Texte intégral
Le Parisien : 2 avril 1993
Le Parisien : Quelle réaction attendez-vous de la part des socialistes après la débâcle électorale ?
Henri Emmanuelli : On ne peut pas faire comme si rien ne s'était passé. L'urgence, c'est de comprendre les raisons de la défaite. Quand j'entends dire que c'est la faute de la chute du mur de Berlin ou bien les divisions du PS, ça me laisse rêveur.
Le Parisien : Quelle est, d'après vous, la raison majeure de cet échec ?
Henri Emmanuelli : Pendant la campagne, personne ne m'a dit : « Henri, je ne voterai pas pour toi parce que vous avez fait trop de socialisme ! » En fait, nos électeurs traditionnels nous ont quittés parce qu'ils trouvaient que l'on ne faisait pas une politique de gauche. Quant aux plus jeunes, notre pratique du pouvoir ne les a pas séduits.
Le Parisien : Trop de Renault 25 ? Trop d'arrogance ?
Henri Emmanuelli : (Il se fâche) Ah non ! On ne va pas recommencer avec les R 25 ! Chirac vient de faire toute sa campagne électorale en avion privé et moi, je suis le premier président de l'Assemblée nationale à avoir pris trois fois sur quatre des avions de ligne, jamais ceux du Glam (Groupement des liaisons aériennes ministérielles, NDLR), des avions privés parce qu'ils sont moins chers et lorsqu'il n'était pas possible de faire autrement.
Le Parisien : Alors, c'est quoi une pratique du pouvoir qui n'est pas séduisante ?
Henri Emmanuelli : Mais c'est le problème de la responsabilité politique! Il n'y a jamais eu de sanctions, de démissions quand se sont produites certaines affaires Et puis, on a aussi oublié que la légitimité, c'était le suffrage universel. Des gens ont exercé des responsabilités importantes sans avoir été légitimés par le suffrage universel à leur prise de fonctions mais sans l'avoir cherché non plus en fin de parcours.
Le Parisien : Vous pensez à...
Henri Emmanuelli : Je pense à ceux qui ont négligé un principe républicain : rechercher la légitimité du suffrage universel.
Le Parisien : Vous regrettez que le gouvernement n'ait pas fait une « politique de gauche ». Jugez-vous qu'il s'agit-là d'une impossibilité ou d'une absence de courage politique ?
Henri Emmanuelli : Il existe des contraintes que je ne sous-estime pas. Mais, par exemple, par rapport au chômage, nous avons donné le sentiment à l'opinion publique qu'il n'y avait rien à faire. Nous avons manqué de sens de responsabilité en ne disant pas aux Français : le chômage, ça peut se combattre. Mais ceci a un prix. Êtes-vous prêt à payer ce prix ? En clair, combattre le chômage, ça coûte du pouvoir d'achat.
Le Parisien : Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt ?
Henri Emmanuelli : J'ai suggéré à Edith Cresson (alors Premier ministre, NDLR) de poser la question aux Français... En fait, je crois qu'on a reculé par crainte des dégâts électoraux. Et aussi parce que ce point de vue n'était pas partagé par tout le monde à gauche.
Le Parisien : À tort, selon vous ?
Henri Emmanuelli : Oui, à tort. Nous n'avons pas compris que les nouvelles priorités étaient sociales. Et si ces problèmes sociaux ne sont pas résolus, c'est qui n'est pas un sujet tabou, mais qui n'est qu'un élément de discussion parmi d'autres. Quant au calendrier, il faut qu'à l'automne, on puisse être au travail. Donc, il faut conclure, états généraux ou congrès fondateur vers la mi-juillet.
Le Parisien : C'est quand même une question importante, la composition de la direction. Concrètement, Laurent Fabius doit-il, oui ou non, rester à la tête du PS ?
Henri Emmanuelli : C'est une décision qui lui appartient. C'est à lui d'apprécier sa capacité à reconstruire le Parti socialiste.
Le Parisien : Pensez-vous qu'il est en état de le faire ?
Henri Emmanuelli : Je me fie à son appréciation.
Le Parisien : Et Michel Rocard ? Faut-il qu'il devienne le patron des socialistes à la sortie des états généreux ?
Henri Emmanuelli : Mais je n'en sais rien, moi ! Vous voulez me faire dire que Rocard doit remplacer Fabius ? Eh bien, non ! Ce n'est pas comme cela que le problème se pose. On doit d'abord parler des causes de la défaite, la démocratie qui est en danger. Parce que s'il y a de plus en plus d'exclus, ils prêteront l'oreille aux discours démagogiques.
Le Parisien : Il s'agit-là d'une critique assez forte de la politique menée.
Henri Emmanuelli : Qui, c'est une critique explicite de l'action que nous avons menée. Attention ! Je ne suis pas pour les dévaluations, ni pour la fermeture des frontières, ni pour la sortie du franc du SME. Mais nous aurions dû, en respectant ces grands équilibres, poser la question des sacrifices à consentir pour que le chômage recule. Mais je prends ma part de responsabilité dans ces erreurs. Après tout, je n'avais qu'à crier plus fort avant.
Le Parisien : Pourquoi être resté silencieux ?
Henri Emmanuelli : Oh, quand même... ces cinq années sont encombrées de mes coups de gueule. En revanche, on peut me reprocher de ne pas avoir démissionné.
Le Parisien : Allez, on vous le reproche !
Henri Emmanuelli : Mais c'est la logique de la Ve. Chaque fois qu'on critique son camp, on est censé travailler pour l'autre camp. Alors, voilà, je n'ai pas osé aller jusqu'au bout.
Le Parisien : Et maintenant, que doit-il se passer au sein du PS ?
Henri Emmanuelli : Il faut ouvrir la discussion au sein du parti sur tous les sujets: les idées, les objectifs politiques et même la constitution de la direction de partis puis définir des orientations politiques. On verra alors quels sont les hommes qui sont compatibles avec ces orientations.
Le Parisien : Michel Rocard encore. N'est-il pas temps de le désigner officiellement comme le candidat des socialistes pour la présidentielle ?
Henri Emmanuelli : Il faut que les militants socialistes désignent leur candidat. Pour l'instant, il ne l'est pas. Je pense que Michel Rocard sera désigné. Et je crois qu'il faut que cela se passe avant la fin de l'année.
Le Parisien : Dimanche soir, quand vous avez vu l'ampleur du rejet, dont vous, socialistes, êtes l'objet, vous n'avez pas eu envie de tout arrêter ?
Henri Emmanuelli : Non ! J'étais très triste, dimanche. Je me suis dit que nous n'avons pas fait ce qu'il fallait, que nous n'avons pas été bons. J'ai des regrets. Mon grand regret, c'est de me dire que j'aurais dû être avant dans l'opposition au sein du Parti socialiste. Mais j'ai trouvé que tout arrêter là, ce serait amoral. J'ai vu des gens autour de moi qui pleuraient dimanche. C'est comme ça sur le terrain. Alors, il faut continuer.
Le Parisien : Vous aimez ça, quoi ?
Henri Emmanuelli : Je n'arrive pas à m'imaginer spectateur, sujet, et pas acteur. Mais je n'aime pas le pouvoir. Je n'ai jamais pris de plaisir à exercer le pouvoir. Je fais ça comme un travail.
O'FM-La Croix : jeudi 8 avril
Invités : Henri Emmanuelli, député PS et Frédérick Tristan, écrivain
Journalistes : Philippe Martinat (La Croix-L'Événement) ; Roland Sicard (France 2) ; Judith Waintraub (Le Quotidien de Paris) ; Henri de Saint-Roman & Christian Delahaye (O'FM)
Question : Après le comité directeur du week-end dernier, pensez-vous que le risque de scission demeure ?
Henri Emmanuelli : Je ne pense pas qu'il y ait de risque de scission; je pense qu'il y a eu un traumatisme, ça, c'est clair ! Je pense qu'il y a eu des gens qui ont été choqués, qui se sont retrouvés dans une situation d'amertume. J'ai connu ça, j'y suis passé dans ma vie, je sais que ça se domine et je ne pense pas qu'ils aient moins de capacités que moi à dominer ce genre de situation. Je ne crois pas que le Parti socialiste soit menacé d'une scission et je pense que le processus de rassemblement ira à son terme.
Question : Que pensez-vous de la décision de Michel Charasse et d'autre proches du président de se mettre à l'écart tu PS ?
Henri Emmanuelli : Écoutez, si je pensais que la politique française est en orbite autour des décisions de M. Charasse, alors là, je crois que je renoncerais définitivement. Cessons de déchiffrer les signes, la providence, comme on le sait, est indéchiffrable. Michel Charasse a pris la décision qu'il voulait prendre. Moi, ça ne me perturbe pas du tout.
Question : Ça n'a pas d'importance ?
Henri Emmanuelli : Je dirais relativement peu, oui.
Question : Michel Rocard a expliqué que si les choses n'avaient pas bougé, la Gauche perdait certainement les présidentielles ; à quand, selon vous, remonte cette certitude ?
Henri Emmanuelli : Je pense que ce qui a motivé la majorité à voter contre l'actuelle direction, c'est le sentiment qu'il fallait que quelque chose se passe. Ça a été le sens de mon intervention. Moi j'ai pris la parole pour dire que je n'accepterais pas n'importe quelle explication sur la défaite, du genre c'est la chute du mur de Berlin ou c'est la faute du congrès de Rennes. Ça a été le problème du chômage, en plus un climat assez délétère et une pratique du pouvoir qui depuis quelques temps posait des problèmes.
Question : Vous vous êtes dit que vous auriez pu démissionner de la présidence de l'Assemblée ?
Henri Emmanuelli : J'ai fait partie de ceux qui ont beaucoup rouspété pendant cinq ans. Mais je n'en tire pas prétexte pour dire du coup que je ne suis pas responsable. Je pense effectivement que ceux qui râlaient, c'était mon cas, sont doublement responsables, parce que ça veut dire qu'ils étaient lucides sur ce qui était en train d'arriver. À la limite on pourrait leur dire : vous êtes deux fois coupables que les autres parce que vous vous étiez rendus compte que ça n'allait pas et vous êtes restés.
Je n'ai pas démissionné parce qu'il y a toute une série de solidarités, il y a tout un passé commun. Piégé, le mot est un peu fort, on est quand même dans une démocratie, on est libre d'agir.
Je suis de ceux qui ont pensé qu'il fallait agir vite, qu'il se passe quelque chose, qu'il fallait précipiter le mouvement pour que dès l'automne on soit en état de fonctionnement normal.
Question : À quel moment auriez-vous du démissionner de la présidence de l'Assemblée ?
Henri Emmanuelli : J'ai beaucoup hésité au mois de juin de l'année dernière, en particulier sur quelque chose qui est passé inaperçu du grand public mais qui pour moi était une grave : c'est quand on a renoncé au groupe socialiste à mettre en place la réforme sur la taxe d'habitation, qui était une réforme qui consistait à introduire un peu de progressivité dans le paiement de l'impôt local. Au dernier moment, on nous a escamoté ça sous le nez, j'ai trouvé ça grave : si la gauche n'est même plus capable de faire ce que faisaient les radicaux au début du siècle, c'est qu'elle a vraiment périclité et là je me suis interrogé. Ensuite, au moment du vote sur le programme du Parti, je suis le seul au comité directeur à m'être abstenu en expliquant qu'avec ce texte qui ne voulait rien dire, il était peu probable qu'on fasse campagne là-dessus.
Question : On a dit que c'était vous qui aviez proposé que Michel Rocard de présider le comité de direction...
Henri Emmanuelli : Il y a une contradiction en effet entre direction provisoire et puis porter Michel Rocard à la tête de la direction provisoire. J'ai pris ma part à l'élaboration de cette direction et j'ai essayé de veiller à ce qu'il y ait des têtes nouvelles. Alors, on me dira : mais Michel Rocard n'est pas une tête nouvelle... Mais, d'un autre côté, je suis de ceux qui ont pensé que pour mener ce processus à bien, il fallait quelqu'un qui ait une forte notoriété, une large représentativité et puisqu'il avait l'intention, me dit-il, d'être candidat aux présidentielles, il était un petit peu arrivé à son heure de vérité et qu'il lui appartenait de mener ce processus. Cela dit, je ne suis pas rocardien, il le sait, je ne l'étais pas hier, je ne le suis pas aujourd'hui, il est peu vraisemblable que je le sois demain. La gauche est une grande famille, elle a ses sensibilités, elle juxtapose même plusieurs cultures. Il est clair que moi et Michel Rocard, nous n'appartenons pas à la même tradition de la gauche. Mais je pense que pour la gauche gagne, il faut être capable de fédérer toutes ces cultures, toutes ces traditions, ce qu'avait su faire François Mitterrand en son temps, et qu'il appartient aujourd'hui à Rocard de refaire.
Ce que je souhaite pour l'avenir du Parti socialiste, c'est qu'il n'y ait pas de déconnexion entre les hommes et les idées. On a donné le sentiment qu'il y avait des querelles de personnes parce qu'on a laissé péricliter le débat d'idées. Quand il n'y a pas de débat d'idées, de quoi voulez-vous qu'on parle ? Et bien des hommes ! Quand la mer se retire, il reste les rochers...
Question : Ne trouvez-vous pas que les socialistes se sentent mieux dans l'opposition ?
Henri Emmanuelli : Pas du tout ! Je pense que les socialistes n'ont pas vocation à être dans l'opposition et que le bonheur des socialistes n'est pas l'opposition. Mais je ne vois pas pourquoi non plus je serais obligé de promener une tête d'enterrement. Il y a eu un vote, on l'attendait, ce n'est quand même pas une surprise. Il a été plus sévère que ce qu'on pouvait attendre. Mais quand je regarde la situation d'aujourd'hui, je ne considère pas, moi, que la gauche est dans un état sinistré. J'ai vu ce qu'était le second tour.
Je pense que si nous faisons ce que nous avons à faire, je crois que le Parti socialiste peut reprendre dix points en un an. C'est mon pronostic, je l'affirme ! Je n'ai pas de raison d'être traumatisé ou sinistre, je ne me sens pas en état de péché.
Vous savez, par les temps qui courent, gouverner est un exercice difficile. Monter sur le podium aujourd'hui, c'est s'exposer à la bise, pas à la brise. Quand je vois déjà un certain nombre d'événements qui se produisent, quand je vois les premières réactions, quand je vois que les agriculteurs ont été rassurés par le discours qui leur a été tenu, qui est exactement le même que celui qu'on leur tenait. Avec nous, ils étaient très inquiets, maintenant, ils sont rassurés. La menace du Gatt est suspendue au-dessus de nos têtes.
Question : Comment réagissez-vous à la réquisition de non-lieu en votre faveur dans l'affaire Urba ?
Henri Emmanuelli : Une fois de plus, j'aurai appris par la presse l'évolution de mon dossier, puisque lorsque j'ai lu ça hier dans les journaux, j'ai demandé à mes avocats d'appeler à Rennes pour savoir s'il s'agissait d'une vraie ou d'une fausse information; et à Rennes, on s'est un petit peu excusé auprès de mes avocats :excusez nous, on ne vous a pas prévenu, c'est vrai, c'est les journaux parce qu'on pensait que les convocations étaient parties et puis vérification faite, elles n'étaient pas parties.
Depuis le début, cette affaire se déroule d'abord dans la presse, et mes avocats sont ensuite informés, je dirai en temps utile ce que j'aurai à dire. Pour l'instant, je n'ajouterai rien.
Question : Pendant qu'un fort vent s'abat sur le PS, un doux zéphyr balladurien souffle sur les français. Est-ce que vous aussi vous ressentez ce mieux-être ambiant ?
Henri Emmanuelli : Le premier effluve que j'ai reçu, c'est le sectarisme de la majorité hier à l'Assemblée nationale, qui a réglé ses comptes sur le dos du PS en refusant une vice-présidence au groupe socialiste qui, pour la première fois sous la cinquième république, n'aura pas de vice-président. Et j'aimerais que les paroles soient en accord avec les actes: le premier acte que j'ai constaté hier était celui d'une certaine voracité de la majorité, d'un sectarisme incontestable. Pour l'instant, le zéphyr, dans les banlieues, ne me parait pas tout à fait aimable.
Question : C'est-à-dire ?
Henri Emmanuelli : Je pense que ce qui s'est passé depuis trois jours doit cesser. Il y a quand même un certain nombre de jeunes gens qui ont pris des balles dans la tête, et il faudrait que ça s'arrête.
Question : Et le gouvernement est responsable ?
Henri Emmanuelli : Quand on est ministre de l'Intérieur, et après tous les discours que j'ai entendus sur la responsabilité, on prend ses responsabilités.
Question : Il ne les a pas prises ?
Henri Emmanuelli : Pour l'instant, j'attends qu'il fasse un commentaire.
Question : Pourtant, beaucoup s'accordent à dire que les premiers jours d'Édouard Balladur à Matignon sont excellents; vous ne faites pas partie de ceux-là ?
Henri Emmanuelli : Moi je ne me bouscule pas, je veux voir des actes. Le premier acte que j'ai vu commettre hier, c'était un acte sectaire. Je lis moi aussi ce qu'écrivent vos confrères et je ne suis pas le seul qui s'interroge en tout cas, sur la relation qu'il pourrait y avoir entre la multiplication d'un certain nombre de bavures et un état d'esprit créé.
Question : Vous accusiez la nouvelle majorité de sectarisme, comptez-vous sur Philippe Séguin pour rectifier ce sectarisme ?
Henri Emmanuelli : J'ai rencontré Philippe Séguin hier à midi. Et je lui ai fait part de mon souci, je lui ai rappelé qu'en 1988, les socialistes avaient offert à l'opposition deux présidences de commission auxquelles elle n'avait pas le droit de prétendre, et que je trouverais dans ces conditions tout à fait étonnant que, compte tenu de la majorité écrasante de droite qui existe aujourd'hui, cette majorité de droite ne fasse pas preuve d'une certaine compréhension. Non seulement au nom du souvenir de ce que nous avions fait, mais aussi parce que lui-même avait dit dimanche dernier « je veillerai à ce que l'opposition ne soit pas écrasée ». Je pense qu'il a reçu mes arguments, mais je suis bien forcé de constater qu'il n'a pas pu les faire entendre de ses présidents de groupe.
Question : Pas pu ou pas voulu ?
Henri Emmanuelli : Je ne crois pas pu, j'espère, pour l'instant je préfère penser pas pu.
Question : Est-ce bien que François Léotard se rende en ex-Yougoslavie, et que ce soit son premier déplacement à l'étranger ?
Henri Emmanuelli : Je dirai, ça dépendra de combien de caméras l'accompagnent.
Question : Pour vous, c'est juste une opération médiatique ?
Henri Emmanuelli : Je pose la question; malheureusement, ce n'est pas propre à M. Léotard, on vit une dégénérescence de la politique qui me navre profondément, à savoir qu'un certain nombre d'actes sont menés non pas en fonction de ce que ces actes représentent intrinsèquement, mais en fonction de l'écho médiatique...
Question : Vous pensez à Bernard Kouchner ?
Henri Emmanuelli : Je pense à beaucoup de monde...
Question : Il y a trois semaines à ce même micro, le Premier ministre M. Bérégovoy nous disait que la France allait augmenter la pression militaire, et qu'on allait réagir; et maintenant on attend...
Henri Emmanuelli : On attend M. Clinton, l'ONU attend M. Clinton, en fait la réalité, c'est qu'on vit une situation internationale aujourd'hui où, j'ai peine à le dire parce que je suis pour les solutions de paix collectives, je suis pour l'organisation des Nations unies, mais je trouve cet organisme quand même beaucoup trop influencé par les États-Unis, ou influençable par les États-Unis, c'est le moins que l'on puisse dire.
Question : C'est-à-dire ?
Henri Emmanuelli : C'est-à-dire que tant que le président des États-Unis ne bouge pas, très curieusement l'ONU ne décide pas.
Question : Qu'est-ce qui pourrait se passe qui permettrait au PS de reprendre 10 points en un an ?
Henri Emmanuelli : Vous savez, par les temps qui courent, gouverner est un exercice difficile. Monter sur le podium aujourd'hui c'est s'exposer à la bise, à la bise et pas à la brise. Et quand je vois déjà un certain nombre d'événements qui se produisent, quand je vois que les agriculteurs sont rassurés par le discours qui leur a été tenu, c'est exactement le même que celui qu'on leur tenait...
Question : Sauf que eux, ils ont été reçus tout de suite à Matignon par Édouard Balladur...
Henri Emmanuelli : Ils ont été reçus plein de fois aussi avant, on leur a dit exactement la même chose, avec nous ils étaient très inquiets, maintenant ils sont rassurés. Moi je peux vous dire que dans mon département on n'est pas rassurés, je ne sais pas si les dirigeants syndicaux sont rassurés mais les maïsiculteurs ne sont pas rassurés, la menace du GATT est suspendue au-dessus de nos têtes. Moi j'ai dit pendant la campagne et je réaffirme aujourd'hui que la droite, qui doit plus au CNPF que la gauche, sera beaucoup plus vulnérable à la pression faite pour signer le GATT que ne l'était la gauche. Et je reparlerai avec les agriculteurs de cette affaire quand il aura fallu sortir des formules générales et des phrases creuses, parce que j'ai observé la position de M. JUPPE, son voyage à Bonn, je n'ai pas eu l'impression qu'il était plus ferme que son prédécesseur, j'ai même eu l'impression inverse.
Le Monde : 16 avril 1993
Le Monde : Comment les militants socialistes ont-ils ressenti, selon vous, le comité directeur du 3 avril ?
Henri Emmanuelli : J'ai participé, mardi soir, à une réunion des militants de ma circonscription, dans les Landes, Il y avait cinq cents personnes. On a discuté jusqu'à 2 heures du matin. Ils ont été troublés, mais la vraie interrogation, maintenant, c'est ce que nous allons faire : d'abord, ne pas passer par pertes de notre défaite. Beaucoup de gens disent : on veut pouvoir s'expliquer, et c'est un sentiment que je partage. La deuxième question est : le socialisme a-t-il un avenir ou pas ? A-t-il une utilité ? C'est la question fondamentale que pose ce qui se passe en France et en Europe.
Le Monde : Vous aviez été parlé de « parisianisme » à propos du « big bang » annoncé par Michel Rocard. Vous aviez été plutôt critique pendant la période durant laquelle il était Premier ministre. Qu'est-ce qui vous a convaincu, finalement, de l'aider à prendre la direction du PS ?
Henri Emmanuelli : Je n'ai jamais été rocardien, je ne le suis pas, et il est peu vraisemblable que je le devienne. Il y a plusieurs cultures à droite, il y en a aussi plusieurs à gauche. Il est clair que, la plupart de mes amis et moi, nous n'appartenons pas à la même tradition culturelle de la gauche que Michel Rocard. Il ne faut pas en tirer pour créer des conflits. Si la gauche veut être une force d'alternance, il faut que les socialistes arrivent à faire, soit dans leur formation politique, soit autour d'eux, la synthèse entre ces diverses cultures.
Alors, pourquoi ai-je proposé, au soir de la réunion du comité directeur, qu'on le nomme président ? Parce qu'après avoir mis en place une direction provisoire qui avait l'avantage de présenter beaucoup de têtes nouvelles, nous nous sommes posé, quand même, la question de la notoriété et de l'impact sur l'opinion. Il était clair que celui qui, parmi nous, à ce moment-là, disposait de la plus forte notoriété et de la plus forte représentativité, c'est Michel Rocard.
J'ai dit, d'autre part, ce soir-là, devant le comité directeur : dans la vie politique d'un homme, il y a toujours un moment de vérité. Michel Rocard aspirait aux plus hautes fonctions au nom de la gauche. Je pense qu'il y aspire encore, même s'il a remis en question, d'une certaine manière, sa légitimité de candidat « naturel » – expression que je n'ai jamais aimée. C'est son heure de vérité. Il lui appartient de créer le sursaut après la défaite, mais ce n'est pas pour autant que nous avons fait allégeance à a culture politique de Michel Rocard.
Le Monde : Dans la mesure où vous avez beaucoup critiqué le présidentialisme induit par les institutions, n'est-il pas paradoxal, de votre part, de mettre à la tête du PS un « présidentiable » ?
Henri Emmanuelli : Nous n'avons pas installé un « présidentiable » à la tête du parti, mais à la tête de la direction provisoire du parti, pour faire les états généraux de la gauche. J'ai été très heureux de l'entendre dire, le 9 avril sur France, que, passé cette phase, il aviserait.
Le Monde : La reconnaissance de la majorité – relative – qui s'est dégagée au comité directeur est-elle, selon vous, la condition d'un accord avec les minoritaires ?
Henri Emmanuelli : Je ne souhaite pas qu'il y ait une crispation sur le vote qui est intervenu ce jour-là. Je ne souhaite pas du tout que ce votre soit considéré comme une césure destinée à durer. Il y aura un nouveau comité directeur le 24 avril. Je serais heureux qu'il y ait un accord général sur le processus qui sera proposé ce jour-là. La direction provisoire a demandé à tout le monde d'y être. Les places prévues pour ceux qui, actuellement, refusent de les occuper leur sont effectivement réservées. Ce n'est pas une fiction. Je souhaite qu'ils les occupent.
Le Monde : Pas la première, quand même ?
Henri Emmanuelli : Je vous répète que c'est, à mon sens, la responsabilité de Michel Rocard, aujourd'hui, de créer un sursaut et de permettre le débat. C'est pour lui un enjeu considérable. Je lui souhaite de réussir car, sinon, nous partirons pour des années d'errance.
Le Monde : Tout le monde parle de rassembler, mais on assiste plutôt à la division du PS, peut-être même, selon certains, à son éclatement. Peut-il survivre à la crise qu'il traverse en moment ?
Henri Emmanuelli : Je ne crois pas que le PS va éclater. Le départ de Jean-Pierre Chevènement était annoncé depuis des mois, et j'espère qu'il reviendra le plus rapidement possible.
Je ne pense pas que les analyses des différentes sensibilités socialistes soient devenues divergentes. Je pense, même, qu'il y a eu une homogénéisation de la pensée politique de la gauche ces dix dernières années, mais il faut que nous ayons une explication vraie sur ce qui s'est passé pendant cette période. Je n'accepterai pas l'alibi de la chute du mur de Berlin – pourquoi atteindrait-elle en priorité les sociaux-démocrates plutôt que les communistes ? – ni l'explication par les affrontements du congrès de Rennes : la vie du RPR en 1992, celle du PS à Metz deux ans avant la victoire de 1981 montrent que les confrontations vivres au sein d'un parti ne l'empêchent pas de gagner.
La vérité, c'est que nous sommes dans une situation où l'économie de marché est en train de rencontrer ses limites et que nous avons payé pour ses échecs, notre responsabilité politique étant de nous être totalement identifiés au libéralisme économique. C'est pour cela que nous avons été battus.
Le Monde : L'unité du socialisme français ne vous paraît donc pas menacée aujourd'hui ?
Henri Emmanuelli : Non, sinon à la marge et pas sans espoir de retour.
Le Monde : Estimez-vous qu'il serait utile, pour s'en assurer tout à fait, que Jacques Delors clarifie sa position ?
Henri Emmanuelli : Je remarque que beaucoup de gens font parler Jacques Delors, mais que lui, il ne parle pas. S'il le souhaite, il est assez grand pour le faire lui-même. Pour l'instant, il n'a rien dit.
Le Monde : On vous présente souvent comme un conservateur de la gauche, qui aurait tendance à se référer à une vision que les années d'exercice du pouvoir ont rendue caduque.
Henri Emmanuelli : J'ai beaucoup souffert, durant les cinq dernières années, de constater que chaque fois que l'on rappelait qu'il existe une politique de gauche, on était taxé d'archaïsme. Je me souviens du printemps 1988, lorsque j'ai émis quelques doutes sur la représentativité de certains ministres, présentés comme les porte-parole de la « société civile », et rappelé qu'en démocratie, je ne connaissais qu'un principe de légitimité: le suffrage. Je me suis fait traiter d'archaïque, de dinosaure. Or je constate que, depuis quinze jours, on ne parle plus de la « société civile », engloutie dans le vote des 21 et 28 mars...
J'ai souffert de ce que j'ai considéré comme une gadgétisation de la vie politique et du fait que l'on ne pouvait la dénoncer sans être considéré comme un fossile. On peut avoir des valeurs de gauche et se projeter dans l'avenir. On peut rappeler qu'une politique fiscale est toujours nécessaire et que le problème des inégalités n'est pas politiquement caduc, on peut exprimer son attachement à certains principes tels que la laïcité, sans être archaïque. Je ne considère pas, a contrario, que s'être couché dans le lit du libéralisme économique était une preuve de modernité. Ce l'était d'autant moins qu'on l'a fait au moment où ce lit commençait à devenir inopportune...
J'ai fait soixante-huit réunions pendant ma campagne électorale, en disant aux gens: le chômage mais celui du progrès, des gains de n'est pas l'enfant des socialistes, productivité. C'est un processus qui ne s'arrêtera pas. Il va, au contraire, s'accélérer. J'ai mis beaucoup de temps à me rendre compte, comme d'autres, qu'il n'y a pas de solution au chômage dans des politiques classiques de relance de la croissance, ni dans un effort de formation, mais qu'on est en présence d'un phénomène de société durable, dont les effets vont s'amplifier. Les vraies questions qui nous sont posées sont donc beaucoup plus graves : faut-il arrêter le progrès ? Non, je reste progressiste. Faut-il se claquemurer derrières ses frontières ? Je n'y crois pas. Il va donc falloir organiser une réponse sociale et politique à cette réalité fondamentale.
Je ne suis pas persuadé que tout le monde ait compris, à gauche, que c'est un processus irréversible, mais je suis sûr que la droite restera étrangère à cette analyse, dont les conclusions sont politiquement inacceptables pour elle. Car il n'y a de réponse que dans la restauration de l'action publique, pratiquant une politique de transferts directs ou indirects. La difficulté des socialistes dans les années à venir va être de promouvoir cette analyse et cette vision de la société, dans un contexte particulièrement hostile parce que, aujourd'hui, le système de valeurs dominant, c'est l'individualisme. Nous avons donc ce handicap, notamment vis-à-vis des jeunes. Il n'est pas facile de leur expliquer qu'il n'y a pas de remède au chômage au sens économique classique et qu'il faut réorganiser la société autour d'un fait dominant on va produire de plus en plus de biens et de services avec de moins en moins de gens. Si l'on n'assure pas de transferts entre le processus de production de la richesse et ceux qui ne sont pas impliqués dedans, on va vers une société à la « Mad Max ». Cela va être le débat de la fin de ce siècle et du début de l'autre. Voilà pourquoi je crois à l'avenir du socialisme.
Le Monde : Que pensez-vous de l'analyse de ceux qui disent que la gauche a été prisonnière d'un modèle d'organisation partisane dépassé ?
Henri Emmanuelli : Je suis étranger à la conception qui consiste à mettre le parti au-dessus de tout. En 1987, au moment du congrès de Lille, j'étais allé voir Lionel Jospin pour lui dire il faut changer le nom du Parti socialiste. Je ne suis pas du tout attaché au formalisme du parti.
Le Monde : Vous n'êtes pas attaché à un modèle de parti de militants, où ceux-ci ont seuls le pouvoir de voter dans les congrès, etc. ?
Henri Emmanuelli : Je suis attaché au militantisme qui a toujours existé sous diverses formes, mais je ne suis pas figé sur un modèle. L'essentiel est de créer le cadre d'une réflexion et d'une action collective. Mais au final, si l'on veut avoir un fonctionnement démocratique, il faut qu'il y ait des votes. Sinon, c'est la cooptation, l'auto proclamation ou la cathodisation.
Le Monde : Êtes-vous aussi ouvert sur la question des alliances ?
Henri Emmanuelli : Il ne faut pas traiter par dessous la jambe le problème du Parti communiste. Il représente 9 % de l'électorat, ce qui n'est pas rien quand on voit le mal qu'ont certains groupes à en réunir 4 %... En même temps, peut-être parce que j'ai été élevé dans cette religion-là, je considère que le Parti communiste a correspondu à un rêve des classes populaires et que demeure, dans une large partie de l'opinion que nous cherchons à séduire, la nostalgie de ce rêve brisé. Je souhaite que le PC évolue et je ne serais pas surpris que, dans les trois ans qui viennent, il change d'une manière telle qu'elle résoudra les questions que nous nous posons aujourd'hui au sujet de ce parti.
Le Monde : Le PS plus le PCF, cela fait moins de 30 %...
Henri Emmanuelli : Je ne crois pas qu'on puisse raisonner comme cela. Il y a dans la société française un « marais » considérable. On n'est pas en présence des mêmes réflexes politiques que ceux que l'on avait connus depuis une dizaine d'années. Alors, les gens appartenaient à une famille politique un peu comme à une église, et changer de vote était une trahison à leurs propres yeux. Je crois que ce lien entre la personne et son vote a disparu pour une grande partie de l'électorat. D'où les mouvements de grande amplitude auxquels on assiste. Cela ne signifie pas que la France soit au centre.
Le Monde : Il reste que la vision sociale que vous exposiez il y a un instant suppose, pour s'imposer, que vous trouviez des alliés, qui vous ont fait défaut ces dernières années...
Henri Emmanuelli : Je ne suis pas sûr que nous n'ayons pas basculé dans l'erreur politique classique qui consiste à vouloir d'abord séduire ceux qui ne votaient pas pour nous, avant de penser aux attentes de nos propres électeurs. Giscard avait déjà fait cette erreur. J'ai toujours pensé que nous avions tort de ne pas affronter les catégories sociales qui nous étaient hostiles, parce que, de toute façon, elles ne voteraient pas pour nous.
Sociologiquement, la population active est constituée de 85 % de salariés. Parmi eux, il y a peut-être 15 % de cadres supérieurs, dont la vision de la société s'apparente à celle des « classes dominantes », des propriétaires, mais le corps central des salariés, au cœur de la tourmente du chômage, forme notre électorat stratégique. Politiquement, je ne crois pas à l'écologisme comme force politique autonome, mais il peut être une sensibilité politique bien marquée dans la gauche.
Je me souviens d'un article d'Oskar Lafontaine sur les « humanismes négatifs », c'est-à-dire ces mouvements qui réagissent toujours en défense, pas en proposition défense des droits de l'homme, antiracisme, féminisme, écologisme. Autour du Parti socialiste, il faut associer ces mouvements, mais, franchement, vous savez bien qu'ils ne sont jamais très loin de nous et nous devions tout faire pour entrer avec eux dans un dialogue constructif et une action commune.