travail ait abandonné le projet de compensation salariale ?

E.-A. Sellière : C'est une bonne nouvelle dans la mesure où cette initiative était très contestée, et suscitait beaucoup de commentaires en sens contraire : les uns y voyaient vraiment une nouvelle gestion de l'avant-chômage, d'autres y voyaient au contraire, l'intervention fine et incisive de l'État dans les décisions de gestion du personnel de l'entreprise, et tout ceci suscitait de la polémique. Je pense que la mesure était un peu improvisée, cela dit, j'estime qu'en tant que responsable économique du CNPF que nous assistons actuellement à un phénomène de baisse des prix qui se généralise dans le pays, de la déflation, que ceci est dangereux, et que si on n'arrivait pas à l'enrayer, la réponse à la baisse des prix, ce serait, pour les entreprises, d'adapter leurs salaires à ce phénomène et donc de baisser les salaires. Il y a quelque chose là-dedans qui est tout de même prémonitoire, et donc il faut y porter une grande attention.

P. Lapousterle : Tout à l'heure dans vos locaux, il va y avoir une réunion de l'assurance-chômage. Est-ce que vous allez pouvoir vous entendre avec les syndicats sur un moyen de rétablir les comptes, et est-ce que lorsque le gouvernement laisse entendre qu'il pourrait nommer un médiateur, ça vous paraît une bonne idée ?

E.-A. Sellière : C'est un sujet extrêmement délicat, et difficile, parce que le chômage est tel, que le système de gestion de l'allocation chômage, est en déficit profond, et explose sous la pression du nombre. Alors, on dit d'un côté, il n'y a qu'à diminuer les prestations, et de l'autre, il n'y a qu'à augmenter les cotisations. Mais l'un et l'autre s'avèrent extrêmement difficiles. Il faudra certainement négocier là-dessus, très durement et fortement, mais il y a surtout à essayer de faire la part, entre ce qui est un phénomène d'assurance, et puis le caractère exceptionnel, drame national du chômage qui implique une dimension de solidarité, sans laquelle, les choses ne peuvent être gérées. Alors, qu'un médiateur vienne jeter un regard objectif sur tout ceci, et propose les voies d'une solution, cela nous parait une manière de dédramatiser, et certainement une manière de se mettre en face des sujets, avec réalisme et intelligence.

 

9 juin 1993
France Inter

J.-L. Hees : Est-ce que tout va aussi mal qu'on a bien voulu le dire ?

E.-A. Sellière : Nous saisissons l'occasion du document "cartes sur table", pour essayer de prendre un peu de recul par rapport à l'actualité quotidienne et juger l'économie française sur sa durée annuelle. Nous disons qu'il y a une vraie crise, avec diminution de l'activité industrielle. Bien entendu, très grave diminution du nombre d'emplois, également des rapports de force avec un certain nombre d'autres économies qui se dégradent du fait des dévaluations compétitives. Nous ne cachons pas que nous sommes dans une vraie crise. Mais en même temps, nous indiquons les voies d'une vraie détermination pour en sortir.

J.-L. Hees : On a l'impression, depuis hier, qu'il y a une espèce de fatalité du chômage. S'il n'y a pas confiance, s'il n'y a pas relance de l'activité… Les Français ne comprennent pas très bien ce qu'on leur dit en ce moment ?

E.-A. Sellière : Les Français comprennent très bien malheureusement. Ils comprennent très bien que les entreprises sont placées dans une situation où leurs carnets de commandes se dégradent et que, pour y faire face – encore que la plupart des entreprises essayent de retarder au maximum le moment du licenciement – il y a des moments où l'inévitable doit se commettre. Les Français comprennent très bien que, quand il y a crise, les entreprises ne peuvent faire que ce qu'elles peuvent. On leur demande beaucoup, elles sont décidées à faire beaucoup. Hier, le gouvernement a voulu réunir une trentaine de représentants des fédérations professionnelles autour de F. Perigot et on a dit aux entreprises : on attend beaucoup de vous. Elles ont répondu : vous pouvez attendre de nous tout ce que nous pouvons. L'espèce de rumeur qui s'était répandue, que les entreprises étaient réticentes ou faisaient la moue, a été dissipée au cours de ces entretiens.

J.-L. Hees : Il y a des indices troublants pour les salariés de ce pays, quand on voit la dérive qui se produit dans certaines entreprises où on licencie très vite, où on impose une baisse de salaire aux employés. Qu'en pensez-vous ?

E.-A. Sellière : C'est un signe inquiétant dans la mesure où ce serait un signe avant-coureur. Nous voyons mettre en exergue certains procédés de licenciement expéditifs ou mal venus et le CNPF n'approuve pas ceci mais nous ne faisons pas non plus le procès de chaque entreprise. Il y en a des centaines de milliers, on s'y perdrait. Ce que nous savons, c'est que pour une entreprise qui licencie de manière expéditive, vous avez des centaines d'entreprises qui gardent du personnel en surnombre, en essayant de tenir le coup le temps que les choses se passent. En fait, le corps de l'entreprise, qui est un corps solidaire, fait son maximum pour maintenir l'emploi. La plupart des gens le savent maintenant et nous n'avons pas une position défensive là-dessus, c'est l'évidence. Quant à la baisse des salaires, c'est là où les choses sont inquiétantes. Dans notre pays, il y a une généralisation des baisses de prix. C'est-à-dire que comme il y a peu de commandes, pour les obtenir, les entreprises font tous les sacrifices possibles et donc baissent leurs prix, et ceci est aidé par le fait de la compétition internationale, avec les dévaluations. Quand une entreprise, pour garder son activité, baisse ses prix, quel est son choix ? Ou essayer de réduire son personnel s'il est encore possible de faire marcher l'entreprise en l'ayant réduit, ce qui est quelquefois devenu impossible, ou alors elle est obligée de considérer la perspective de baisse des salaires, c'est la déflation. Si notre pays devait rentrer en déflation de manière générale, alors nous aurions à faire face à quelque chose de beaucoup plus grave et qui demanderait sans doute un autre type de réaction. Ce n'est pas encore prouvé mais nous nous y engageons lentement et quand on voit tant d'intérêt porté au phénomène des baisses de salaire, c'est parce qu'on commence à discerner dans notre pays cette tendance.

J.-L. Hees : On a beaucoup dit que les entreprises traînent les pieds. Est-ce que vous prenez suffisamment à cœur votre rôle de leader ?

E.-A. Sellière : Je vais être très franc. Il y a une vision un peu médiatique de tout cela, c'est normal que vous l'ayez, c'est votre métier. Mais le chef d'entreprise n'obéit pas à un mot d'ordre donné par je ne sais quel leader du CNPF. Ce n'est pas vrai. Bien entendu, il y a une dimension psychologique de tout ceci. Nous prenons grand soin, au CNPF, de ne pas distiller le scepticisme ou les réticences et donc nous sommes plutôt connus comme étant plutôt motivants. Cela dit, si nous voulons donner l'illusion que les choses repartent, nous perdrons notre crédibilité. Or nous avons une crédibilité à garder et nous devons être attentifs à dire les choses telles qu'elles sont. Actuellement, il y a une crise, nous avons en fait un certain nombre de moyens qui sont mis à disposition des entreprises par le gouvernement pour essayer d'en sortir mieux et plus vite. Ces moyens, dès qu'ils seront apportés, vous verrez les entreprises tout faire pour essayer d'en profiter pour relancer leurs activités. Il y a en fait une mobilisation, il y a un volontarisme, il n'y a pas l'illusion des slogans, c'est évident.

J.-L. Hees : Il n'y aura pas de dévaluation, est-ce que cela vous semble être une bonne méthode ?

E.-A. Sellière : Le débat n'est pas facile. Beaucoup de patrons regardent les pays qui ont dévalué et qui ont retrouvé certaines facilités. Nous avons un débat entre nous, est-ce qu'il faudrait dévaluer pour essayer de faire repartir l'économie française. Ce débat existe, nous traitons à fond la question, il n'y a aucun tabou et le jour où nous estimerions que ça devrait peut-être faire redémarrer l'économie française, je crois que nous le demanderions, parce que nous voyons les choses du point de vue de l'entreprise avec le maximum d'objectivité et je crois que c'est notre responsabilité. Aujourd'hui, nous sommes derrière le gouvernement pour dire que la politique du franc stable a conduit à des résultats très appréciables, la baisse des taux, ce serait fou que de vouloir aujourd'hui interrompre ce mécanisme sans lui avoir donné toutes les chances d'aller à son terme. Et toutes les chances d'aller à son terme, c'est encore un certain nombre de mois pour voir de nouvelles baisses des taux intervenir, qui sont une des conditions de la relance. Nous attendons ceci en appui de la politique du franc stable. Si un jour il faut changer, nous changerons.