Interview de M. Édouard Balladur, Premier ministre, dans "Le Figaro" le 28 octobre 1993, sur l'Europe, le GATT, le conflit à Air France, l'emploi, intitulé : "Les quatre vérités d'Édouard Balladur".

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Média : Le Figaro

Texte intégral

"Étonnez-vous que les Français soient inquiets ! La difficulté extrême vient de ce qu'il faut à la fois gérer une situation de récession pour retrouver une activité plus forte et apporter les réformes indispensables".

C'est la fin de cet état de grâce qui avait duré si longtemps. Tandis que surgissent les premiers conflits sociaux, Édouard Balladur se dit préoccupé avant tout par "l'État de la société française" – "à cause de l'ampleur du chômage et de l'exclusion". Il doit néanmoins se battre aussi sur d'autres fronts, comme l'Europe ou le GATT. Le Premier ministre explique sa stratégie au Figaro.

Propos recueillis par Franz-Olivier Giesbert et Paul Guilbert

Le Figaro : Alors les réformer tout ce qui doit l'être, ennuis commencent ?

Édouard Balladur : C'était prévisible. La France vit depuis plusieurs années une période très difficile. Aujourd'hui, après quelques mois d'euphorie quasi automatique, née de l'alternance, la vie reprend peu à peu son cours, la politique se réveille, les partis s'ébrouent, l'opposition oublie qu'il y a six mois encore, elle était au pouvoir depuis douze ans.

Le Figaro : Notre pays connait une crise sociale à Air France, à Air Inter, dans le secteur public. Comment comptez-vous la résoudre ?

Édouard Balladur : J'ai dit bien souvent que notre pays, avec un chômage croissant, l'inquiétude de la jeunesse, la situation des banlieues, vivait dans un climat de fragilité. Il faut se convaincre que tout n'est pas possible, que tout ne peut pas être fait à la fois et tout de suite. C'est ce souci qui explique le fond de la politique que je conduis : réformer tout ce qui doit l'être, mais le faire progressivement en y associant le plus possible les Français, afin qu'ils comprennent le sens de l'effort qui leur est demandé et qu'ils en admettent la justice. Ce n'est certes pas facile, car il nous faut apporter des changements dans une société qui est frappée de plein fouet par la stagnation économique et le chômage. En tout cas, mon choix est fait : c'est celui du changement, mais du changement progressif, expliqué et accepté. Tout ce qui s'est passé depuis quelques jours me renforce dans ma conviction.

Le Figaro : Il n'empêche que le gouvernement a changé d'avis : Il approuvait le plan Attali et maintenant il l'a retiré.

Édouard Balladur : Le redressement d'Air France est indispensable : cette grande entreprise publique ne peut pas perdre plus de 5 milliards par an durablement, faute de quoi c'est son existence même qui serait menacée. Comment assurer ce redressement ? Plusieurs types de mesures sont nécessaires, qu'elles soient financières, économiques, commerciales ou sociales. Ce qui a été critiqué, ce sont les mesures salariales qui étaient prévues et dont le personnel a eu le sentiment que leur poids n'était pas équitablement réparti. Il a donc été décidé que l'on en rediscuterait. Le personnel d'Air France comprendra certainement que son entreprise ne peut vivre sur fonds publics. D'ailleurs la réglementation européenne nous l'interdirait. Elle doit trouver en elle-même le ressort nécessaire pour s'adapter, et s'adapter en respectant les intérêts légitimes de chacun, en respectant le principe de justice, en évitant tout licenciement.

Le Figaro : De tous les dangers auxquels votre gouvernement peut être confronté, lequel vous parait le plus redoutable ?

Édouard Balladur : L'état de la société française, à cause de l'ampleur du chômage et de l'exclusion. À cause, aussi, de cette désespérance qui s'est abattue sur une partie de la population, notamment de la jeunesse.

Le Figaro : Vous êtes très pessimiste...

Édouard Balladur : Non. Un parlementaire m'a fait, l'autre jour, une remarque qui m'a beaucoup frappé : "C'est très bien de tenir un langage de vérité, mais enfin, quand vous dites que 20 % des jeunes sont au chômage, vous pourriez dire que 80 % ont trouvé un emploi." Nous devons tenter de dire les deux choses en même temps et ne jamais perdre de vue que nous vivons une phase de transition. La précarité de l'emploi inquiète tout le monde aujourd'hui. Il faut donc faire attention et se garder de déstabiliser l'opinion par des bouleversements théoriques soi-disant indispensables. C'est pourquoi je suis partisan de la réforme progressive.

Le Figaro : Les chocs façon 1986, lors de la première cohabitation, ne sont donc plus de mise ?

Édouard Balladur : Quels chocs ? Les changements opérés alors ont été bienfaisants. Ils ont eu des effets heureux sur le chômage et la croissance. Mais la situation du pays s'est, depuis, dégradée.

Le Figaro : Parmi les menaces qui pèsent sur vous, Il y a aussi le lent délitement de l'Europe.

Édouard Balladur : La France est plus forte grâce à l'Europe. Il faut bien le comprendre une fois pour toutes. Si je suis partisan de la construction européenne, c'est pour que notre pays soit plus prospère et que sa voix porte plus loin. Prenez-les négociations du GATT. Aujourd'hui, au lieu d'être isolée, la France peut jouer un rôle décisif pour définir la position du plus puissant pôle commercial au monde qu'est la Communauté européenne. Les Français qui s'opposent à l'Europe ont-ils réfléchi à cela ?

Le Figaro : Aujourd'hui, l'Europe traverse l'une des crises les plus graves de son histoire. Qu'allez-vous proposer au sommet européen ?

Édouard Balladur : Maintenant que l'on a ratifié le traité d'union, européenne, il s'agit de le faire vivre. D'abord, en donnant consistance aux notions de politique étrangère et de sécurité communes. Ensuite, en mettant on place la deuxième phase de l'union monétaire.

Le Figaro : C'est mal part !

Édouard Balladur : Si le système monétaire européen a connu des difficultés, c'est à cause d'une contradiction qui devient flagrante en période de difficultés économiques : comment bâtir une cohérence monétaire entre douze pays quand ils mènent chacun de leur côté leur politique budgétaire et leur politique de taux d'intérêt ? Il faut donc faire en sorte que les politiques économiques se rapprochent. Il y a un troisième point, enfin : l'autorité politique doit pouvoir mieux asseoir son droit de contrôle et de décision. Voyez le système actuel. D'un côté, il y a une organisation stable qui travaille à plein temps : la Commission; de l'autre, vous avez le conseil des ministres auquel celle-ci doit rendre compte, mais qui se réunit épisodiquement, et ne donne pas d'instructions précises. 

Le Figaro : D'où le pré-accord de Blair House, signé par la Commission, sans que les gouvernements aient vraiment suivi le dossier.

Édouard Balladur : Tout à fait. Mais c'est aussi la faute des gouvernements. Il ne s'agit pas de brimer la Commission, qui reste un rouage essentiel. Mais ce n'est pas elle qui, dans la Communauté européenne, doit détenir le pouvoir politique. Ce sont les États. 

Le Figaro : Que proposez-vous, concrètement ? 

Édouard Balladur : Il faudrait que nous décisions que les conseils des ministres des affaires européennes tiennent à échéance plus fréquente et régulière, au moins deux fois par mois, à date fixe, et que la Commission soit invitée à rendre des comptes précis sur ses activités de la quinzaine écoulée, et reçoive les instructions nécessaires.

Le Figaro : Envisagez-vous de proposer cette réforme des institutions avec d'autres responsables européens ?

Édouard Balladur : Oui.

Le Figaro : Une réforme des institutions peut-elle suffire à relancer la machine ? La volonté ne manque-t-elle pas aussi ?

Édouard Balladur : Il ne faut pas chercher dans les changements institutionnels un remède aux difficultés de l'Europe. Elles sont imputables, en grande partie, à la récession économique que connaît la Communauté. Cela suppose des décisions concrètes sur le soutien à l'activité.

Le Figaro : L'axe franco-allemand qui a porté la construction européenne parait bien mal en point. N'est-ce pas parce que la France et l'Allemagne n'ont plus, comme dans le passé, des projets communs ?

Édouard Balladur : La géographie s'impose à l'histoire comme à la politique. L'Allemagne n'est plus le pays coupé en deux qui avait besoin de la caution de la France et de l'Europe. Elle a pour ambition d'être au centre de l'Europe, donc de favoriser des adhésions nouvelles à la Communauté. Si notre dialogue change un peu de signification aujourd'hui, nos relations restent plus fréquentes et plus étroites qu'elles ne le sont avec aucun autre pays. Notamment sur le plan militaire, comme en témoigne la création du corps franco-allemand.

Le Figaro : On a pu avoir le sentiment que, comme Georges Pompidou, vous regardiez moins du côté de l'Allemagne et plus du côté de la Grande-Bretagne. Était-ce une impression fausse ?

Édouard Balladur : Oui. Contrairement à la légende, ce n'était d'ailleurs pas la conception de l'Europe qui habitait Georges Pompidou. Nous devons construire la Communauté avec l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Mais la France est bien obligée de constater que l'Europe progresse davantage avec les Allemands qu'avec les Britanniques.

Le Figaro : Les exigences de la cohabitation n'entravent-elles pas votre gestion du dossier en vous incitant à la prudence ?

Édouard Balladur : Il est vrai, la cohabitation conduit à coordonner l'action entre le président et moi-même sur les plans diplomatique, militaire ou européen. Même si la situation requiert des efforts de part et d'autre, les choses se sont jusqu'à présent déroulées sans problème majeur. Pour ma part, je ferai en sorte que cela continue ainsi, mais pas au détriment de mes convictions ni du mandat que nous ont donné les Français. Les oups doivent changer en France, changer progressivement mais profondément si nous voulons redresser le pays et surmonter la crise.

Le Figaro : Vous avez dit que l'affaire du GATT était un piège. N'a-t-il pas été monté par une traction de la majorité pour vous faire trébucher ?

Édouard Balladur : Certainement pas. C'est un dossier très politisé, le risque existe que l'on dise, si l'on arrive à un accord, c'est un compromis tout à fait regrettable, et si l'on n'y arrive pas, c'est le danger de l'isolement. Les Français attendent que nous sortions de ce piège, et que nous soyons en mesure de trouver des solutions conformes à notre intérêt national. Qu'il y ait des avis assez variés sur la façon de sortir de cette crise, c'est bien légitime. À la fin, chacun devra prendre ses responsabilités.

Le Figaro : À propos du débat sur le GATT, Raymond Barre a parlé de délire et souhaite une trêve de deux mois afin que tout le monde cesse de faire de la surenchère. Êtes-vous d'accord ?

Édouard Balladur : Je me suis employé depuis longtemps à ce que chacun examine ce dossier avec calme. Avoir consulté tout le monde, comme je l'ai fait, a permis de faire bouger un peu les choses et de conduire chacun à prendre une meilleure conscience des intérêts des autres. J'en suis arrivé à la constatation d'une sorte de sentiment commun : il vaut mieux que la France signe un accord plutôt que le contraire, mais elle ne doit pas signer dans l'état actuel du dossier, tant qu'un certain nombre de problèmes importants pour l'Europe et pour elle ne sont pas résolus positivement.

Le Figaro : Si la France ne signe pas, les conséquences ne seraient-elles pas dramatiques pour l'économie française ?

Édouard Balladur : Nous n'en sommes pas là. Mais si, en raison du refus de comprendre autrui que manifesteraient nos partenaires américains, nous étions conduits à ne pas signer, cette solution serait mauvaise pour tout le monde, et pas seulement pour nous. Je souhaite qu'on l'évite, mais je ne suis pas prêt à accepter n'importe quoi pour l'éviter. J'ai toujours parlé de compromis et de concessions, mais réciproques. C'est cela aussi la liberté, je veux dire la reconnaissance des droits de l'autre.

Le Figaro : N'avez-vous pas l'impression que, dans cette affaire du GATT, on joue un peu la même pièce qu'avec Maastricht, c'est-à-dire un débat entre les néo-nationalistes et les autres ?

Édouard Balladur : Je ne le crois pas. La part des intérêts est beaucoup plus présente dans cette affaire, qui pose des problèmes difficiles à toute une série de nos activités économiques, en France et en Europe. Ce qui me paraît faux, c'est de dire que le débat en France se situe entre le protectionnisme et la liberté commerciale. La France est dans un ensemble européen où les droits de douane extérieurs sont les plus bas du monde. La question n'est pas de savoir si nous sommes protectionnistes ou pas, nous ne le sommes pas, mais si nous devons avoir las mêmes droits que les autres ou pas. Dans l'état actuel, nous ne les avons pas, et nous souhaitons que l'on fasse en sorte que l'équilibre soit rétabli.

Le Figaro : Sur le front de l'emploi, alors que la perspective de 4 millions de chômeurs est devant nous, ne faites-vous pas preuve de fatalisme, voire de résignation, comme on vous en accuse ?

Édouard Balladur : Je ferai en sorte que nos sombres prévisions ne se réalisent pas. Nous avons aujourd'hui 3 200 000 chômeurs, nous en avions 1 700 000 il y a douze ans, c'est-à-dire que le chômage aura bientôt doublé par rapport à 1981. Étonnez-vous que les Français soient inquiets ! La vérité, c'est que nous touchons à la fin d'un demi-siècle qui a vécu sur un certain modèle de développement économique, social et politique, et que nous devons maintenant essayer d'Inventer autre chose. La difficulté extrême vient de ce qu'il faut à la fois gérer une situation de récession pour retrouver une activité plus forte et apporter les réformes indispensables. Où voyez-vous là fatalisme et résignation ?

Le Figaro : Que pensez-vous de la rumeur selon laquelle vous penseriez qu'en matière d'emploi, il n'y a pas grand-chose à faire ?

Édouard Balladur : Je ne l'ai jamais dit ni pensé. J'ai toujours dit que l'on pouvait agir efficacement, mais que cela serait long et difficile. Voilà la différence ! Si on n'y pouvait rien, pourquoi aurais-je accepté d'être Premier ministre ? Être sincère et véridique ne signifie pas être résigné ! J'ai dit que je ne voyais pas le moyen de stopper la dérive du chômage en 1993, je ne dis pas de le faire reculer, et que J'espérais que l'on y parviendrait en 1994. Pour faire reculer le chômage, il faudra agir dans deux directions : davantage de croissance et toute une série de réformes…

Le Figaro : Certains disent que la croissance est inutile.

Édouard Balladur : Je constate que, grâce à la bonne politique du gouvernement Chirac, de 1986 à 1988, il y a eu trois années de croissance qui ont entrainé la création de 900 000 emplois. Je sais bien que la croissance ne suffit pas, mais dire qu'elle est inutile, c'est absurde.

Le Figaro : Les Français vous ont apporté 110 milliards de francs en souscrivant à votre emprunt. Qu'en avez-vous fait ?

Édouard Balladur : 40 milliards ont été utilisés en 1993 pour financer des dépenses qui ne l'étaient pas par le précédent gouvernement, pour favoriser l'emploi des jeunes, l'apprentissage et la politique de la ville. 70 milliards vont être utilisés en 1994, ou l'ont déjà été, tout d'abord pour rembourser quasi Intégralement la dette de l'État envers les entreprises au titre de la TVA, d'autre part pour aider les collectivités locales à lèges et à jouer leur rôle on matière de formation et, enfin, pour accentuer l'effort de l'État en faveur de l'emploi et de l'investissement.

Le Figaro : Michel Rocard reproche à votre budget sa ponction sur les revenus. Son théorème est le suivant : moins de revenu disponible égale moins de consommation, écale moins d'emplois ! Que répondez-vous quand on vous reproche de faire de la déflation ?

Édouard Balladur : C'est étrange. On ne peut pas à la fois se faire le chantre de la baisse des taux d'intérêt et dire qu'il ne faut pas lutter contre les déficits trop graves qui entraînent la hausse des taux ! Baisser l'impôt sur le revenu, est-ce de la déflation ? Provoquer la mobilisation de l'argent des SICAV au service de la consommation et de l'achat de logement, ou, par l'emprunt que nous avons fait, au service de l'investissement et de l'emploi, est-ce de la déflation ?

Où en serions-nous aujourd'hui si nous avions laissé tous les déficits que nous avons constatés il y a six mois ? La France s'enfoncerait dans la récession, alors que nous avons bon espoir que la croissance revienne. Il fallait rétablir la confiance dans le sérieux de la gestion.

Le Figaro : Ne regrettez-vous pas d'avoir augmenté les prélèvements obligatoires, malgré l'allégement de l'impôt sur le revenu ?

Édouard Balladur : Non, parce qu'il n'y avait pas d'autre solution. Sauf à laisser filer les déficits, donc à la hausse des taux d'intérêt qui étrangler notre économie par la hausse des taux d'intérêt qui résulterait de déficits accrus. Alors nous aurions été dans une situation autrement plus grave.

Le Figaro : On vous reproche souvent d'avoir un langage qui, pour être sincère, n'est pas toujours optimiste, ni mobilisateur.

Édouard Balladur : Il fallait bien que les Français prennent conscience de la situation dans laquelle se trouve notre pays, la plus difficile depuis la guerre. Je pense que je n'ai pas besoin d'insister là-dessus. Au bout de six mois d'efforts, certains résultats sont acquis et les choses commencent à aller mieux : la consommation des ménages a augmenté au mois de septembre ; les transactions sur le logement sont plus nombreuses et les constructions de logements neufs augmenteront ; le déficit budgétaire a baissé de plusieurs dizaines de milliards ; la production industrielle a augmenté et les chefs d'entreprises se montrent plus optimistes; les taux d'intérêt ont diminué considérablement, de plus de 4 points en six mois, et sont désormais au niveau moyen des taux européens.

Le Figaro : Justement, puisque vous parlez des taux d'intérêt, pourquoi vous montrez-vous si prudent dans leur baisse, alors que notre économie a besoin d'un souffle nouveau ?

La baisse des taux est considérable, de l'ordre de 40 % en six mois pour les taux courts. Peut-on aller plus vite ? Il n'est pas possible de le faire de façon autoritaire, sauf à susciter sur le marché financier une inquiétude qui se traduirait par un relèvement des taux et non pas par leur abaissement. Gardons-nous de propos faciles et de campagnes d'opinion orchestrées par tel organe de presse. Mon objectif n'est pas de favoriser la spéculation mais de favoriser la bonne santé de l'économie.

Le Figaro : Dans un communiqué commun Matignon-Élysée, Vous avez accepté un moratoire sur les essais nucléaires. Pensez-vous qu'il faudra les reprendre tout de suite après l'élection présidentielle ?

Édouard Balladur : Ma position là-dessus est simple et claire. La France a besoin d'avoir une force de dissuasion qui soit toujours performante. Il faudra que, le plus vite possible, elle puisse passer à la simulation, j'ai demandé que l'on accroisse les moyens et les études nécessaires à cet effet. Quant à la décision concernant les essais, elle sera prise en fonction des nécessités et des circonstances, y compris sur le plan scientifique.

Édouard Balladur : Dans le carcan de la cohabitation, vous sentez-vous vraiment libre de vos mouvements ? Feriez-vous exactement la même politique si vous aviez les mains libres ?

Édouard Balladur : On n'a jamais les mains complètement libres, on dépend toujours de quelqu'un : du Parlement, de l'opinion publique, de la réalité. Honnêtement, j'ai, en tout cas sur le plan intérieur, les moyens de mener la politique qui me paraît bonne. Si elle échoue, ce sera moi le responsable, personne d'autre.

Le Figaro : Finalement, n'êtes-vous pas prêt à donner raison à Jacques Chirac lorsqu'il dit que le vrai changement commencera quand un homme de la majorité sera installé à l'Élysée ?

Édouard Balladur : Je crois que le vrai changement a commencé en 1993 de par la volonté des Français. Qu'il doive se poursuivre, s'amplifier où s'accélérer, si nous gagnons l'élection présidentielle, c'est bien évident. Cela dépendra de l'homme qui sera élu et de sa capacité à poursuivre l'action des changements.

Le Figaro : N'y a-t-il pas une différence entre la petite alternance législative et la grande alternance présidentielle ?

Édouard Balladur : Petite ? Grande ? Qu'est-ce que cela signifie ? La vraie alternance a commencé en 1993, nous avons déjà mis en œuvre des réformes considérables, nous poursuivrons tout au long de 1994. Je ne me laisserai pas arrêter par la proximité d'élections pour éviter de prendre des décisions difficiles. Si nous devions gagner plus tard l'élection présidentielle, il est évident que les choses en seraient facilitées d'autant.

Le Figaro : Ce débat n'a donc pas lieu d'être ?

Édouard Balladur : Ce n'est pas moi qui l'ai lancé.

Édouard Balladur : Depuis six mois, de quoi êtes-vous le plus fier ?

Édouard Balladur : Fier n'est pas le bon mot. Je suis réconforte de voir que beaucoup de Français, en dépit des difficultés et bien qu'on ne leur cache pas la vérité, continuent de soutenir la nouvelle politique.

Le Figaro : Et de quoi êtes-vous le moins fier ?

Édouard Balladur : Je ne crois pas que j'ai à rougir de quoi que ce soit. Le mot fierté, là non plus, n'est pas adapté. La vraie question c'est que feriez-vous de façon différente ? C'est aussi la plus difficile.

Le Figaro : C'est vous qui vous posez cette question ?

Édouard Balladur : Je me la pose tous les jours !