Texte intégral
11 mai 1993
RMC
P. Lapousterle : Votre réaction à ce plan de redressement du Premier ministre ?
L. Rebuffel : Ma première réaction, c'est un mot qui n'a jamais été employé : il s'agit d'un véritable plan de sauvetage. Nous étions au bord de plusieurs gouffres à la fois, budgétaires, sociaux, tout le monde le sait, des déficits accumulés, n'incriminant cela à personne, avec des chiffres faramineux. Le rapport Raynaud parle de quelque chose comme 450 milliards. Il fallait donc prendre des mesures lourdes, en charges, en ponctions. C'est le côté frein, à savoir pomper 70 milliards environ par la CSG, l'essence, les alcools. Et puis des mesures d'allégement pour les entreprises que nous réclamions depuis longtemps. Enfin, troisième volet : des mesures de soutien à l'emploi.
P. Lapousterle : Vous avez reçu beaucoup de cadeaux hier, vous avez été gâté ?
L. Rebuffel : Je n'aime pas ce mot. On a été entendus. Depuis longtemps, ma Confédération avait suggéré au Premier ministre avant qu'il le fût, au Premier ministre précédent, les mesures qu'il a eu le courage de prendre hier. Par exemple : la TVA, c'est de l'argent qui était dans la poche de l'État, qui nous appartenait à nous. Donc, il nous a rendu ce qui nous appartenait. C'est en effet pour les entreprises, un ballon d'oxygène en matière de fonds propres.
P. Lapousterle : Quelles sont les contreparties à tout ce qui vous a été accordé hier, de votre côté ? Est-ce qu'on va arrêter de licencier ?
L. Rebuffel : Il y a deux types de mesures : celles qui sont faites pour arrêter la catastrophe, et ensuite des mesures qui sont faites pour relancer l'emploi. Les premières concernent les trésoreries. Les entreprises meurent actuellement, d'infarctus de trésorerie ; elles n'ont pas de réserves, pas de fonds propres. On leur restitue donc un certain nombre de milliards par le biais de la TVA, par le fonds de garantie que nous avions demandé, par des prêts. On va déjà arrêter l'hécatombe. En 92, 60 000 entreprises PME sont allées au tapis ! Les chefs d'entreprises n'ont pas la possibilité d'aller s'inscrire à l'ANPE. En trois ans, incroyable ! 150 000 PME sont allées au tapis. Pour la première fois dans l'histoire de notre pays, le tissu profond PME-PMI à travers toute la France se déchire. C'est pourquoi les premières mesures ont été prises pour tenter d'arrêter cette hémorragie. Je salue donc ces mesures comme bonnes. Le deuxième volet, c'est l'accélérateur.
P. Lapousterle : Est-ce qu'avec ce qui vous est donné, au plan de l'emploi ça va changer des choses rapidement ?
L. Rebuffel : Pour ce qui concerne la nécessité d'avoir plus d'oxygène, de trésorerie, ça risque de freiner la disparition des entreprises existantes. Le Premier ministre a voulu protéger les emplois existants.
P. Lapousterle : Enfin on remarque une chose : vous avez reçu beaucoup et on entend peu de promesses en contrepartie ?
L. Rebuffel : Attendez, je voudrais aborder le troisième volet, celui de la relance, du soutien à l'économie : il y a des mesures pour le bâtiment – nous les réclamions – pour les travaux publics, les infrastructures routières, soutien au logement et une fiscalité favorable à l'immobilier. Dans le bâtiment, par exemple, il y a 35 professions différentes qui constituent des centaines de milliers de PME, donc le président du Bâtiment hier, disait et je réponds à votre question : "que dans ce domaine, on pouvait penser qu'avec les mesures prises, il y aurait d'ici à la fin de l'année, 50 000 emplois nouveaux".
P. Lapousterle : Le PS disait hier que les ponctions qui seront faites seront si importantes qu'elles vont empêcher la consommation et donc entrainer du chômage ?
L. Rebuffel : Je relève le pari que l'accélération l'emportera. Il faut attendre une reprise internationale. Elle ne peut pas se décréter au niveau d'un département et même d'un pays comme la France une relance. Elle est là pour accompagner, attendre une reprise mondiale que tout le monde appelle et qui tarde. Mais bien entendu que la France est solidaire avec les 169 autres pays qui sont inscrits à l'ONU. Quant au PS, je crois qu'il est assez mal placé pour faire des observations. Je ne veux pas faire de politique politicienne, mais ce n'est certainement pas lui qui doit faire un témoignage sur ce plan.
P. Lapousterle : Ça va aller mieux d'ici la fin de l'année ?
L. Rebuffel : Nous disons que ces mesures favorisent l'emploi, l'embauche, que nous allons faire en sorte que les patrons répondent aux aspirations du gouvernement, car il s'agit de l'intérêt général de la France. Les chefs d'entreprise le comprennent. Je leur lance cet appel public aujourd'hui.
11 juin 1993
Europe 1
S. Paoli : Vous ne croyez pas à la reprise ?
L. Rebuffel : Il ne s'agit pas de moi, il s'agit d'un sondage et j'estime que ce sondage est prématuré. Beaucoup de mesures du gouvernement n'ont pas une semaine. Comment voulez-vous que l'opinion des chefs d'entreprise puisse se fonder déjà alors qu'ils n'ont même pas tous connaissance dans le détail des mesures gouvernementales.
S. Paoli : Cette enquête de la Sofres est sérieuse et elle indique que les patrons français sont très mesurés dans la lecture qu'ils font des mesures annoncées par le gouvernement ?
L. Rebuffel : Je ne mets pas en doute le sérieux du sondage La Tribune-Sofres. Je dis simplement qu'il y a une expression savante que tous les économistes connaissent, c'est le délai de latence : c'est-à-dire les délais d'application nécessaires à toute mesure, quelle qu'elle soit, même la meilleure – il faut, en économie, trois à quatre mois pour qu'elle puisse se vérifier sur le terrain. Par conséquent, j'attends le sondage de La Tribune-Sofres de septembre. J'en ai parlé ce matin même avec le président d'un secteur très impliqué dans cette affaire, c'est-à-dire le bâtiment, et il considère que ces mesures pour le bâtiment sont fécondes mais ne pouvant avoir d'effets concrets réels sur le terrain qu'en septembre. Par conséquent, l'état d'esprit actuellement est celui que reflète La Tribune-Sofres, je le respecte mais c'est un petit peu rapide.
S. Paoli : Les chiffres sont une chose, il y a une réalité concrète, c'est celle de l'emploi. Le chiffre du chômage ne cesse d'augmenter. Quand les patrons vont-ils commencer à embaucher ?
L. Rebuffel : Je vous fais la même réponse. Vous avez aujourd'hui le résultat des décisions prises il y a trois ou quatre mois. Le bond du chômage du mois dernier est le résultat de plans de dégraissage d'il y a deux ou trois mois. Il faut attendre. Nous sommes à un moment charnière où la confiance ne doit surtout pas tomber puisqu'il y a eu une remise en cause de toutes les conditions d'application d'un plan économique, il faut en attendre les effets avec confiance et non pas avec sinistrose.
S. Paoli : Il n'y a pas si longtemps, dans Europe-Midi, vous disiez que les propositions de M. Balladur étaient concrètes et que les patrons montaient au créneau. On ne les voit toujours pas monter au créneau ?
L. Rebuffel : Même un Premier ministre ne peut pas voir ses ordres exécutés dans la semaine. Tout le monde peut comprendre cela. Il faut un certain délai pour que les choses se mettent en place. Par exemple, ce matin, le président du bâtiment me disait qu'on ressentait ici et là un frémissement. Les Français et les Françaises peuvent comprendre que ce n'est pas en quinze jours qu'on peut redresser une situation détériorée depuis trois ans. Moi, je respecte l'opinion de ceux qui ont été consultés mais je dis qu'il faut attendre septembre pour reprendre la température du moral des chefs d'entreprise.
S. Paoli : Par exemple, le plan emploi, est-ce que cela va vous donner envie de participer concrètement à la lutte contre le chômage ?
L. Rebuffel : Moi, qui suis censé en savoir un peu plus long que les autres chefs d'entreprise puisque je suis à la barre, je pourrais difficilement vous donner la caractéristique de toutes les mesures. Il faut en connaître le contenu, en voir les effets concrets avant de les appliquer. Je répète qu'il est prématuré de prétendre qu'il y a une opinion des professionnels vis-à-vis des deux plans Balladur avant qu'un certain délai d'assimilation ne leur soit accordé.
S. Paoli : Mais ça ne peut pas durer trop longtemps ?
L. Rebuffel : Je suis d'accord avec vous, il faudrait faire ça depuis hier ou avant-hier. Je suis le premier à dénoncer le chômage, comme tout le monde. Mais encore une fois, je ne veux pas tomber dans la sinistrose qui consiste à dire que tout cela ne sert à rien, ne vaut rien alors que ça a été beaucoup travaillé avec les organisations professionnelles, que ce soit le CNPF, que ce soit la CGPME et que nous l'avons fait dans la plénitude de nos responsabilités avec les gouvernants aujourd'hui à la tête du pays. Attendons un peu : avant de prendre la température au malade, laissez-lui absorber son cachet et que celui-ci fasse quelque effet.
S. Paoli : Un autre sondage à la une du Figaro : 65 % des Français interrogés disent avoir confiance dans le plan Balladur et avoir confiance dans une reprise possible. Cela veut dire que les Français ont plus confiance que les patrons ?
L. Rebuffel : Encore les sondages ! Je prendrai le plus favorable, les Français ont raison. De toute manière, on n'a pas beaucoup le choix. Il n'y a même pas, dans ce pays, au point de vue politique, une politique de rechange, une majorité de rechange. Par conséquent, cette majorité-là réussit ou je ne sais pas où nous allons. Laissons-lui sa chance. Un certain nombre de mesures sont prises d'une manière très souple et en fonction de l'évolution des choses. Je suis navré de devoir le répéter encore une fois, les délais de latence, en économie, nécessitent quelques semaines ou quelques mois. Attendons le sondage de la Sofres et de La Tribune du mois de septembre pour que je puisse dire, comme tout le monde, si ça a été bon ou si ça a été mauvais.
3 juin 1993
France Inter
J.-L. Hees : Est-ce que l'appel de M. Balladur est entendu par vous ?
L. Rebuffel : Il a été entendu par moi en tant que président de la Confédération générale des PME et je l'ai relayé en interpellant à mon tour publiquement sur les ondes, à la télévision, tous les chefs de petites et moyennes entreprises français. Le Premier ministre a raison de faire appel au civisme des chefs d'entreprise parce qu'aujourd'hui, il s'agit d'une grande cause nationale où il faut que chacun donne au maximum pour triompher du chômage. Mais il ne faut pas non plus trouver dans les chefs d'entreprise un bouc-émissaire commode. De nombreuses PME disparaissent parce qu'il y a un phénomène de délocalisation de l'emploi. Nous ne cessons pas d'importer le chômage des autres. Si on continue sans aucune protection et sans aucune préférence communautaire par exemple, la mondialisation de l'économie risque d'être mortelle pour nos entreprises.
J.-L. Hees : Qu'est-ce qu'on fait ?
L. Rebuffel : On demande au gouvernement de continuer son action. J'estime que l'action du gouvernement est bonne. Elle doit se poursuivre jusqu'aux accords du GATT. En discutant avec des partenaires comme les Américains, il faut que l'on ait des éléments de protection, il faut une législation adaptée de sorte que nous nous battions à armes égales.
J.-L. Hees : En attendant, il ne se produira rien sur le marché de l'emploi en France ?
L. Rebuffel : Si, là où le Premier ministre a eu raison, ainsi que M. Giraud, c'est de cibler sur l'emploi des jeunes parce qu'en France, 21 % des jeunes de moins de 25 ans sont au chômage. Je dénonce le système éducatif français, l'éducation nationale qui, chaque année, nous envoie sur le marché du travail 200 000 jeunes non qualifiés. Le mal se situe en amont, pas dans les entreprises. Nous, on va essayer de devenir les instituteurs, voir les professeurs de ces gens-là. C'est la raison pour laquelle il y a des aides consenties aux entreprises, qui ne sont pas un cadeau.
J.-L. Hees : Vous n'allez pas tarder à avoir des problèmes dans votre fédération, parce qu'il y a un sondage qui indique que désormais, seulement 63 % des chefs d'entreprise sont favorables à E. Balladur ?
R. Je suis président de la Confédération, pas la fédération, générale des PME. Je parle au nom de un million cinq cent chefs d'entreprise, le sondage à un petit millier, j'ai déjà répondu qu'on ne peut pas prendre la température du malade au moment précis où on fui administre une potion. Il faut tout de même attendre le temps nécessaire à l'effet de la potion. En économie, on dit qu'il y a un délai de latence, c'est-à-dire un délai d'adaptation. Moi, président, je ne suis pas capable de vous donner d'une manière très précise les détails du plan, alors vous imaginez que les chefs d'entreprise interrogés, ça n'est pas encore venu jusqu'à eux parce qu'il faut un certain temps pour qu'ils soient informés des dispositions gouvernementales et qu'ils en voient l'application et je pense que d'ici septembre On pourra en voir les effets.
J.-L. Hees : J'aimerais avoir votre opinion sur ce que préconise l'OCDE.
L. Rebuffel : Je dis que j'ai participé à cinq ou six ou sept plans, presque tous les plans n'ont jamais abouti comme ils le souhaitaient, et tous ces organismes de temps en temps se trompent. L'économie n'est pas une science exacte, l'économie intègre l'irrationnel et l'irrationnel c'est la confiance. Moi c'est à quoi j'appelle les chefs d'entreprise. Pour le fond du problème, je prendrai un chiffre très significatif, dans l'armée lorsqu'on appelle les jeunes Gaulois à faire les trois jours, on dénombre, sur 230 000 appelés, 30 000 illettrés et 1 000 analphabètes. Quelque chose comme 9 % de la population gauloise arrive à l'armée en ne sachant pas lire et écrire leur propre langue maternelle, et nous, il faut que nous les employions, et à quel tarif ? À un tarif minimal du Smic, pour quoi faire ? S'il faut leur donner la serpillière, on peut bien le comprendre, vous ne pouvez pas leur faire toucher un ordinateur à ces gens-là, ni une caisse enregistreuse, voilà le véritable problème, il est en amont, au niveau de notre système éducatif. Je rappelle que l'Allemagne pour ça est un exemple : il n'y a que 4 % de jeunes de moins de 25 ans au chômage. Ça ne me choquerait pas si on employait des personnes en dessous du Smic, et si on levait une sorte de moratoire pendant un an ou deux, pour aller au plus vite, et bien chacun trouverait chaussure à son pied, et sans ces contraintes que représente l'administration de tels salaires. S'il y avait une liberté d'adaptation, je suis certain qu'il y aurait une plus grande souplesse dans l'emploi.