Texte intégral
Europe 1 : 23 juin 1993
C. Nay : E. Balladur a pu se faire entendre des Douze. Il a souhaité que l'Europe garde son identité.
J.-P. Chevènement : Paroles, paroles. On a entendu J. Major dire qu'il fallait surtout réduire les coûts du travail, les coûts sociaux, éviter l'Europe sociale. On se donne rendez-vous à Tokyo. Les États-Unis siffleront la fin de la récréation et ils nous ferons comprendre où sont les rapports de force. Je considère que dans le dispositif actuel en Europe, nous sommes à la remorque de la politique allemande, c'est l'Allemagne qui est la puissance dominante. Tant que nous n'aurons pas trouvé des marges de manœuvre nouvelles, nous serons amenés à accepter une politique monétariste et libre-échangiste, qui va à l'encontre de nos intérêts.
C. Nay : Pensez-vous que la France devrait provoquer une crise au sein des Douze ?
J.-P. Chevènement : Avant de provoquer une crise, il faut explorer toutes les possibilités de solutions.
C. Nay : C'est ce qu'on a fait hier.
J.-P. Chevènement : Il manque beaucoup d'imagination. Une initiative européenne de croissance financée, articulée avec ce que peuvent faire et ce que font les Japonais et ce que pourraient faire les Américains. Le moment venu, il faudra sortir non pas de l'Europe, mais sortir d'une conception totalement biaisée de la construction européenne. Ce qu'il faut remettre en cause c'est la logique de Maastricht.
C. Nay : En Bosnie, on ne lèvera pas l'embargo. Vous êtes satisfaits de cette décision ?
J.-P. Chevènement : Je ne peux pas être satisfait. Cette situation est dramatique. Il n'y a plus de bonnes solutions en Bosnie. L'erreur initiale est politique. M. Dumas l'a dit il y a quelques jours on a reconnu prématurément les frontières intérieures.
C. Nay : Il a dit, « c'est la faute des Allemands et du Vatican » ?
J.-P. Chevènement : Exactement. La France aurait dû faire entendre sa voix. On retrouve toujours le même problème, la France ne peut pas être unitaire pour douze et s'aligner chaque fois qu'on n'est pas d'accord avec elle sur la position de l'autre. Il y a des intérêts nationaux légitimes, qui parfois correspondent à l'intérêt européen bien compris. La Yougoslavie était un merveilleux exemple.
C. Nay : Êtes-vous pour la levée de l'embargo ?
J.-P. Chevènement : C'est une solution affreuse, qui va encore accroître la guerre.
C. Nay : Là, vous partagez le point de vue d'A. Juppé ?
J.-P. Chevènement : Oui. Un point de vue, d'ailleurs, qui est nouveau, car j'ai entendu A. Juppé et également des responsables de gauche…
C. Nay : L. Fabius pour ne pas le nommer…
J.-P. Chevènement : … s'exprimer de manière tout à fait inconséquente. Il y avait un bellicisme, on était pour l'intervention… Mais on voit bien que le fameux nouvel ordre mondial, décrété jadis par le Président BUSH, n'est qu'une plaisanterie. Tant que les enjeux ne sont pas d'intérêt vital pour les grandes puissances, notamment pour les États-Unis, quand les risques sont un peu conséquents… On n'y va pas. Regardons la situation en Bosnie-Herzégovine aujourd'hui et soyons réalistes : il y a trois peuples, il faut qu'ils vivent ensemble. M. Izetbegovic a été encouragé de manière irresponsable à jouer l'internationalisation du conflit, alors que les grandes puissances ne voulaient pas y aller. Je rappelle que de belles figures comme B. Kouchner et B. Henri-Levy ont eu toute une diplomatie parallèle, lui ont fait prendre des vessies pour des lanternes. On a fait croire aux Bosniaques musulmans que la communauté internationale allait venir à leur secours… Qui veut faire l'ange fait la bête : si on veut vraiment être un humaniste, il faut d'abord être un réaliste.
Le Figaro : 30 juin 1993
Le Figaro : Pour la première fois depuis 1971, vous ne participerez pas à un grand débat qui engage l'avenir du PS. Ne le regrettez-vous pas ?
Jean-Pierre Chevènement : Absolument pas ! Mes amis et moi sommes heureux de ne pas avoir à débattre de l'intérêt ou de la nocivité des courants. Ces états généraux ont, d'abord, une fonction de défoulement. On présente l'échec de la gauche comme une responsabilité collective. C'est un bon moyen de ne pas s'appesantir sur les responsabilités de ceux qui, occupant les fonctions éminentes, auraient plus particulièrement des comptes à rendre.
Le Figaro : Michel Rocard a fait son autocritique…
J.-P. Chevènement : Michel Rocard regrette de n'avoir pas su mesurer l'ampleur du drame du chômage : c'est sympathique. Mais il continue de subordonner toute politique de relance à la réalisation de la monnaie unique. Encore une façon de « donner du temps… » Pas d'autocritique sur le libre-échangisme doctrinaire du Gatt ni sur le monétarisme au front bas qui, contre toute raison, a fait privilégier depuis dix ans la lutte contre l'inflation à la lutte contre le chômage. Et tout cela avec son plein aval !
Après l'accident, le chauffeur du car qui l'a conduit dans le mur fait descendre les passagers : « Analysez, leur dit-il, l'erreur de conduite. » Ensuite le car reprendra la route… avec le même chauffeur. Voilà les états généraux de Lyon.
La deuxième fonction est de légitimer le coup du 3 avril, qui a vu Michel Rocard remplacer Laurent Fabius. Sans aucun débat. Et pour cause : sur le fond, je ne leur connais pas de divergences, et si j'en juge par leurs déclarations, ils n'ont rien appris et rien oublié.
Le Figaro : Vous n'attendez donc rien de ces états généraux ?
J.-P. Chevènement : Je préfère consacrer mes efforts à créer un mouvement neuf pour répondre aux vrais défis de notre temps : le chômage, la citoyenneté, le rôle de la France dans le monde de l'après-guerre froide. Le Mouvement des citoyens est capable de remplir quand il le veut la grande salle de la Mutualité. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Nous préparons notre congrès constitutif, qui se tiendra du 3 au 5 décembre prochain.
Le Figaro : Que pensez-vous du débat lancé par Philippe Séguin ?
J.-P. Chevènement : Philippe Séguin a raison de souligner que la lutte contre le chômage n'a jamais été la priorité réelle d'aucun gouvernement. La société française, et d'abord l'establishment, ont privilégié la libre circulation des capitaux. Philippe Séguin a parlé de « Munich social », Michel Rocard croit malin de demander, dans ce cas, « où est Hitler ? ». La réponse est simple : le fascisme de notre temps est dans l'égoïsme des nantis et dans l'aveuglement des dirigeants. Le pouvoir est une drogue.
Philippe Séguin a le mérite de prendre le problème du chômage à bras le corps, sans négliger aucune piste : la surévaluation des monnaies européennes, et d'abord de celles qui, comme le franc, appartiennent à la zone mark, le caractère biaisé des règles du jeu du commerce mondial, la nécessité de créer des emplois pour répondre aux besoins sociaux nouveaux dans un secteur protégé de la concurrence internationale. Il préconise, à juste titre, la création d'un service public unique de l'emploi. Naturellement, il dérange. L'intolérance se donne libre cours.
Le Figaro : Qu'est-ce qui vous sépare du maire d'Épinal ?
J.-P. Chevènement : J'approuve l'idée qu'il faut développer un secteur d'utilité sociale, mais ce ne doit pas être la généralisation de petits boulots : CES, TUC SIVP… Il faut créer des emplois gratifiants pour l'aide aux personnes âgées, l'environnement, la formation… Ne versons pas dans le misérabilisme. Nous avons à créer une société nouvelle pour répondre aux besoins nouveaux : reconstruction des villes, santé, culture, loisirs, etc. Cela coûtera cher. Il ne faut donc pas faire l'impasse sur la croissance, si nous voulons financer le coût du secteur d'utilité sociale, là où nous pouvons créer des millions d'emplois.
Nous avons besoin d'une croissance maîtrisée, soucieuse de l'environnement, mais nous avons besoin de croissance ! Plus généralement, il vaut mieux trouver des solutions dynamiques par le haut plutôt que des solutions malthusiennes : mieux vaut des ajustements monétaire que des ajustements par le chômage. La grave erreur de la politique économique actuelle, qui prolonge la précédente, consiste à privilégier la lutte contre le chômage. M. Balladur veut réduire les déficits par un accroissement des prélèvements. Cette politique est sans issue. Elle reste prisonnière de la logique de Maastricht et de l'accrochage du franc au mark.
Notre monnaie est objectivement surévaluée par rapport aux autres monnaies.
Notre monnaie est objectivement surévaluée par rapport aux autres monnaies. On a confondu l'Europe avec un taux de change ! Il vaudrait mieux privilégier une Initiative européenne de croissance, offrir des lignes de crédit aux pays de l'Est et aux pays du Maghreb.
Le Figaro : Ne risquez-vous pas de déconcerter vos amis quand, par exemple, vous vous trouvez sur une même tribune avec des gaullistes ?
J.-P. Chevènement : Il faut partir des réalités, relever les défis de notre temps. Les concepts de droite et de gauche sont aussi bien évolutifs. Qui, en France, veut vraiment prendre les moyens de faire reculer le chômage ?
Les acteurs de la vie politique française se sont discrédités à trop vouloir s'enfermer dans des catégories purement politiciennes. Je souhaite plus de chance à Philippe Séguin avec la majorité actuelle – dont je n'oublie pas qu'il reste solidaire – que je n'en ai eu moi-même depuis 1983 au sein de la gauche. J'observe, au passage, que certains leaders socialistes ardents suppôts du monétarisme ont applaudi des deux mains le discours du président de l'Assemblée nationale. Il est vrai qu'ils sont maintenant dans l'opposition.
Le Mouvement des citoyens s'enracine à gauche tout en aspirant à rassembler sans exclusive tous ceux qui veulent donner un contenu moderne à l'idéal républicain.
Le Figaro : La diplomatie se révèle-t-elle le terrain privilégié de la cohabitation en France ?
J.-P. Chevènement : Tant que M. Balladur restera dans la logique de Maastricht, il ne se heurtera pas à M. Mitterrand.
Le Figaro : Que pensez-vous du raid américain sur Bagdad ?
J.-P. Chevènement : Quand quelque chose ne va pas, on saccage la boutique de l'épicier musulman : voilà à quoi me fait penser la réaction de M. Clinton. C'est pitoyable. Et quelle pitié pour l'ONU ! On a entendu le Quai d'Orsay affirmer qu'il comprenait l'attitude américaine. Cette complaisance me choque. On voudrait favoriser la montée de l'intégrisme qu'on ne ferait pas mieux.
Comment nos belles âmes peuvent-elles approuver le meurtre de civils irakiens et prétendre en même temps incarner les valeurs universelles ? Si on veut pouvoir condamner les terrifiants assassinats d'intellectuels algériens par le FIS, il faut avoir les mains nettes sur d'autres terrains.
Il serait temps que la France rompe avec la politique d'alignement et d'aveulissement qui brouille son image !
Le Figaro : Comment expliquer cette absence de réaction ?
Il n'y a pas de réactions parce que nous vivons le temps des complices : ils ne peuvent pas réagir parce qu'ils ne peuvent pas se renier. Une petite lampée de honte supplémentaire, quelle importance alors qu'on a déjà bu la coupe à plein gosier ?