Texte intégral
A. Ardisson : Que pensez-vous de l'arrestation de J. Médecin, car a priori, il n'y a pas de convention d'extradition entre la France et l'Uruguay, comment ça va se passer ?
J.-L. Debré : Il faut que la justice soit la même pour tous. On n'a pas à y échapper. La justice ce n'est pas une question de personne.
A. Ardisson : Sur le GATT ?
J.-L. Debré : Sur le commerce mondial et les propositions de nos amis américains, il n'est pas question de signer cet accord.
A. Ardisson : On est dans la dernière ligne droite et les Allemands et les Anglais font une forte pression en demandant que ce soit signé et vite.
J.-L. Debré : Oui, mais nous ne pouvons pas signer à n'importe quel prix. Nous ne pourrons signer, le Premier ministre et A. Juppé l'ont dit, que si les propositions américaines correspondent à ce que nous souhaitons pour la défense de l'agriculture, pour la défense de l'industrie française, pour l'exception culturelle française et pour les termes d'un accord sur le commerce mondial qui soit le même pour tous. Il n'y a pas de raison que l'on nous impose un certain nombre de règles et que les Américains se situent en dehors de celles-ci.
A. Ardisson : Êtes-vous sûr que la majorité va rester soudée sur ce dossier ? Vous ne craignez pas qu'une partie de l'UDF, qui est beaucoup plus libre-échangiste, ne veuille à tout prix un accord ?
J.-L. Debré : Je ne sais pas ; je pense que nos amis de l'UDF, comme nous RPR, souhaitent signer un traité qui corresponde aux intérêts de la France. Nous ne sommes pas protectionnistes et ils ne sont pas totalement libre-échangistes. Nous avons une volonté, celle de faire en sorte que dans l'avenir, l'agriculture française existe, continue d'exister et donc, il ne peut pas y avoir de terres en jachère supplémentaires. Nous souhaitons pour la France, mais aussi pour l'ensemble des pays européens, une continuation dans la culture française et que l'on puisse poursuivre l'implantation du français, de l'allemand et qu'il y ait donc une exception culturelle. Et pour le commerce international, que l'Europe ait les mêmes règles que les USA. Nous avons besoin des USA mais les USA ont besoin de nous. L'Europe est la première puissance commerciale au monde.
A. Ardisson : Un pronostic aujourd'hui ?
J.-L. Debré : Je n'en fais jamais, je ne joue pas au Loto. Ce qui m'importe, c'est que l'ensemble des Européens comprenne bien l'intérêt de l'Europe dans cette affaire et que ce n'est pas simplement les intérêts de la France. Il faut que l'Europe soit une entité qui s'oppose avec force à certains intérêts extérieurs.
A. Ardisson : Vous pensez qu'il y aura une seule liste aux européennes ?
J.-L. Debré : Nous souhaitons au RPR qu'il n'y ait qu'une liste. Nous avons été unis dans l'opposition pour préparer l'alternance, nous avons été unis il y a quelques années pour faire une liste commune aux européennes à deux reprises. Nous sommes unis au gouvernement. Nous devons être unis aux élections européennes. Si nos amis et partenaires de l'UDF ne le veulent pas, qu'ils le disent clairement, ça évitera de perdre du temps.
A. Ardisson : Vous avez le sentiment qu'ils souhaitent deux listes et qu'ils ne le disent pas ?
J.-L. Debré : Quand on fait de la politique, on ne fait pas des sentiments. Je dis que notre intérêt, celui de la majorité, du gouvernement, de la France, c'est que le RPR et l'UDF fassent équipe ensemble. Mettons-nous au travail, arrêtons de tourner les uns derrière les autres. Nous sommes prêts. A. Juppé a écrit à l'UDF. Oui, c'est maintenant qu'il faut ensemble préparer la liste unique.
A. Ardisson : On a appris ce matin que G. Longuet avait décidé de geler la réforme de France Télécom, même chose pour la réforme du statut d'EDF/GDF. Tout le monde craint une explosion sociale. Elle est latente. Est-ce que l'action de la majorité, du gouvernement, ne risque pas d'être paralysée par cette crainte ?
J.-L. Debré : Je comprends parfaitement l'angoisse et l'inquiétude de certains. Nous vivons une crise terrible et le gouvernement depuis 8 mois essaye de faire repartir l'économie. Ça a été des crédits dans le BTP, un certain nombre de mesures, l'application dans quelques jours de la loi Giraud, le développement de l'apprentissage. C'est vrai que la crise est difficile, dure. Mais ce n'est pas en 8 mois que nous corrigerons 12 ans de socialisme. Donc, il faut nous laisser du temps et il faut que l'on juge le gouvernement non pas après 250 jours, mais qu'on le juge au printemps.
Mardi 30 novembre 1993
RTL
P. Caloni : Si j'en crois M. Perben et M. Lellouche, il y a beaucoup de présidentiables au RPR, à moins qu'on organise des primaires au RPR.
J.-L. Debré : Tout ce tohu-bohu n'a strictement aucun intérêt et je trouve que mes Compagnons feraient mieux de s'occuper des choses importantes et de ne pas se préoccuper de ce jeu stérile de savoir qui sera, ou qui ne sera pas, candidat lors des prochaines élections présidentielles. Je trouve en tout cas – et ce sont les instructions que j'ai au RPR de la part de J. Chirac – qu'il ne faut pas s'intéresser aux élections présidentielles mais s'intéresser d'abord aux problèmes du chômage. Nous vivons un phénomène extrêmement grave et préoccupant qui est l'exclusion, comment est-ce qu'on peut venir en aide à ces gens-là. Il y a le problème du GATT qui va être essentiel pour la France. Bref, arrêtons de jouer à ce jeu inutile et stérile et qui n'est pas glorifiant pour la classe politique.
P. Caloni : On sent qu'au sein de la majorité, il y a un certain frémissement avec un peu plus de piques de la part de l'UDF que prévu.
J.-L. Debré : N'attendez pas du RPR qu'il critique le gouvernement. Ce gouvernement fait un effort considérable pour remettre la France à niveau. Le RPR sera sans faille dans son soutien au gouvernement. Et ce n'est pas au moment où les difficultés commencent qu'il faut faire des critiques. J'attends de nos partenaires de l'UDF qu'ils soient comme nous, comme le RPR, sans faille dans le soutien au gouvernement et dans le soutien à la politique de reconstruction de la France. Ne jouons pas à ce petit jeu vain, stérile, inutile qui consiste, quand on n'a pas d'idées, à critiquer les autres.
P. Caloni : On a pu entendre des membres de l'UDF, et non des moindres, dire : attention, si la France se retrouve isolée sur le problème du GATT, il faudra se retourner vers les vrais coupables, le RPR.
J.-L. Debré : Ce n'est pas au moment où commence une négociation difficile qu'il faut publiquement faire entendre la voix de la division et que j'aurai aimé de la part de mes partenaires et des partenaires de l'UDF, au moment où cette négociation s'ouvre, difficile, délicate, qui concerne l'intérêt de la France et de l'Europe, qu'on fasse taire nos différences et qu'on fasse corps derrière le gouvernement. En ce qui concerne le RPR, ce n'est pas dans cette période que nous ferons valoir les critiques. Nous sommes solidaires du gouvernement, nous soutenons le gouvernement et nous souhaitons que le gouvernement arrive à convaincre l'ensemble de nos partenaires européens que l'intérêt de l'Europe, et non pas simplement l'intérêt de la France, est de ne pas conclure en l'état le pré-accord de Blair-House.
P. Caloni : Il est vrai qu'historiquement, l'UDF est plus européenne que le RPR ?
J.-L. Debré : Qui a fait le Marché commun, qui l'a signé, qui a fait la PAC, sinon les gaullistes ? En réalité, il y a deux conceptions de l'Europe. Celle qui est la nôtre, et je pense, aujourd'hui, la conception de l'immense majorité des Français : construisons l'Europe du cœur, construisons l'Europe des réalités qui s'appuie sur les nations et qui enlève aux technocrates la maîtrise de l'avenir européen. Et puis, il y a l'autre conception de l'Europe, celle supranationale qui consiste à faire disparaître les nations et à donner le pouvoir à un Parlement européen déconnecté des réalités et à une technocratie européenne déconnectée des réalités. Ce n'est pas notre conception de l'Europe. Donc, en réalité, ne s'opposent pas Européens et anti-Européens ; s'opposent les Européens réalistes et ceux qui rêvent. Moi je préfère l'Europe qui construit Ariane, qui construit le Concorde, le TGV, plutôt que l'Europe qui interdit la chasse à la palombe ou qui harmonise les phares des voitures. Je préfère l'Europe qui construit l'avenir plutôt que celle qui ennuie les Français et les Européens dans le quotidien.
P. Caloni : Le livre de votre père, vous l'avez trouvé très bien ?
J.-L. Debré : Je l'ai trouvé intéressant dans la mesure où il donne de la vie politique, à une période qui a été très intense, où beaucoup de problèmes marquaient la France, une image intéressante du rapport de deux hommes. L'un était le général De Gaulle, l'autre était le Premier ministre, mon père. Et on voit comment ces deux hommes avaient un souci d'être à l'écoute des préoccupations des uns et des autres. Et comment mon père avait une liberté de parole et de ton à l'égard du général De Gaulle. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment le problème de l'Algérie et de son indépendance est né et s'est développé, les interrogations, les doutes du général, comment dans une période difficile pour l'économie française, il a fallu des discussions entre les deux hommes.