Interview de M. Jacques Mellick, ancien secrétaire d'Etat chargé de la défense et ancien ministre de la mer, à France 2 le 12 août 1993, sur sa rencontre avec M. Bernard Tapie le 17 juin, son emploi du temps ce jour-là, et les accusations de corruption portées contre lui.

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Média : France 2

Texte intégral

G. Morin : Comment voulez-vous expliquer cette affaire de photo ?

J. Mellick : C'est très simple. C'est un document qui a été distribué à l'ensemble du personnel, c'est un document à usage interne. Il a été distribué début juillet, c'est-à-dire largement avant ma déposition devant le juge Beffy. Ce n'est donc pas une découverte. Simplement, depuis samedi, on trouve des photocopies dans un certain nombre de communes de ma circonscription, pour laisser croire que je ne pouvais pas être à Paris comme je l'avais déclaré. Or il s'agit d'un document où je suis photographié. Je suis arrivé en fin d'après-midi, au retour de Paris. Au reste, d'autres photos de groupe ont été prises, dans lesquelles je ne suis pas. Le directeur de la communauté du Béthunois a présidé cette réunion de travail, ce n'était pas du tout une fête, pas du tout une cérémonie, c'était une réunion de travail.

G. Morin : Vous dites que cette réunion a duré de 14 heures à 17 heures ?

J. Mellick : Certainement 14 h 30 à 17 heures.

G. Morin : Et vous aviez le temps, entre 15 h 30, fin de la rencontre avec M. Tapie et 17 heures, pour rentrer à Béthune ?

J. Mellick : Absolument. Une heure et demi de Béthune... Cela m'est arrivé même de faire moins.

G. Morin : 225 kilomètres quand même ?

J. Mellick : 220 kilomètres... Je ne suis pas en train de construire un alibi ou de défendre quoi que ce soit. J'étais avec B. Tapie autour de 14 h 30, je suis arrivé à Paris autour de 14 heures à l'Assemblée nationale où j'ai rencontré un collaborateur. Je suis parti après chez B. Tapie, je n'ai pas rencontré tout de suite B. Tapie, j'ai vu un de ses collaborateurs, moi-même j'avais une collaboratrice avec moi. Mais ce qui est odieux, ce qui est profondément scandaleux, c'est que trois personnes, qui n'ont rien à voir dans cette affaire, sont depuis hier soir 19 heures mises en garde à vue. Nous sommes considérés comme des trafiquants de drogue, comme des proxénètes, comme des bandits de grand chemin, comme si nous étions des criminels. On a fait des menaces sur des membres de mon personnel pour qu'il dise une autre heure que celle à laquelle je suis arrivé. En disant : n'importe comment, ton patron, il y a longtemps qu'on veut l'avoir.

G. Morin : Vous parlez de manipulation politique aussi ?

J. Mellick : Je commence à me poser beaucoup de questions. C'est quand même très bizarre tout cela.

G. Morin : Vous comprenez que les personnes sont aussi étonnées par le fait que vous ayez des liens d'amitié avec B. Tapie qui, par ailleurs, a une entreprise Testut à Béthune. Est-ce qu'il n'y a pas là trop de faisceaux qui pourraient donner à penser à certains...

J. Mellick : Nous avons eu des relations d'homme à la fois bonnes et à la fois mauvaises avec B. Tapie. Parfois même très mauvaises parce que nous avions des rapports de forces. Il est chef d'entreprise dans ma ville, il faisait parfois des choses avec lesquelles je n'étais pas d'accord, mais depuis un certain nombre d'années il a respecté les accords. Il a maintenu l'emploi, il a remis de l'argent dans l'entreprise. Jamais je n'ai eu un centime de B. Tapie. Jamais aucun compte de campagne électorale, qui sont à la disposition de la justice, ne peut montrer que j'ai eu un centime de B. Tapie. Jamais je n'ai été invité sur son yacht. On va même jusqu'à dire à des membres du personnel que je suis si bien avec B. Tapie que j'aurais, bien entendu, favorisé la transformation de son yacht en navire de commerce lorsque j'étais ministre de la mer. Et ce que je trouve aujourd'hui dans L'Express, je ne pense pas que ce soit le juge qui ait pu dire cela au journaliste. Il s'agit d'intoxication. Je n'accuse pas le juge, je suis même convaincu que ce n'est pas lui. Par contre, autour de lui, certainement des éléments essayent de déstabiliser. Un de vos confrères a dit que j'étais un élément majeur du dispositif de B. Tapie, alors on veut me déstabiliser. J'ai déclaré tout à l'heure devant la presse, d'abord que je ne rencontrerai pas le juge Beffy jusqu'au moment où mes collaborateurs seront libérés. Je pense à eux, à leur dignité d'homme et de femme. C'est profondément scandaleux. J'ai même proposé qu'on me mette moi-même en garde à vue, et j'y suis prêt.