Texte intégral
Bosnie-Herzégovine
Je voudrais d'abord vous rappeler que nous sommes ici à la Commission des affaires étrangères du Sénat et je tiens à remercier le Président de Villepin de l'accueil qu'il m'a réservé aujourd'hui. Nous avons traité trois sujets. Tout d'abord la situation en Bosnie, ensuite les problèmes du GATT et, en troisième lieu, la situation de la Russie et les perspectives à l'approche du référendum du 25 avril.
Sur la Bosnie, j'ai développé le thème de mon intervention hier à l'Assemblée nationale. Depuis trois semaines, la politique de la France a toute entière été guidée par la volonté d'accroître la pression sur toutes les parties concernées afin que le plan Vance-Owen puisse être signé. Nous considérons, en effet, que ce plan en l'état actuel des choses, malgré toutes ses imperfections, malgré le décalage qui s'est déjà produit entre les cartes qu'il a dessinées et la situation sur le terrain, malgré la très grande difficulté que comporterait la mise en œuvre, que ce plan est le seul instrument dont nous disposions pour faire progresser les choses, arrêter les combats et donner quelque chance à la paix.
Sanctions
Ceci explique la pugnacité de la diplomatie française, d'abord pour renforcer l'embargo sur le Danube – telle a été la décision de l'UEO le 5 avril dernier – ; en second lieu, pour mettre en œuvre la décision d'exclusion aérienne des Nations unies: nos avions ont pris l'air, vous le savez, avec d'autres, bien entendu ; enfin pour renforcer les sanctions à l'encontre de la Serbie.
Nous avions accepté, à Tokyo, de différer l'adoption du projet de résolution renforçant les sanctions parce que l'on nous avait indiqué que la voie de la négociation et de la diplomatie n'était pas tout à fait fermée. La réponse est venue, hélas, de manière cruelle sur le terrain, cela a été l'assaut contre Srebrenica. Immédiatement, j'ai donné des instructions pour que nous demandions l'inscription à l'ordre du jour du conseil de sécurité du projet de résolution renforçant les sanctions. Cela a été fait, vous le savez, pendant le week-end. La diplomatie française a été très active et nous sommes parvenus à faire voter ce projet de résolution sans que personne n'y oppose son veto.
Depuis, nous nous sommes employés à faire en sorte qu'il soit effectivement exécutoire le 26 avril prochain. Il y a eu plusieurs réunions de travail entre les Douze au stade du Coreper – le comité des représentants permanents – puis samedi et dimanche prochain au stade des ministres. Dans le même temps le comité des sanctions des Nations unies s'est saisi du problème. Donc l'isolement de la Serbie, si rien ne se passe d'ici le 26 avril, pourra devenir effectif le plus rapidement possible.
Voilà, aujourd'hui, quelle a été notre ligne. C'est une ligne de pressions et de sanctions dans l'espoir qu'elle nous permettra d'éviter le déclenchement d'une phase ultérieure de l'action de la communauté internationale.
Macédoine
Q. : M. le ministre, pardonnez-moi, sur la question de Skopje quelle sera la position de la France, notamment à Copenhague ?
R. : Nous souhaitons que, dans la logique de la décision des Nations unies qui a accueilli l'ex-République yougoslave de Macédoine en son sein, les Douze puissent rapidement, d'un commun accord, prendre une décision de reconnaissance de ce nouvel État. Je crois que c'est une marque de la volonté de la communauté internationale de faire qu'il soit à l'abri des effets de contagion. Nous y avons déjà des Casques bleus, sa reconnaissance internationale sera un pas supplémentaire dans cette voie.
Q. : Avant la fin de la négociation entre la Grèce et Skopje, par conséquent ?
R. : Nous en délibérerons à Douze au cours de notre prochaine rencontre.
Q. : Vous n'envisagez pas que la France reconnaisse la Macédoine avant cette réunion des Douze à Copenhague ?
R. : Vous savez, c'est demain !
Q. : Est-ce qu'une intervention, disons plus musclée, n'est pas envisageable? Ne pensez-vous pas qu'il est trop tard ? Que la voie de la diplomatie est totalement fermée ? Ou y a-t-il encore un mince espoir ? Tout le monde se plaint, y compris les parlementaires, que ce soient les députés ou les sénateurs, tout le monde est atterré par les dernières images vues à la télévision en provenance de Bosnie, tout le monde dit : « Mais enfin, il n'y a plus rien à faire ! ».
R. : Tout le monde se plaint, mais quand on se plaint, il faut aller jusqu'au bout de sa logique. Je ne crois pas que la France, et les soldats français en l'espèce aient des leçons de courage ou de détermination à recevoir. J'ose espérer qu'il y a encore une voie pour une solution autre que militaire. Si cela n'était pas le cas que pouvons-nous faire ? J'entends des exhortations venant souvent de loin, d'ailleurs de pays qui ne sont pas confrontés à la réalité immédiate du terrain.
Intervention militaire
Une intervention terrestre massive ? On nous parle de 100, 150 000 et même 200 000 hommes. Cela veut dire quoi ? Cela veut dire un nouveau Vietnam au cœur de l'Europe. Qui est prêt aujourd'hui à le faire ? Qui ? Pas les Américains, pas les Européens. La France n'en a ni la force, ni le droit. Alors cessons les hypocrisies dans ce domaine.
Embargo
Deuxième possibilité, elle a été évoquée, elle est encore évoquée de manière insistante, c'est la levée de l'embargo sur les fournitures d'armes à la Bosnie. Je le dis peut-être avec un peu de brutalité, mais je me demande si cela n'est pas, d'une certaine manière, la politique de Ponce Pilate consistant à armer les belligérants pour qu'ils s'entre-tuent et à s'en laver les mains. Parce qu'au fond quelle serait la conséquence d'une telle décision ? D'abord, ce serait la fin immédiate de l'action humanitaire, il faudrait de toute évidence retirer nos soldats sur le terrain. Ensuite, ce serait, peut-être, un risque supplémentaire, aussi paradoxal que cela puisse paraître, pour ceux qui sont le moins armés. Car, ceux qui sont les mieux armés en profiteraient dans l'immédiat et, à coup sûr, ce serait l'internationalisation du conflit et la conflagration générale. Donc je crois qu'il faut y regarder à deux fois avant d'arriver à cette décision et j'observe, d'ailleurs, que certains pays qui étaient les plus favorables à cette hypothèse commencent à modérer leurs analyses.
Bombardements aériens
Troisième hypothèse qui a été évoquée, c'est celle de frappes aériennes sur des objectifs terrestres. Là aussi, il faut bien en mesurer les implications. Je n'ai pas exclu une telle décision. Je l'ai dit hier. Mais quels sont les problèmes qu'elle soulève ? D'abord pour quoi faire ? Quel est l'objectif ? Faire reculer les belligérants, geler le statu quo ? Il faudra définir les objectifs que se fixe la communauté internationale. Ensuite, prendre des précautions vis-à-vis de ceux qui sont sur le terrain – je reviens au point que j'évoquais à propos de l'embargo – et procéder à un redéploiement, à l'évidence, de nos soldats. Enfin qui décide et comment est conduite l'opération ? Ce n'est pas facile, on le voit à l'heure actuelle avec les mesures déjà mises en œuvre. C'est la raison pour laquelle j'ai indiqué que si l'on s'orientait dans cette direction, il faudrait, en toute hypothèse, une résolution nouvelle du conseil de sécurité permettant de répondre à toutes les questions que je viens de poser.
Q. : Votre analyse, qui est celle du gouvernement, est-elle partagée par le Président de la République ?
R. : Vous savez, dans une question aussi dramatique, puisqu'il y va de la vie et de la mort de ceux qui sont en Bosnie, y compris nos soldats, la France ne parlera que d'une seule voix. Il y a des instances pour rapprocher les points de vue, leur permettre de s'harmoniser. J'observe que, pour l'instant, c'est la ligne de la France et de toutes les autorités de la France.
OTAN
Q. : La Grèce étant très proche de la Bosnie, il y a des inquiétudes devant les missions de la Turquie du fait qu'elle y a des avions qui font partie de la force multinationale de l'OTAN. Quelle est votre réaction, comment appréciez-vous cette peur de l'escalade qui est ressentie par les Grecs et qui ont demandé que leurs voisins ne fassent pas partie de telles opérations.
R. : Nous examinons cette question avec nos partenaires de l'OTAN dans le cadre de l'opération qui, est placée sous le contrôle des Nations unies.
Bataillon français à Belgrade
Q. : Et l'éventuel redéploiement des Casques bleus français stationnés près de Belgrade ? Est-ce que le conseil de sécurité a pris une nouvelle décision ?
R. : C'est une décision qui relève du secrétariat général de l'ONU et du commandement de la FORPRONU. Nous avons multiplié les démarches pour indiquer l'urgence de cette décision. Nous avons encore, cent hommes environ à Pancevo dans la banlieue de Belgrade. J'espère que, dès les prochains jours la décision du redéploiement que nous souhaitons sera prise. Ceci se passe sous le contrôle et sous l'autorité du ministre d'État, ministre de la défense.