Interview de M. Ernest-Antoine Seillière, vice-président du CNPF, dans "Le Figaro" du 12 mai 1993, sur le plan de redressement économique du gouvernement.

Texte intégral

LE FIG.ÉCO. – Le plan Balladur vous parait-il susceptible de réveiller l'économie ?

Ernest-Antoine SEILLlÈRE. - Lorsque je lis le plan Balladur, je me projette plusieurs mois en arrière, lors de certaines rencontres avec le gouvernement précédent. Nous retrouvons là l'essentiel des mesures que nous préconisions en septembre-octobre 1992 pour faire face à la dégradation de la situation économique. Le nouveau gouvernement prend donc au printemps nombre des mesures que nous attendions à l'automne dernier. Nous n'avions d'ailleurs pas caché à l'époque notre déception de ne pas voir ces mesures mises en oeuvre dans la loi de finances pour 1993.

LE FIG.ÉCO. – Depuis, la situation s'est encore détériorée…

Oui, mais les mesures viennent enfin. Jointes à la baisse des taux, elles devraient fortement contribuer à soutenir l'économie et à faire redémarrer l'activité industrielle. Compte tenu de l'état de dégradation des finances publiques, nous ne sommes pas surpris de ne pas trouver plus. Il y a, bien entendu, des manques, par exemple en matière de taxe professionnelle. Mais les mesures proposées, mises bout à bout, seront favorables à l'économie française.

LE FIG.ÉCO. – Certains jugent cependant ces mesures insuffisantes et espéraient un électrochoc plus important.

Il est normal que certains se demandent si ce plan suffira. Mais soyons lucides : peut-on demander plus ? Loin d'améliorer la situation économique, ne risquerait-on pas de créer davantage de dommages dans l'économie française en creusant encore les déficits publics ? Il faut savoir trouver un équilibre.

LE FIG.ÉCO. – Ce plan, vous permet-il de vous engager, à un terme raisonnable, sur des résultats concrets, notamment en matière d'emploi ?

Sans doute, ce plan va-t-il ralentir la progression du chômage en évitant des faillites et des licenciements. La trésorerie procurée par la suppression du décalage d'un mois de la TVA, la baisse des charges d'allocations familiales sur la main-d'oeuvre peu qualifiée, la relance du bâtiment et, bien que dans une moindre mesure, des travaux publics, auront un effet progressif sur l'emploi, Peu à peu, la confiance va se rétablir, Les consommateurs achèteront plus, et les chefs d'entreprise sortiront des projets des cartons pour investir.

LE FIG.ÉCO. – Les consommateurs ne consomment plus, comme vous le disiez. Mais le fait de relever les impôts les fera-t-il changer d'avis ?

Les économistes estiment effectivement que le relèvement de la CSG opérera une ponction sur la demande. Mais 50 milliards de prélèvements supplémentaires, comparés aux 1 200 milliards épargnés par quatre millions de Français en sicav monétaires, cela reste sans doute acceptable en termes macro-économiques. C'est, de toute façon, inévitable, à partir du moment où les déficits publics et sociaux dépasseront les 450 milliards de francs. Or savez-vous que ces 450 milliards représentent près de 8 000 francs par Français, ou, mieux, plus de 20 000 francs par actif ? Cela équivaut aux trois quarts de l'épargne des ménages, à deux années d'investissements publics, ou encore à trois mois de salaires versés par les entreprises... C'est colossal ! Le gouvernement va mettre en place des économies, va chercher à dominer la croissance des dépenses sociales. Il mesure parfaitement la pression négative de ces déficits sur l'économie. Le relèvement de 1,3 point de la CSG nous apparaît, en somme, comme la rançon de la facilité passée.

LE FIG.ÉCO. – Le patronat était pourtant hostile à un relèvement de la CSG et semblait lui proférer une hausse de la TVA.

Bien que peu favorable à l'une et à l'autre, il est exact que, du point de vue de l'entreprise, la TVA offre un caractère plus équilibré.
Elle frappe les produits importés mais pas les produits exportés, et son impact est plus diffus, donc plus facile à faire accepter. Mais la CSG a une vertu : elle est pédagogique. Elle fera sentir durement aux Français le fait que les déficits se paient un jour ou l'autre. Et qu'il faut mettre la main au porte-monnaie si on ne combat pas les déficits des régimes sociaux.

LE FIG.ÉCO. – Peut-on espérer un ralentissement du nombre de faillites en France, seul moyen d'enrayer la montée du chômage ?

Nous ne pouvons attendre de miracle immédiat. Mais les mesures qui viennent d'être annoncées auront progressivement des effets positifs, Elles vont dans le bon sens. Une des vertus du gouvernement actuel est de savoir présenter et faire accepter le temps comme une donnée fondamentale de son action. Les mesures devraient produire leurs effets d'ici à la fin de l'année. En donnant un peu d'oxygène aux entreprises, elles contribueront à ralentir le rythme des défaillances.

LE FIG.ÉCO. – On voit mal comment l'activité pourra redémarrer sans amélioration de l'emploi. Plus personne, quel que soit son diplôme, ne se sent à l'abri du chômage. Les entreprises sont-elles vraiment étudié toutes les voies possibles pour éviter de recourir aux licenciements ?

Les entreprises se sentent mieux soutenues. Elles constatent que le gouvernement va dans le sens de leurs préoccupations. Aussi, elles vont se battre davantage encore pour surmonter cette crise. Elles essaieront jusqu'au bout de sauver des emplois. La bataille va être rude, mais nous n'avons pas le choix. Il faut faire redémarrer l'économie. Les entreprises vont tout mettre en oeuvre pour y parvenir.