Texte intégral
Europe 1 : 21 juillet 1993
J.-P. Elkabbach : La Chambre d'accusation de la Cour d'appel de Rennes vous a renvoyé vous et 17 autres inculpés dans l'affaire URBA devant le tribunal correctionnel de Saint-Brieuc. Vous attendiez-vous à ce renvoi ou avez-vous espéré un non-lieu ?
H. Emmanuelli : Je m'attendais à ce renvoi, je l'ai dit à plusieurs reprises.
J.-P. Elkabbach : En démissionnant de votre poste de député vous avez parlé « d'acharnement contre vous » et vous avez expliqué votre geste par « le devoir et le sens de l'honneur. » Les inculpés qui ne démissionnent pas n'ont pas le sens de l'honneur ?
H. Emmanuelli : Je commente mes propres actes, mais je ne vais pas commenter l'attitude de tel ou tel. D'abord parce qu'il y a des amalgames à ne pas faire et ensuite, parce que les situations sont toujours différentes. J'ai estimé que compte tenu de ce qui se passait, j'avais besoin de vérifier ma légitimité politique auprès des électeurs. Et je ne donne aucune autre signification à cette démission. En particulier, j'ai été un peu choqué de voir que l'Association de magistrats, disait que « je voulais opposer le suffrage universel à la justice ». Je pense être partisan de l'État de droit et avoir depuis 15 ans fait ce que j'avais à faire pour que cet État de droit progresse autant que d'autres, même plus que d'autres. Et j'ai du mal à accepter qu'on me prête ce genre de confusion ou d'amalgame.
J.-P. Elkabbach : Vous ne demandez pas d'une certaine façon aux électeurs de trancher ?
H. Emmanuelli : Non, je suis très clair avec eux. Je leur ai écrit pour leur dire « voilà ce qui se passe, il s'est produit des éléments nouveaux. Je ne peux pas être un député qui a des doutes sur sa légitimité, car le contexte politique est difficile et je vous demande de me dire si vous maintenez cette confiance ou pas. » Je leur explique clairement ce qu'est la différence entre le suffrage universel et la justice et je leur précise qu'en aucun cas je ne souhaiterais que l'on fasse appel de l'un contre l'autre. Quand on envoie une lettre à plus de 30 000 électeurs où on explique ça, on pourrait au moins s'attendre à ce qu'il y ait des gens, et notamment des professionnels, qui ne se promènent pas partout en disant « mais ils essaient de faire appel etc. » Non. Ce que j'ai à dire au plan judiciaire, je le dirais ailleurs.
J.-P. Elkabbach : Vous ne considérez pas que s'il y a défaite en septembre, vous serez d'une certaine manière condamné ?
H. Emmanuelli : J'ai mis textuellement dans ma lettre : « Le suffrage universel n'a pas vocation à fabriquer des innocents ou des coupables. » Ce n'est pas sa fonction. Je ne peux pas répondre plus clairement.
J.-P. Elkabbach : Vous annoncez la rédaction d'un livre blanc sur les affaires. Comment le concevez-vous et quels éléments nouveaux pensez-vous apporter par ce livre blanc ?
H. Emmanuelli : Je veux tout simplement expliquer ce qu'est cette affaire. Je n'ai pas de commentaires généraux à faire sur la justice ou la magistrature. Je veux dire aux gens que ce dossier est vide, comme je n'ai cessé de le dire et que je trouve cette affaire déplacée. J'en donnerai les raisons juridiques.
J.-P. Elkabbach : En démissionnant vous avez présenté votre geste comme une volonté de contre-attaque politique au nom du PS. Comment entendez-vous mener cette bataille ?
H. Emmanuelli : Je l'ai dit à plusieurs reprises: si on veut que le procès des partis politiques avant le procès du financement, mais qui est aussi d'une certaine manière celui des partis politiques, soit fait, on le fait. Mais on ne choisit pas premièrement le parti qui convient, deuxièmement, la personne qu'on a envie de voir jouer le rôle de bouc-émissaire. Cela n'a rien à voir avec la justice.
J.-P. Elkabbach : La page de ces affaires sera tournée quand ?
H. Emmanuelli : Je souhaite qu'elle soit tournée le plus vite possible. Mais des gens, hélas, souhaitent feuilleter le plus longtemps possible. Ce qui me choque dans cette affaire, c'est qu'en réalité on essaie de transférer un problème politique bien connu, au plan pénal. Et cela ce n'est pas normal. Qu'il y ait débat politique sur ce qu'a été le financement des partis politiques, il a eu lieu et il a toujours lieu. Du reste, il ne finira jamais. C'est comme tous les débats. Mais que l'on essaie de faire glisser un problème politique au plan pénal sur la tête d'une personne, c'est profondément anormal à mes yeux en tout cas.
J.-P. Elkabbach : Quand vous parlez d'acharnement, vous pensez à qui ?
H. Emmanuelli : Je ne pense à personne. Je ne commenterai pas l'attitude de tel ou tel juge. Je trouve qu'il y a des juges, des procureurs, qui parlent déjà beaucoup trop. Je ne vais pas les imiter.
J.-P. Elkabbach : On va beaucoup parler aujourd'hui de justice et de football. Dans le bureau du juge BEFFY aura lieu la grande confrontation générale entre M. Bernes et les joueurs valenciennois. Qu'attendez-vous de cette rencontre ?
H. Emmanuelli : Je n'attends rien du tout de cette rencontre. Tout le monde doit faire son travail dans la discrétion. Manifestement, dans cette affaire, c'est l'inverse. Je trouve cela regrettable à tous les points de vue. D'abord parce que je ne vois pas où est le minimum de sérénité nécessaire, ensuite parce que je vois bien les dégâts que cela va occasionner. On ne voit pas très bien ce que ce tapage va rapporter.
J.-P. Elkabbach : Une clarification ?
H. Emmanuelli : On n'arrête pas de parler de clarification. On ne découvre tout de même pas aujourd'hui que le football était lié à l'argent ! Je n'y connais rien, mais je vois depuis des années des transferts de jouer à des prix faramineux. J'entends parler de rémunérations considérables et tout d'un coup on parle de « problème d'argent dans le football ! »
J.-P. Elkabbach : On sait que B. Tapie n'a jamais été votre « tasse de thé » comme dirait P. Mauroy. Avez-vous le sentiment qu'il a failli dans cette affaire ?
H. Emmanuelli : Je ne vais pas remplacer en direct le procureur X ou le juge Z. Je ne me livrerais pas à cet exercice que je trouve néfaste à tous points de vue. Répondre à cette question serait émettre un jugement lourd sur cette personne.
J.-P. Elkabbach : Vous n'avez pas le sentiment que F. Mitterrand à un peu répondu à cette question le 14 juillet ?
H. Emmanuelli : F. Mitterrand s'exprime à sa manière. Comme vous le savez, il ne me consulte pas. Je n'ai pas de commentaires à faire. Là on n'est pas sur des faits. On est pour l'instant sur des « fuites ». Je ne commande pas les « fuites »
J.-P. Elkabbach : Sur la cohabitation ?
H. Emmanuelli : J'imagine mal que les Français aient répondu « on n'est pas content parce qu'ils ne se disputent pas » !
J.-P. Elkabbach : Le succès de l'emprunt E. Balladur est un succès politique ?
H. Emmanuelli : Cela fait partie des vulgates de l'été ! Il y a 13 millions de foyers fiscaux. Un million ou 1,4 million ont souscrit. Un Français sur 13 ou 14. Je ne découvre pas qu'un Français sur 13 a de l'épargne. Je ne vois pas où est le succès. Jusqu'à nouvel ordre cela n'est pas gratuit. C'est contre des intérêts et des avantages fiscaux. Je n'y vois pas une grande preuve de civisme.
J.-P. Elkabbach : La France mérite-t-elle encore la présidence de la BERD ?
H. Emmanuelli : La France a inventé cette banque. Je trouve cela normal.
J.-P. Elkabbach : B. Lalonde est chargé de mission du gouvernement E. Balladur. Cela vous amuse, vous étonne ou vous agace ?
H. Emmanuelli : Cela ne m'amuse, ni ne m'étonne, ni ne m'agace. Ainsi va la vie.
J.-P. Elkabbach : Le PS sera bientôt en Congrès au mois d'octobre. Diriez-vous comme lui que, si M. Rocard réussit ce congrès, la question de sa candidature aux présidentielles sera résolue du même coup ?
H. Emmanuelli : Si M. Rocard remet en route l'opposition socialiste, que nous sommes en train de faire avec lui, il aura vocation à aller jusqu'au bout. Mais cela me paraît prématuré. Il ne se la pose pas pour l'instant. Je ne dis pas qu'elle n'est pas dans sa tête, elle y est depuis très longtemps. Il ne pourra pas dire « si j'ai échoué en automne, je vais être candidat. »
J.-P. Elkabbach : M. Rocard sera une bonne tête de liste européenne pour le PS ?
H. Emmanuelli : Je remarquerai que cela n'a jamais été quelque chose de facile pour les socialistes, les élections européennes. On a toujours fait des scores serrés et décevants. C'est rarement gratifiant de mener cette liste.
Paris-Match : 29 juillet 1993
Paris-Match : Pourquoi avez-vous décidé de remettre votre mandat parlementaire en jeu ?
H. Emmanuelli : Il n'est pas question, bien entendu, d'opposer le suffrage universel à la justice. Mais je pouvais pas me laisser ballotter comme un bouchon sur la vague, ce n'est pas dans mon tempérament. Un élu ne tient sa légitimité que du vote de ses électeurs. Compte tenu des événements, je veux vérifier si cette confiance existe toujours.
François Mitterrand vous a apporté son soutien en juillet à la télévision. Est-ce que tous les socialistes, qui ne se sont pas beaucoup exprimés à propos de votre démission, font bloc avec vous ?
Le parti s'est exprimé sans ambiguïté. Toutes les fédérations sont derrière moi. J'ai reçu des lettres des coups de fil de soutien de partout. Mais, vous avez, les socialistes se demandent pourquoi, si on doit faire le procès du financement occulte de tous les partis, ils seraient les seuls « à payer » ! Nous avons dépensé beaucoup moins d'argent que les autres. J'ai été le premier trésorier à plier les comptes d'un parti en 300 000 exemplaires. J'ai été celui qui a demandé la création, dans la loi, d'une commission de vérifications des comptes. Grâce à nous, le financement des parties de l'État a été augmenté. Les valises bourrées de prêts, c'est fini : désormais, les partis peuvent recevoir des chèques des entreprises et des particuliers, en toute transparence. Grâce aux socialistes…
Paris-Match : Vous estimez donc être victime d'une injustice. Les magistrats feraient-ils preuve de partialité dans celle affaire ?
H. Emmanuelli : Je n'ai jamais porté d'attaques contre la justice et les magistrats. Mais mon dossier est vide. C'est un fait, je le maintiens. Il n'y a pas eu d'instruction me concernant. La construction juridique qu'on a imaginée pour me mettre en examen n'existe pas dans notre droit pénal. Les juges ne peuvent pas, que je sache, mettre en examen une personne morale, entreprise ou parti, en la personne de ses dirigeants s'ils ne sont pas personnellement concernés ! C'est pourtant ce qui se passe avec moi.
Paris-Match : Vous avez-vous-même reconnu qu'Urba participait au financement du PS. En tant que trésorier, vous ne pouviez pas ignorer dans quelles conditions d'illégalité Urba intervenait, dans la Sarthe comme ailleurs.
H. Emmanuelli : J'ai toujours dit, notamment devant la commission d'enquête parlementaire sur le financement des partis, qu'Urba avait financé le PS. Mais si on doit mettre en examen et juger les entreprises qui ont participé au financement des partis, beaucoup d'entreprises de France vont y passer ! Je n'ai jamais mis les pieds dans la Sarthe. Ce que je constate, c'est que le procureur général de Rennes a requis un non-lieu pour cinq personnes, la chambre d'accusation l'a suivi pour quatre. Sauf pour moi.
Paris-Match : Vous voulez dire que l'on vous en veut ? On vous fait un procès politique ?
H. Emmanuelli : Je constate qu'aucun chef d'entreprise n'a été mis en examen. Visiblement, je suis censé être complice d'un trafic d'influence « solitaire ». C'est une autre curiosité de mon dossier : ceux qui ont trafiqué l'influence l'on fait tous seuls ! Je croyais pourtant que, pour trafiquer l'influence, il fallait être plusieurs. Je constate encore qu'il y a eu auparavant deux autres affaires Urba, à Marseille et à Lyon. Dans ces deux dossiers, il n'y a pas eu de poursuites à l'encontre du trésorier du Parti socialiste. En ce qui concerne Rennes, on est donc en droit de s'interroger.
Paris-Match : Pouvez-vous aller au bout de vos pensées ?
H. Emmanuelli : Si l'on veut faire le procès d'un parti, on le dit, on ne s'abrite pas derrière de prétendus motifs de droit visant une seule personne. Rappelez-vous dans quelles circonstances j'ai été mis en examen l'année dernière, à la veille de notre congrès, « par voie de presse ». Lisez mon procès-verbal d'interrogatoire par le juge, vous serez fixé sur la nature de l'enquête qui a mené à la situation actuelle. On ne met pas en examen un président de l'Assemblée nationale pour lui demander: « Qu'est-ce qu'un abus de bien social ? » la réponse est dans le code pénal ! Eh bien, j'ai eu droit à des questions de ce genre et uniquement à cela ! Je vais bientôt demander à des juristes de rédiger un « Livre blanc » sur la manière dont l'instruction a été menée. Je le publierai avant septembre. À l'automne dernier, j'avais porté plainte pour violation du secret de l'instruction suite à des fuites dans la presse. J'attends l'issue de cette plainte.
Paris-Match : C'est un constat lourd de conséquences que vous portez là. Dons ces conditions, comment envisagez-vous le procès qui s'annonce à la rentrée ? Avez-vous les moyens de riposter ?
H. Emmanuelli : Je me battrai pour refuser un procès politique déguisé. Je le répète : le PS ne doit pas être le seul parti à qui l'on demande des comptes sur le passé. Je ferai en sorte que les autres soient aussi tenus de s'expliquer sur la manière dont ils finançaient leur action.
Paris-Match : Que voulez-vous dire ? Ferez-vous citer à la barre les anciens trésoriers des partis ?
H. Emmanuelli : Je ne peux pas encore vous répondre.
Paris-Match : Avez-vous été affecté dans votre vie privée par cette affaire ?
H. Emmanuelli : Oui, énormément. Je pense sans arrêt à ceux qui n'ont pas mes moyens d'action, ceux qui sont placés dans des situations analogues, mais qui ne dis posent pas du soutien d'un parti ou de la possibilité de parler en public. Ce doit être pour eux un véritable cauchemar.