Interviews de M. Jean-Pierre Chevènement, député PS et fondateur du "Mouvement des citoyens", France-Inter le 5, à RTL le 14 et le 19 avril 1993 à RMC, sur la décomposition du PS au lendemain des élections législatives 1993, la prise de contrôle de la direction du PS par M. Rocard, la nécéssité de reconstruire la Gauche et sur le projet de dénationalisation de la Banque de France.

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Média : France Inter - RTL - RMC

Texte intégral

France Inter : 5 avril 1993

A. Ardisson : Vous avez enterré le parti d'Épinay, vous n'avez pas de regret ?

J.-P. Chevènement : Nous n'avions déjà plus d'illusion. Cependant, nous avons vécu ces événements avec une certaine amertume, car nous avions fait une ultime proposition. Nous voulions un débat sur le fond, sur les causes politiques de l'échec sans déchirements inutiles, sans règlements de compte de personnes. Cette approche a été repoussée. Nous en avons donc tiré les conséquences en quittant les organismes dirigeants du PS et en accélérant le mouvement vers la création d'un Mouvement des citoyens. Nous appelons tous les socialistes et tous les républicains à nous rejoindre dans cette construction qui sera un moment de la recomposition de la Gauche.

A. Ardisson : C'est un parti ?

J.-P. Chevènement : Si le premier mouvement est l'amertume, à la réflexion, nous pensons que cette décomposition était peut-être nécessaire pour frayer les voies d'un socialisme du 21e siècle, répondant au vrai défi de notre temps. Il y a encore 15 ans, on avait investi la classe ouvrière d'une mission de régénération sociale. L'ouvrier se sentait en quelque sorte rendu plus digne par le fait qu'on lui reconnaissait un rôle non seulement dans la production mais dans l'amélioration de la société. Aujourd'hui on dit qu'on voit fondre les effectifs de la classe ouvrière, les paysans c'est la même chose, les pêcheurs, etc., elle existe quand même toujours. On vous dit : le travail n'est plus le moyen d'intégration sociale. Mais les gens qui n'ont que leur force de travail ont besoin qu'on leur reconnaisse leur dignité. Donc, nous voulons continuer à représenter le monde du travail, l'alliance de tous ceux qui produisent et qui créent, et naturellement ce ne sont pas seulement des ouvriers, ce sont aussi des gens qui ont leur tête et qui la font marcher dans des bureaux d'études.

A. Ardisson : Reconnaissez-vous une nouvelle légitimité au PS tel qu'il est maintenant ?

J.-P. Chevènement : Le comité directeur n'a plus de représentativité. Il est issu d'un congrès qui est celui de Rennes dont chacun se souvient. Il ne représente rien. C'est une majorité gagnée avec quelques voix. Est-ce digne d'un grand parti ?

A. Ardisson : Il y a eu un autre congrès depuis.

J.-P. Chevènement : Pas du tout, c'était de faux congrès qui n'ont pas renouvelé les organismes de direction. Y a-t-il eu des votes lors de ces congrès ?

A. Ardisson : À l'Arche.

J.-P. Chevènement : Ah oui, sur un projet qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à ce qu'aurait été une plate-forme UDF ! Cela nous a conduits là où nous sommes.

A. Ardisson : Comptez-vous faire du Mouvement pour les citoyens un parti ?

J.-P. Chevènement : J'ai toujours dit qu'un parti se définissait par le fait qu'il présentait des candidats. Le Mouvement en a présenté 56 pour lui permettre d'accéder au financement public. C'est donc une structure de parti. Nous en avons présenté là où nous n'avions aucune chance. C'était des candidats de témoignages qui avaient pour but de faire passer un message et de donner au Mouvement des structures pour continuer de s'implanter et de se développer sur une autre ligne politique. Ce qui a été battu le 28 mars, c'est une politique de renoncement qui a tourné le dos aux exigences des classes populaires, qui s'est inclinée devant la puissance de l'argent, qui a choisi une politique d'argent cher. J'entendais M. Rocard parler des taux d'intérêt exorbitants comme n'étant pas de notre fait. Si, ils le sont ! Ils procèdent d'une volonté myope d'accrocher le franc au mark, comme si l'amitié franco-allemande ou l'avenir de la construction européenne se résumaient à un taux de change ! Ce n'est pas la parité franc-mark qui est conforme à une construction européenne qu'attendent les peuples d'Europe. Il ne faut pas défaire la République.

A. Ardisson : L'affaire européenne est-elle une affaire de recomposition politique ?

J.-P. Chevènement : Le vrai clivage est apparu pendant Maastricht. Il n'y a pas de séparation étanche. Il faut gagner le maximum de gens qui ont voté oui vers le non de gauche. Le non de gauche est majoritaire dans les non. Le clivage, on va le revoir à l'occasion de la dénationalisation de la Banque de France nationalisée par L. Blum et C. De Gaulle. Les socialistes et les républicains s'opposeront à ce projet qui vise à retirer aux prérogatives de la démocratie la politique monétaire de la France. Ayant été l'un des fondateurs du PS d'Épinay, je considère représenter la légitimité du PS d'Épinay. J'appelle tous les socialistes et les républicains à me rejoindre pour construire le Mouvement des Citoyens qui sera un levier pour la recomposition d'une vraie gauche qui fera une politique conforme aux intérêts du monde du travail et qui donnera un espoir à la jeunesse. Nous ne voulons pas laisser un désert derrière nous.

A. Ardisson : Que va devenir le groupe parlementaire ?

J.-P. Chevènement : Il devra trouver son équilibre. Il y a des députés dont les options sont diverses. Il devra reconnaître une beaucoup plus grande liberté à ceux qui le composent, notamment à l'occasion des votes sur le projet de dénationalisation de la Banque de France. J'entends pouvoir m'exprimer dans ce débat. Je n'accepterai plus des disciplines caporalistes telles que celles qui ont existé à l'occasion du débat sur Maastricht.

A. Ardisson : Vous restez dans le groupe ?

J.-P. Chevènement : On verra comment il évolue. Je poserai mes conditions.


RTL : 14 avril 1993

P. Caloni : Êtes-vous toujours socialiste ?

J.-P. Chevènement : Je le suis, et j'entends le rester au sens que Jaurès donnait à ce mot : être républicain jusqu'au bout.

P. Caloni : Vous siégez aux côtés de députés socialistes.

J.-P. Chevènement : Le groupe est devenu autonome. Il ne l'était pas avant. Il n'y a plus de discipline de vote clairement affirmée. Chacun peut s'exprimer en conscience. C'est ce que je souhaitais.

P. Caloni : Vous publiez une lettre ouverte aux socialistes. Vous allez boycotter les états généraux.

J.-P. Chevènement : Il n'y a plus de légitimité socialiste rue de Solferino. Si la légitimité socialiste existe quelque part, c'est avec le Mouvement des citoyens. On tiendra nos assises les 1er et 2 mai prochains. Rappelons que nous avons eu un Congrès de Rennes avorté ; M. Rocard s'oppose à L. Fabius. Deux ans après, L. Fabius devient Premier secrétaire avec l'appui de M. Rocard, lui-même accédant au statut de candidat virtuel. Quelques semaines plus tard, on assiste à un nouveau renversement d'alliances : Rocard débarque Fabius et devient président de cette soi-disant direction provisoire. Tout cela ne tient pas debout. Tout cela aurait gagné à se présenter autrement. Il aurait été normal que des responsables fassent une analyse de l'échec historique que la gauche a subi le 28 mars. Cela aurait été le minimum de ce qu'on pouvait attendre d'un parti démocratique. Il aurait fallu que la direction propose aux militants des analyses contradictoires. Cela ne s'est pas fait. On s'est tourné avec une fausse humilité vers les militants en leur disant d'organiser des états généraux. Le seul problème est de savoir qui va les organiser pour en faire un vrai-faux congrès constituant. Cela n'a pas de sens. Si on veut reconstruire la gauche, c'est sur la base d'une ligne politique nouvelle. C'est en partant des problèmes de la France. On relèvera la gauche si on relève la France. La France est aujourd'hui confrontée à un problème majeur : l'emploi, la fracture sociale. Nous indiquons une voie : la citoyenneté de la République sociale, une Europe des peuples, et non l'Europe monétariste que nous propose E. Balladur. Ne pensez-vous pas que M. Rocard nous proposerait aujourd'hui la même politique ?

P. Caloni : Rocard, Balladur, même combat ?

J.-P. Chevènement : La dénationalisation de la Banque de France...

P. Caloni : Cela vous fait peur ?

J.-P. Chevènement : La responsabilité politique est unique. Certes, la politique monétaire est un peu ésotérique. On vous parle de hausse ou de baisse des taux, de la liquidité des banques. Si on autonomise la Banque de France, c'est pour répondre à un désir allemand et faire de la Banque de France une « Bubette. » Le gouvernement va se dessaisir du pouvoir monétaire, va accepter que le pouvoir de l'argent et sa propre institutionnalisation tombent dans un carcan, acceptera que les riches puissent s'enrichir en dormant. C'est la politique qui est la charte de la cohabitation. Il faut inventer une autre politique. C'est ce que nous allons essayer de faire à partir de cette exigence de citoyenneté que nous portons avec beaucoup d'autres.

P. Caloni : Vous ne voulez pas d'un parti démocrate à l'américaine ?

J.-P. Chevènement : Face au pouvoir de l'argent, il est important qu'il y ait un contrepoids, un grand parti de gauche enraciné dans le peuple. Si on va vers une instance qui a pour but de proclamer un candidat avant la présidentielle, on aura un candidat de l'establishment.

P. Caloni : Où sont les militants ? Pourquoi n'ont-ils pas résisté entre les deux tours des législatives ?

J.-P. Chevènement : Les militants sont une chose, les électeurs autre chose. 43 % de l'électorat de F. Mitterrand du premier tour de 1988 n'a pas voté socialiste. Ces 43 % m'intéressent. 34 %, soit 3 millions d'électeurs avaient voté non à Maastricht. Quand on regarde la carte du non à Maastricht, contrairement à ce qu'a dit C. Pasqua, la majorité des non était des non de Gauche. L'Europe est le voile dans lequel on emballe une politique qui est en fait une politique qui valorise les patrimoines, contraire à la politique proposée par les socialistes, malheureusement appliquée au pouvoir.

P. Caloni : Le socialisme a-t-il un avenir ?

J.-P. Chevènement : Le mot nécessite une définition plus précise. Il faut se préoccuper du relèvement de la France, de la construction d'une Europe des peuples. Cela signifie une révolution intellectuelle et morale qui passe par une refondation de la gauche que nous entreprendrons avec le Mouvement des citoyens. Il ne faut pas de rafistolage.

P. Caloni : Le cas F. Gonzalez ?

J.-P. Chevènement : L'Espagne est prise dans le même réseau de contraintes que nous connaissons. Il y a 20 % de chômeurs en Espagne. Le PSOE veut prendre de vitesse un processus de déliquescence déjà amorcé.


RMC : 19 avril 1993

P. Lapousterle : Êtes-vous toujours membre du PS et quel est votre jugement sur ce qui s'est passé samedi dernier lors de la réunion de la direction provisoire où, a priori on a rangé les armes au vestiaire ?

J.-P. Chevènement : Tout cela ne m'intéresse pas beaucoup. Je considère que les vrais problèmes sont ailleurs, ceux que j'ai touchés pendant la campagne et depuis longtemps. C'est l'angoisse, un certain désespoir social, le chômage, toujours le chômage. L'inquiétude de l'avenir et le sentiment que la France est dans un monde difficile, dangereux, incertain. Il me semble que la gauche ne se relèvera que si elle prend en charge les problèmes de la France. Elle ne peut pas se relever autrement. Ce qui s'est passé samedi, ça ne m'intéresse pas tellement...

P. Lapousterle : Vous êtes toujours membre du PS ?

J.-P. Chevènement : J'ai été candidat du Mouvement des citoyens et de la Fédération socialiste du territoire de Belfort, qui a pris la décision d'affirmer son indépendance. Nous considérons qu'on ne peut pas repartir avec les mêmes idées qui ont échoué. Que ceux qui ont cautionné pendant tant d'années une politique qui a été rudement sanctionné par le corps électoral ne sont pas qualifiés pour proposer une autre politique. Nous considérons que ce n'est pas à partir d'une structure qui est une pyramide de fédérations gonflées, de vraies-fausses cartes, qu'on peut avoir un débat honnête, pouvant être arbitré dans des conditions convenables. Il faut un vrai débat d'idées, il faut se ressourcer dans la réalité. C'est pourquoi le Mouvement des citoyens organise dans toute la France, le 1er Mai, les assises du Mouvement des citoyens. Cela vise à rassembler non seulement des socialistes, mais aussi des gens qui viennent d'autres mouvances. Des gens qui ont une exigence de citoyenneté et qui n'attendent peut-être pas grand-chose d'E. Balladur.

P. Lapousterle : Vous n'êtes donc plus membre du PS, j'ai bien compris ?

J.-P. Chevènement : Vous avez parfaitement bien compris.

P. Lapousterle : Est-ce que la logique est qu'un jour vous soyez candidat à la présidence de la République ?

J.-P. Chevènement : Si je l'étais, au moins on saurait pourquoi... C'est une décision que je n'ai pas prise, que je n'ai pas annoncée, je ne l'ai jamais exclue non plus.

P. Lapousterle : E. Balladur au bout de trois semaines, vos impressions, votre premier bilan ?

J.-P. Chevènement : E. Balladur bénéficie, et c'est normal, d'un petit état de grâce. Il a une majorité colossale à l'Assemblée. Personnellement, je souhaite le succès des mesures annoncées par E. Balladur, parce que son gouvernement est celui de la France. Mais je suis très sceptique sur le résultat, car la politique d'E. Balladur reste une politique libérale, celle dite du franc fort, dont l'horizon est la parité franc-mark. Je sais que pour des raisons qui tiennent au coût de la réunification allemande, la Buba n'abaissera pas sensiblement ses taux d'intérêt. Donc les nôtres resteront durablement élevés. Le projet de petite union monétaire franc-mark condamnerait notre monnaie à une réévaluation permanente qui asphyxierait encore plus notre économie. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et la politique d'E. Balladur diffère très peu – quoi qu'il dise – de la politique précédente. Prenez le projet de dénationalisation de la Banque de France qui va venir devant le Parlement et qui sera discuté demain par le gouvernement, ce projet procède de la logique de Maastricht qui ne correspond pas aux défis qui sont les nôtres. Notre Europe ne ressemble plus du tout à celle des années 70. Cette Europe est celle de l'après-communisme, et demande des initiatives politiques d'une autre ampleur que le petit projet de monnaie unique avec lequel on a confondu la construction européenne. L'Europe ce n'est pas un taux de change, quoi que puissent penser MM. Bérégovoy et Balladur, et même le Président de la République.

P. Lapousterle : Ça veut dire quoi « je souhaite plein succès à E. Balladur, mais il n'a aucune chance de réussir ?

J.-P. Chevènement : Il bénéficie de vents favorables, il y a des effets positifs. Je ne me désintéresse pas du sort des chômeurs. Mais si la France peut éviter les plus grands dommages c'est souhaitable. Mais pour des raisons de fond, et sans chercher de querelles subalternes, pour des raisons qui intéressent un véritable débat, je pense que la France ne s'est pas donné les marges de manœuvres nécessaires. Exemple : E. Balladur a annoncé la hausse des impôts ; il va bientôt à Bonn. Ne serait-il pas plus approprié de mettre sur la table une grande initiative européenne de croissance plutôt que de s'entendre avec les Allemands sur la manière dont on va augmenter les impôts de part et d'autre ? Ne vaut-il pas mieux promouvoir un plan de développement à l'échelle de l'Europe, dont on réunirait ensuite le financement ? Est-ce que la solution n'est pas beaucoup plus dans la relance de l'économie à l'échelle de toute l'Europe et dans des rentrées fiscales qui seraient en quelque sorte créées par la croissance, plutôt que dans des mesures qui risquent de peser encore sur l'activité économique ?

P. Lapousterle : Ce qui se passe en Yougoslavie actuellement, est-ce une tâche sur l'Europe et sur la France ?

J.-P. Chevènement : Ces images sont insoutenables, mais un homme politique ne doit pas commenter l'actualité à chaud sous le coup des images. S'il est prisonnier des médias, on peut alors se passer de lui. S'il y a une tache sur l'Europe et sur la France, elle vient de ce qu'on s'est jeté tête baissée dans la reconnaissance des frontières administratives internes de la Yougoslavie pour faire surgir des micro-États, inviables et sans aucune réflexion d'ensemble ; alors que l'avenir de l'Europe de l'après-communisme est dans la reconstitution de l'espace balkanique ou danubien. Cette réflexion, il eût mieux valu l'avoir eu avant qu'aujourd'hui. Maintenant on est, hélas, aux résultats... Il n'y a plus de bonnes solutions, mais des solutions qui sont moins mauvaises que d'autres, mais elles sont toujours mauvaises. Le plan Vance-Owen n'est quand même pas le fin du fin. Sur le terrain, il n'y a pas la volonté politique à intervenir militairement en Bosnie-Herzégovine. C'est la grande différence avec la guerre du Golfe. Dans cette dernière, les Américains dans une guerre plus facile, essentiellement aérienne, pouvaient se permettre d'intervenir. Là, il n'en est pas question pour eux, ni pour les Anglais, ni pour les Allemands et les Italiens.

P. Lapousterle : Le général Morillon est courageux ou imprudent ?

J.-P. Chevènement : Courageux ! Dans une situation très difficile, il a fait tout ce qu'il pouvait pour limiter les dommages, et ce n'est pas rien. Je ne veux pas discréditer les actions humanitaires qui sont menées par les forces de l'ONU, et par nos propres soldats. Il ne faut pas leur confier des missions impossibles, E. Balladur l'a dit hier. Il ne faut pas non plus les exposer inutilement. Si on s'achemine vers des bombardements aériens comme les Américains semblent le souhaiter, alors il faut que les troupes de l'ONU, en particulier les troupes françaises, soient préalablement retirées ou regroupées sur des positions protégées. Il y a 37 % d'appelés volontaires dans les 4 ou 5 000 soldats français actuellement stationnés sur le territoire de l'ancienne Yougoslavie.