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Laurent Fabius : "Faire de la politique, c'est résister"
Le Monde : Les épreuves ne vous ont pas manqué depuis le dernier congrès ordinaire du Parti socialiste, il y a trois ans, et tout particulièrement depuis un an. Comment les avez-vous vécus ?
Laurent Fabius : Il est vrai que, pour quelqu'un réputé à l'abri, j'ai le sentiment d'avoir eu ma part ! Rappelez-vous mon arrivée à la tête du Parti socialiste, au début de l'an dernier. Les conditions d'accueil étaient assez particulières : une formation au plus bas dans les sondages, une avalanche quotidienne de mises en cause judiciaires, une opinion qui aspirait visiblement à nous voir partir. Puis il y a eu la campagne électorale, dure, très dure ; beaucoup de mes camarades battus ; ce qu'il est, convenu d'appeler les "événements" qui ont affecté le Parti socialiste, en avril ; le séisme du suicide de Pierre Bérégovoy, début mai. Avec, durant toute cette période, les mises en cause personnelles à propos du sang contaminé. Je suis passé, à certains instants, non loin du "trou noir", mais j'ai trouvé auprès de ma famille et de mes amis un soutien précieux, chaleureux, essentiel. Ensuite, j'ai pu mettre au clair mes idées, mes projets, me ressourcer. J'en avais besoin. Psychologiquement, physiquement, je suis à nouveau tout à fait prêt pour l'action.
Le Monde : Dans quel état d'esprit vous préparez-vous au congrès du Bourget ?
Laurent Fabius : Unitaire ! L'enjeu pratique de ce congrès était de savoir si, malgré leurs différences, les principales familles du PS étaient capables de proposer un rassemblement ou bien si elles allaient diviser. J'ai pris la décision, avec d'autres, d‘appeler au rassemblement autour d'un même texte, car dans la conjoncture actuelle, avec une situation du chômage destructrice, un creusement des inégalités, une droite parlementaire puissante, un PS en difficulté et une élection présidentielle dans moins de deux ans, le spectacle de la division eût été ravageur.
Le Monde : Au congrès de Bordeaux de 1992, vous aviez clamé haut et fort que Michel Rocard pouvait compter sur votre loyauté…
Laurent Fabius : Oui, et vous conviendrez que j'ai, personnellement, respecté cette règle.
Le Monde : Ce congrès va-t-il marquer la fin d'un long chapitre ou posera-t-il les premières lignes d'une nouvelle histoire ?
Laurent Fabius : Edgar Morin explique très bien, dans son dernier livre, qu'il existe des "événements sphinx", c'est-à-dire des événements sont le sens ne se détermine, qu'après coup. Il faut donc être très modeste dans la lecture qu'on a, sur le moment, de l'histoire. Je souhaite, en tout cas, qu'on aborde lors de ce congrès les sujets de fond. C'est cela qu'on attend de nous. On a toujours tendance à idéaliser le passé, mais, avant 1981, le PS n'était pas, non plus un orchestre philharmonique. La question, en réalité, est de savoir pourquoi ce qui était supporté auparavant – je veux dire une grande diversité – ne l'est plus aujourd'hui. Les mécaniques institutionnelles ont aiguisé des différences qui, calquées sur les parcours présidentiels, finissent par se propager ans la plus petite section de la plus petite commune de France. À quoi s'ajoute le fait que les partis eux-mêmes ont changé, qu'il existe une volatilité de l'électorat et du militantisme beaucoup plus qu'avant, une attractivité moins forte. Enfin et surtout, la nouvelle donne médiatique joue puissamment. Si telle division interne est rapportée seulement par la presse écrite, elle n'est pas déchirante. Multipliée par la force de l'image – nous l'avons vu au congrès de Rennes, – elle devient assassine. On n'a pas encore pris la mesure de ce que va changer, pour la vie politique, le poids prédominant de l'image. D‘autant plus qu'est en train de se construire dans notre pays un complexe médiatico-industriel, comme a existé ailleurs un véritable complexe militaro-industriel, avec des incidences politiques, économiques, culturelles, sociétales majeures, susceptibles de mettre en cause jusqu'aux conditions mêmes de l'attenance. Les textes qui nous sont proposés au congrès sont intéressants, je regrette qu'aucun d'entre eux n'aborde ce problème-là.
Le Monde : Jugez-vous que votre parti soit jusqu'à présent allé suffisamment loin dans la réflexion sur ses structures ses méthodes et ses messages ?
Laurent Fabius : Ce sera un travail de longue haleine. Si la question posée est seulement "Comment reprendre le pouvoir ?", le temps constituera déjà, par lui seul, une aide puissante. Dans ce monde de mutation et de crise, l'électeur est souvent comme quelqu'un qui s'allonge le soir sur son matelas, se met sur le côté droit ; l'oreiller le gratte, au bout d'un certain temps il se tourne alors sur le côté gauche, puis, l'oreiller le grattant toujours, il change à nouveau de côté, etc. Cela, c'est la conception minimale de l'alternance, l'alternance par irritation ou par lassitude. Elle peut nous permettre de revenir relativement vite au pouvoir ; personnellement, elle ne me paraît pas suffisante. Il faut que nous tirions toutes les leçons de ce qui s'est depuis quinze ans, que nous proposions à partir de là et des mutations en cours, un vrai projet pour le futur. Je vais contribuer à cette démarche. J'ai commencé de le faire en lançant le thème de la semaine de quatre jours de travail, qui n'est pas seulement une piste utile pour lutter contre le chômage mais le ferment d'une vision différente du lien social, des contenus possibles de l'activité, des rapports nouveaux avec le temps. Je travaille, actuellement, sur trois autres sujets, en réunissant divers groupes : une approche renouvelée de la construction européenne, l'audiovisuel du futur, les moyens pour l'État d'agir mieux sans prélever plus.
Le Monde : Comment refaire du PS un parti attractif et un parti de militants ?
Laurent Fabius : D'abord, il faut éviter de claquer la porte au nez de ceux qui veulent nous rejoindre… Ensuite, montrer que les discussions qui se tiennent à l'intérieur du PS ne sont pas un nouveau chapitre du manuel de l'ésotérisme. Même si cela peut paraître un peu vieux jeu, même si j'en mesure les défauts, je crois à la nécessité des partis politiques. La démocratie ne peut pas se résumer à un face-à-face entre la télévision et le téléspectateur. La capacité de générosité de dévouement, d'ouverture des Français n'est pas moindre qu'avant. Simplement, elle s'exprime de moins en moins à travers le politique. Organisez une rencontre sur l'humanitaire dans une ville moyenne, vous aurez huit cents personnes. Qu'un parti politique se réunisse vous en aurez quatre-vingts. Militer, c'est croire en quelque chose et y consacrer du temps. Notre imagination doit viser à construire un dessein nouveau, une formation moderne, et à définir des comportements différents : être modeste, oui, être concret, mais répondre, aussi, à la soif d'espérance, au besoin de transcendance. De plus en plus, un responsable politique devra être un promoteur d'idées et uni résistant, par rapport aux sondages, aux médias, aux notions toutes faites, à l'argent. Jadis, beaucoup de jeunes de grande qualité voyaient dans la politique le chemin qui leur permettrait de s'engager pleinement. Ce n'est plus assez le cas. Les déceptions accumulées à l'égard des partis, le défaut de solutions claires, l'américanisation de la politique, la prédominance de la forme sur le fond, tout cela me fait craindre une détérioration profonde et préoccupante de la vie politique. Il faut résister.
Le Monde : Vous disiez récemment que votre plus grande chance était d‘avoir quarante-sept ans ?
Laurent Fabius : Oui, dans la mesure où je peux, avec une expérience qui, d'ordinaire, remplit tout une vie commencer maintenant la deuxième partie de la mienne. C'est un grand atout, à condition que s'y ajoutent l'humilité et la curiosité d'esprit indispensables. J'ai décidé de ne plus siéger dans les instances exécutives du PS, mais je ne compte certainement pas rester inactif. Il existe, aujourd'hui, une formidable demande de dialogue, de vérité, de projets. Je vais approfondir à travers différents canaux, nationaux et internationaux, mes réflexions sur plusieurs thèmes centraux de notre société, et mettre ces réflexions à la disposition de tous. La politique du gouvernement actuel va échouer. Ce que je prépare n'a rien d'un complot. Cela s'appelle, tout simplement, l'alternance.