Interview de M. Jean-Pierre Chevènement, député PS et fondateur du "Mouvement des citoyens", dans "Le Figaro" le 18 mars 1993, sur les relations des écologistes, des communistes et du PS pour la campagne électorale et sur l'action diplomatique de M. François Mitterrand.

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Média : Le Figaro

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Le Figaro : En cette fin de campagne, la tension s'accroît entre écologistes et socialistes. Comment ces deux forces pourraient-elles se retrouver entre les deux tours ?

Jean-Pierre Chevènement : Dans la mesure où beaucoup d'électeurs qui disent vouloir voter écologiste sont d'anciens électeurs socialistes, il n'est pas anormal que la tension s'accroisse avant le premier tour. C'est à savoir lequel l'emportera du réflexe de rejet ou du réflexe de raison.

Les derniers sondages semblaient montrer que beaucoup d'électeurs, devant la perspective d'un raz de marée de la droite, ne veulent pas en forcer davantage la gauche, et se détachent des écologistes au profit de divers gauches. « Rien de trop », comme disaient les anciens Grecs.

Au deuxième tour, la parenté des électorats devrait leur permettre de se retrouver sans trop de difficultés dans un réflexe commun pour limiter les dégâts, qui, au premier tour, seront considérables.

Le Figaro : Entre un communiste orthodoxe, député sortant, et un Vert ayant signé l'appel à la refondation de la gauche, où doit se porter le choix d'un candidat PS absent du second tour ?

Jean-Pierre Chevènement : Franchement, je préférerais qu'il y ait dans cette circonscription un candidat du Mouvement des citoyens (NDLR : animé M. Chevènement). Notre pays a besoin d’un gaucho républicain, solide et capable de proposer un jour une alternance sérieuse au pays.

Le vote communiste orthodoxe comme le vote Vert ne préparent pas l'avenir. Il est impossible de bâtir une perspective de rassemblement crédible à partir de ces sensibilités, qui traduisent cependant des aspirations légitimes à la justice sociale pour la classe ouvrière, ou à un nouveau modèle de développement pour une jeunesse inquiète de son avenir.

La refondation de la gauche est inséparable d'une refondation républicaine. C'est l'idée même du citoyen qu'il faut relever dans notre pays. C'est le message que soixante-cinq candidats du Mouvement des citoyens ont la charge de faire entendre au pays pour préparer, au lendemain du 28 mars, les redressements nécessaires.

Le Figaro : Que pensez-vous de l'action menée par la France en Bosnie, plus particulièrement des dernières initiatives prises par le général Morillon ?

Jean-Pierre Chevènement : Le général Morillon est un homme courageux et lucide. Il mesure mieux que d'autres la complexité du problème yougoslave. Puisse son attitude servir les chances du plan Vance-Owen, qui est aujourd'hui, pour la Bosnie, la moins mauvaise des solutions, en tout cas la seule qui puisse permettre un arrêt du conflit.

Il faut d'abord faire tomber la tension, pour reprendre ensuite une initiative politique de plus grande envergure : l'Europe devrait s'affirmer prête à aider à la reconstitution d'un espace yougoslave commun aux différentes nationalités. Il faut lier l'aide européenne à une réorganisation d'ensemble de l'ancienne Yougoslavie. Les nouvelles républiques doivent accepter, parce qu'en elles-mêmes elles ne sont pas viables à long terme, des règles de vie commune, et reconnaître les droits de leurs différentes minorités.

À défaut, de nouveaux conflits s'allumeront, suscitant inévitablement, demain comme hier, l'ingérence étrangère dans les Balkans.

Le Figaro : En réaffirmant son soutien au président Boris Eltsine, le chef de l'État n'a-t-il pas pris un pari risqué ?

Jean-Pierre Chevènement : Le Président de la République reconnaît le chef d'État légitime de la Fédération de Russie. Ce n'est ni l'intérêt de la France ni celui de l'Europe de favoriser la désagrégation de la Russie.

Nous devons au contraire aider ce grand pays à retrouver son équilibre et à se développer, de préférence dans un cadre démocratique, qui convient au niveau culturel élevé qu'il a atteint. Le manque d'imagination et de générosité des Occidentaux et de l'Europe dans l'aide qu'il faudrait apporter à la Russie est un scandale pour l'esprit. Veut-on favoriser l'avènement d'une nouvelle dictature ?

En tout cas, le voyage du Président de la République, s'il est un pari, valait la peine d'être pris. J'espère seulement qu'il débouchera sur des propositions concrètes. 

Le Figaro : Comment jugez-vous la réponse de la Communauté européenne à la politique que semble adopter Bill Clinton ?

Jean-Pierre Chevènement : Molle et dépourvue d'imagination. Le Président Clinton cherche des solutions à la crise de la société américaine. Cela est légitime.

Mais la Commission, au lieu de geindre, au nom des idéaux libre-échangistes que les États-Unis ont toujours allégrement transgressés dès lors qu'il s'agit de défendre leurs intérêts essentiels, ferait mieux de proposer des solutions dynamiques : une véritable initiative de croissance européenne, à l'échelle du continent, couplée avec une relance américaine et japonaise.

Mais cela impliquerait une remise en cause trop profonde de la logique de Maastricht. C'est la raison pour laquelle la Commission, naturellement, après avoir gémi, finira par s'incliner.

Le Figaro : En multipliant les exercices diplomatiques, François Mitterrand veut-il rattraper le retard pris par la diplomatie française, ou délimiter à nouveau son domaine réservé, à la veille d'un gouvernement de cohabitation ?

Jean-Pierre Chevènement : Il me semble que la diplomatie française dans l'après-guerre froide est à reconstruire. Nul responsable politique ne peut y échapper. « Tout État, disait Napoléon, a la politique de sa géographie. » C'est pourquoi la France se doit d'avoir d'abord une politique à l'échelle de l'Europe, la vraie, c'est-à-dire la grande qu'on le veuille ou non, la Russie reste une pièce essentielle dans la reconstitution d'un équilibre européen et mondial.

Le voyage de Moscou est donc une figure obligée notre diplomatie. Le Président de la République a raison de maintenir cette constante de notre politique étrangère. Il n'est pas nécessaire de lui prêter des arrière-pensées : il est dans son rôle

Plus difficile sera en revanche la nécessaire redéfinition d'une politique méditerranéenne et arabe. En se mettant à la remorque des États-Unis dans l'expédition du Golfe, la France a abandonné le rôle privilégié qu'elle tenait dans le dialogue Nord-Sud. Je ne pense pas, hélas ! Qu'il soit possible de rétablir vite notre position à cet égard. Il faudra pour cela des hommes nouveaux.