Article de M. Georges Sarre, député PS, secrétaire national du Mouvement des citoyens, dans "La Croix" du 11 novembre 1993, sur le clivage idéologique droite - gauche et la situation de la gauche aujourd'hui, intitulé "Regarder la réalité en face".

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  • Georges Sarre - Député PS, secrétaire national du Mouvement des citoyens

Média : La Croix

Texte intégral

Les premiers reculs qui apparaissent dans la popularité de M. Balladur traduisent une prise de conscience des Français : les orientations du gouvernement actuel s'inscrivent dans la continuité des politiques conduites depuis vingt ans – si l'on excepte la parenthèse de 1981 à 1983 – et les fanfaronnades sur le changement radical ont fait place à l'inaction, sinon dans le domaine sécuritaire. Triste constat en vérité, dont on ne mesure pas tous les dangers potentiels : à la coupure des responsables politiques des préoccupations réelles des citoyens s'adjoint aujourd'hui la conviction profonde de leur incapacité, non pas seulement à résoudre, mais à vouloir résoudre l'obsédante question du chômage.

Mais que recouvre cette impression de continuité, sinon le fait, d'abord, que les clivages politiques tels qu'ils se présentent aujourd'hui sont largement obsolètes ? En particulier, la disparition de projets globaux de société dans les partis de droite comme de gauche se traduit par l'émergence de recoupements idéologiques qui dépassent les frontières des structures établies. Le débat sur l'union économique et monétaire l'a montré de façon éclatante : c'est sur des sujets concrets que s'opèrent les convergences ou les fractures, indépendamment des cadres institutionnels.

Que Philippe Séguin s'oppose dans des termes proches de Jean-Pierre Chevènement au Traité de Maastricht n'aurait pas dû surprendre : ce n'est pas la droite institutionnelle contre la gauche institutionnelle qui s'affrontaient à l'occasion de la campagne du référendum, mais une vision libérale et fédéraliste de la Communauté contre le projet d'une Europe sociale et citoyenne, à structure confédérale.

Le chômage, révélateur de la nouvelle donne

L'opposition sur les moyens de lutter contre le chômage offre le même type de configuration : d'un côté, ceux qui s'obstinent à penser que l'emploi – malgré les discours – est un objectif secondaire de politique économique, n'envisageant sa stabilisation que par des ajustements de la législation du travail ; de l'autre, ceux qui pensent que c'est le problème majeur de notre société, et que seul un changement profond, économique, social et mental peut permettre de le faire reculer durablement.

Plus que jamais, la cartographie politique s'éloigne de la réalité des divisions. Les politiques des différents gouvernements, de gauche comme de droite, s'inscrivent dans la continuité parce qu'elles sont menées par des hommes dont les convergences de vue portent sur des points fondamentaux. Les socialistes, limités à une opposition de pure forme, le savent bien ; le gouvernement aussi, comme l'a montré le débat sur la réforme des statuts de la Banque de France; l'opposition du PS ne pouvait être que rhétorique : comment peut-on accepter un traité pour en refuser quelques mois plus tard les stipulations les plus claires ?

Cela veut-il dire que les concepts de droite et de gauche sont, en eux-mêmes, vides de sens ? Je ne le pense pas ; ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'il est temps de prendre acte de la nouvelle donne politique. Or, la gauche peut profiter de son éloignement du pouvoir pour donner corps à cette tentative.

La situation, aujourd'hui, est le fruit de trois éléments: d'abord, le Parti socialiste apparaît manifestement plus proche d'un certain nombre de choix gouvernementaux que sa base électorale, notamment en matière économique et sociale ; entière économique et sociale ; ensuite, les changements qui s'opèrent à l'intérieur du Parti communiste peuvent ouvrir la voie d'un dialogue rénové entre les différentes composantes de les différentes composantes de la gauche ; enfin, la création du Mouvement des citoyens assure le relais de la tradition républicaine et sociale désertée par le PS.

Ces trois composantes de la gauche sont chacune vouées à l'échec si elles se contentent, l'échec si elles se contentent, pour les premières, d'aspirer à une rénovation de leurs cadres sans rien changer à leur manière de voir, et pour la dernière, de seulement chercher une place sur l'échiquier politique. Recomposer, ce n'est pas seulement faire le ménage chez soi et repeindre sa façade : c'est accueillir, dialoguer, changer en profondeur.

C'est pourquoi l'ambition du Mouvement des citoyens n'est pas d'ajouter une voix dans la cacophonie, mais de favoriser l'émergence d'une dynamique pour une autre politique. Nous souhaitons que chacun prenne conscience, d'une part, de l'obsolescence de la division du Congrès de Tours de 1920. Aujourd'hui le PCF et le PS ne sont pas les porteurs de deux projets de société alternatifs. Le PCF est un parti de contestation et d'opposition; quant au PS, son horizon est la gestion.

La gauche n'est pas qu'un mot

L'autre voie, celle qu'a cherchée parfois le PC entre collectivisme et social-démocratie, celle que n'a jamais atteinte le PS entre capitalisme et économie sociale de marché, nous croyons qu'il est impératif de lui donner un sens pour rendre un projet à la France et un modèle pour les nouvelles démocraties assommées par les réformes ultralibérales. La gauche n'est pas qu'un mot. Si nous parvenons à le démontrer aux Français, il y aura place dans notre pays pour un espoir.