Texte intégral
Le Figaro : Vous militez activement pour la conclusion des accords du Gatt. Pourquoi vous engager dans cette bataille ?
Brice Lalonde : Parce que l'élaboration d'un système commercial multilatéral est essentielle dans un monde où les éléments de désordre sont malheureusement très présents et très inquiétants. Un accord, si imparfait soit-il, est meilleur que pas d'accord. Il faut simplement travailler à des compléments et à des améliorations. On ne peut rien attendre de bon d'une crise internationale. Quand on est au fond du trou, notamment en matière économique, il vaut mieux éviter de le creuser davantage. L'international concerne tous les aspects de notre vie, même si la plupart des partis français ne s'en sont pas encore aperçus ! Comme M. Chevènement, mais à l'inverse de lui, je pense que les nouveaux clivages renvoient à nos attitudes vis-à-vis de l'international et du monde. C'est pourquoi je me bagarre pour améliorer le Gatt, pas pour le rejeter.
Le Figaro : Que pensez-vous de la montés en France d'un certain nationalisme ?
B. Lalonde : Je pense que le nationalisme caporaliste accompagne cette espèce d'insistance sur la « mise en ordre », la recherche du bouc émissaire étranger et le retour aux vieilles lunes productivistes… Il s'agit de tentations très dangereuses, aggravées en France par l'élitisme de nos structures politiques, par cette concentration excessive du pouvoir qui a tendance à transformer les Français en sujets et à les empêcher d'être des citoyens responsables.
Nous sommes en France à la merci d'un « décrochage », comme on le voit à Épernay, dans l'ancienne circonscription de Bernard Stasi : apparaît un divorce entre les élus et la population, qui ne comprend pas bien la dimension internationale et qui la voit sous forme de textes totalement indigestes ou d'attitudes technocratiques insupportables. D'où l'envie de se débarrasser de tout en même temps. Je comprends cette tentation, mais je la combats. Et je trouve que les hommes politiques qui la flattent, peut-être pour des raisons électorales, prennent une responsabilité particulièrement grave. Il faut donc les combattre.
Le Figaro : À qui pensez-vous ?
B. Lalonde : Un peu à M. Séguin, un peu à M. Pasqua aussi – mais, pour lui, cela dépend des moments –, à M. Chevènement, à M. de Villiers, bien sûr, à tous ces hommes qui ont une vision régressive de la France, qui veulent la refermer sur elle-même.
Le Figaro : Comment jugez-vous l'attitude du Premier ministre à propos du Gatt ?
B. Lalonde : Je me garderai de la commenter définitivement dans l'actuelle phase finale des négociations. Je dirai simplement que le bras de fer entre les deux mauvais garçons de la classe, les États-Unis et l'Europe, est insupportable pour une grande partie des pays de la planète, notamment les pays en voie de développement, qui sont les amis naturels de la France et qui sont aujourd'hui totalement occultés. C'est une erreur diplomatique, que je n'impute d'ailleurs à personne. L'impasse dans laquelle nous sommes, je la vois venir depuis un bout de temps…
Le Figaro : D'aucuns, à gauche, disent que vous vous êtes rallié au balladurisme. Que répondez-vous ?
B. Lalonde : Je souris toujours devant l'attitude de certains commentateurs qui voudraient nous placer dans un camp ou dans un autre. J'ai eu grand plaisir à être ministre dans le gouvernement Rocard, puis Cresson. J'ai eu le même plaisir à entamer des discussions sur le commerce international du point de vue de l'environnement et d'entrer en relation avec l'OCDE. C'est une question qui me préoccupe, au point que j'ai dit au Premier ministre qu'il serait bien d'y travailler en profondeur. Il m'a répondu : « Eh bien, faites-le, faites-moi un rapport sur la question. » Je serais heureux de continuer ce boulot, et j'espère l'achever quelle que soit la situation des gouvernements français.
L'indépendance, c'est le meilleur positionnement, même s'il provoque des incompréhensions. Le fait de travailler sur des dossiers concrets, sur les problèmes de tous les jours, c'est ce que nous faisons à Génération écologie, notamment dans les conseils régionaux. Les élus de GE ont de bonnes relations avec les exécutifs, quelle que soit leur couleur politique. Pour la première fois en France, il faudrait qu'émergent des forces politiques qui se moquent joyeusement de l'étiquette de leurs interlocuteurs du moment que l'essentiel prévale : des idées, des engagements précis, la qualité humaine et, évidemment, la modération.
Le Figaro : Serez-vous candidat aux élections européennes qui, avec son scrutin proportionnel, permettent d'échapper à la bipolarisation ?
B. Lalonde : Oui, Génération écologie présentera une liste aux élections européennes. Il faut en France constituer un noyau très réformateur qui accepte de dialoguer avec les réformateurs d'autres instances politiques en dehors, bien sûr, des extrêmes. Si Génération écologie ne se mettait pas à cette tâche, qui le ferait ? Pas les Verts, qui dérivent vers l'extrême gauche, un peu comme en Allemagne, avec cette combinaison complètement dépassée de gauchisme et d'écologisme dogmatique. Il faut au contraire des forces écologistes qui prennent des responsabilités et qui travaillent avec d'autres forces démocratiques.
Le Figaro : Voulez-vous créer un mouvement à l'occasion de ces élections ?
B. Lalonde : En France, il nous manque une force centrale, une force libérale et sociale, évidemment écologiste, nouvelle et moderne, qui n'ait pas peur de ses mots et qui se donne pour tâche d'élaborer de profondes réformes afin que notre pays soit capable d'entrer dans le prochain siècle avec une optique européenne.
Le Figaro : N'est-ce pas le vieux rêve de JJSS, qui s'est heurté à la bipolarisation du système institutionnel français ?
B. Lalonde : La différence c'est qu'on ne fait pas comme JJSS ou Tapie, c'est-à-dire récupérer ce qui reste des radicaux : on fait notre propre mouvement. On ne prend pas du vieux pour faire du neuf. Il faut aujourd'hui amorcer une authentique démarche rénovatrice. D'autant que l'on se retrouve, en France, avec une majorité dangereusement conservatrice et, à gauche, avec une coalition qui rappelle plus l'ancien que le moderne. Les libéraux-sociaux-européens sont un peu perdus en France. Offrons-leur une perspective, donnons-leur un nouvel espoir.