Texte intégral
I. Levaï : Votre sentiment sur le conflit d'Air France ?
V. Giscard d'Estaing : Le problème de fond reste le même : quel est l'avenir d'une compagnie aérienne française ? On va vers une forte concentration du transport aérien. Aux États-Unis, il n'y aura plus que trois grandes compagnies. En Europe, on assiste à des regroupements. Quand on regarde la situation, on s'aperçoit que toutes les compagnies de son niveau, Air France est la plus mal placée. Elle fait des pertes financières considérables. Comment faire en sorte que la France continue à disposer d'une compagnie aérienne performante dans un monde où la compétition est sévère, où la crise du transport aérien est dramatique ? A-t-on avancé vers cette solution au cours des derniers jours ? Qu'il y ait eu de la part de la direction précédente de maladresses psychologiques et sociales, c'est évident. On voit bien que le contact n'existait pas à un degré suffisant avec le personnel, que les explications données ou le choix des mesures n'étaient certainement pas bien évalués par rapport aux attentes du personnel, à ce qu'il pouvait accepter. En sens inverse, il est évident qu'il fallait entreprendre une réforme assez profonde de la compagnie. Cette réforme pourra-t-elle être conduite maintenant ? C'est le grand problème.
I. Levaï : Tenez-vous à l'existence d'une grande compagnie nationale ?
V. Giscard d'Estaing : Qu'elle doive être privatisée ou non… Elle a toujours eu un statut semi-privé. Y aura-t-il une grande compagnie aérienne française ? Je le souhaite ardemment. Je serais très triste s'il n'y avait plus de grande compagnie aérienne française. L'aventure aérienne est très largement une aventure française. La première ligne créée de trafic civil, c'est Paris-Londres. Mermoz et d'autres sont des Français. Nous avons été les pionniers. Voir disparaître cette grande activité de notre patrimoine national, je serais très triste. Je suis inquiet parce que, du point de vue économique, la situation est très difficile. Nous sommes mal placés.
A. Ardisson : Ressentez-vous une espèce de climat soixante-huitard ?
V. Giscard d'Estaing : Oui. Il faut se méfier des analogies. Les situations ne sont pas les mêmes. Il n'y avait pas de chômage en 1968, ont était à la fin d'une période de prospérité. Mais on a vu dans le corps social actuel un profond traumatisme. Il faut faire très attention. On a pris l'habitude de dire que la France s'est habituée à vivre avec 3 millions de chômeurs. Je ne le crois pas. Les gens ne s'y sont pas habitués. Quand ils ont vu des menaces de suppressions d'emplois dans une grande compagnie nationale, leur instinct a été de dire que cette menace les concerne. L'opinion a eu une solidarité avec le personnel d'une entreprise menacé de licenciement. On se trompe si on croit qu'il y a une résignation. Les gens en difficulté sont prudents dans l'expression de leur mécontentement. S'il y avait une vraie menace pour eux, il y aurait ailleurs des comportements comme ceux qu'on a vus.
I. Levaï : Ce conflit a-t-il été bien perçu par le gouvernement ?
V. Giscard d'Estaing : Il est certain qu'il faut un programme de réorganisation d'Air France. C'est indispensable. Ce programme n'a sans doute pas été élaboré dans les conditions qui l'auraient rendu plus acceptable par le personnel. La manière dont on a successivement annoncé qu'on garderait une attitude de fermeté, puis on a inversé cette attitude, cela a affaibli dans une certaine mesure la position des responsables.
M. Garibal : Que feriez-vous ?
V. Giscard d'Estaing : C'est ce qu'on demande toujours après ! Il faut anticiper ces évolutions. Quand nous avons anticipé avec R. Barre les problèmes d'évolution de la sidérurgie, on a pris ces problèmes à l'avance. Cela n'a pas été facile. Cela n'a pas été facile. Cela nous a causé de grandes difficultés. Inévitablement, cela a coûté de l'argent. En matière de transport aérien, nous devons être conscient que nous avons besoin d'une adaptation très forte de nos outils de transports.
P. Le Marc : La semaine de 32 heures semble vous causer de la réserve ?
V. Giscard d'Estaing : Tout à fait. Il faut expliquer l'enjeu de cette question à l'opinion. Je suis très préoccupé par la direction prise par la France : au lieu de se demander comment recréer des emplois, on renonce à en créer, on essaie de voir comment partager en recul le travail existant parmi les Français. Cette orientation explique la morosité des Français. Je souhaite que nos dirigeants reprennent un langage différent. La réduction du temps de travail à 32 heures ne créera pas un seul emploi. La vraie question est de savoir si les personnes qui travailleraient 32 heures seront payées pour 32 ou davantage. Or elles seront finalement payées pour 32 heures. La mensualisation du travail sous Pompidou s'effectue à partir du salaire horaire. Quand un gouvernement publie le SMIC, c'est un SMIC horaire. Quand des entreprises font des calculs de coûts de production, c'est sur une base horaire. Nous sommes dans un monde de concurrence. Les gens qui travailleront 32 heures seront payés 32 heures. Pendant quelques temps, on pourra maintenir une rémunération plus élevée. Mais payer 32 heures à quelqu'un qui fera 32 heures, ce sera l'appauvrir. Comme les retraites en France sont calculées sur le revenu salarial, les gens qui travailleront 32 heures seront payés 32 heures et auront à la fin de leur vie une retraite calculée sur 32 heures de travail, soit une baisse de 17 %. C'est l'appauvrissement de la France. Nous tournons le dos à la bonne direction. Je ne suis pas contre le fait qu'on fasse des expériences dans ce domaine, pour faciliter la sortie d'une situation difficile, mais pour une période courte. Quand on dit que Volkswagen passera aux 32 heures, cela signifie qu'il va réduire ses effectifs. Cela ne créera pas d'emplois. Pour rendre la situation moins douloureuse, on fera travailler les travailleurs moins, en les payant moins. La France restera dans la morosité aussi longtemps qu'on lui expliquera qu'on ne peut pas recommencer à créer des emplois, qu'on ne peut pas recommencer à relancer l'économie française et que tout ce qu'on peut faire, c'est répartir le chômage et la pauvreté.
G. Courchelle : Que doit faire ou que peut faire la France devant la dégradation de la situation politique en Algérie ?
V. Giscard d'Estaing : Malheureusement elle ne peut pas faire grand-chose et elle ne doit pas intervenir dans cette situation. Un mot d'abord sur nos trois compatriotes : il y a des situations de violence répétées à l'heure actuelle. Le total des victimes d'affrontements, d'exécutions porte sur plusieurs centaines voire plusieurs milliers de personnes au cours des dernières années. Ce sont des actions qui se répètent et qui témoignent d'une grande dégradation de la situation intérieure de l'Algérie. Le gouvernement fait tout ce qu'il peut et les autorités le font de leur côté pour retrouver nos compatriotes. Je souhaite ardemment qu'on les retrouve vite et dans un état de santé satisfaisant. Il semble qu'on devrait, j'espère, pouvoir les retrouver dans les meilleurs délais. Nous soutenons et approuvons les efforts des autorités algériennes. Simplement, nous devons nous habituer à vivre avec un problème politique, économique et social en Algérie difficile et durable. La France et l'Algérie ont choisi il y a maintenant 21 ans de séparer leur destin. Et ils l'ont fait à la demande du peuple algérien. Nous avons des relations internationales avec l'Algérie. Nous ne participons plus à la vie politique de ce pays. Il faut avoir là-dessus des positions très claires. Donc, nous ne devons pas intervenir. En sens inverse, bien entendu, nous ne devons accepter aucune intervention.
I. Levaï : Justement, il semble qu'il y a eu un contact hier, le premier depuis un an et demi, entre les autorités algériennes et un représentant du mouvement islamiste qui est actuellement emprisonné. Pensez-vous que le gouvernement algérien doit adopter cette démarche ?
V. Giscard d'Estaing : C'est son problème. Nous n'avons pas à intervenir. Je crois qu'il faut sortir de cette manie de l'intervention dans les affaires d'autrui. C'est une affaire algérienne. Sur le plan international, nous pouvons apporter une coopération. Nous le faisons. Parmi les Français qui sont à l'heure actuel en Algérie, il y a environ 24, 25 000 Français, il reste quelques Français d'Algérie d'autrefois qui sont des personnes qui n'ont pas voulu partir. Cela représente à peu près un tiers. Vous avez 8 000 coopérants et 8 000 qui travaillent dans des entreprises françaises privées ou publiques engagées dans l'économie algérienne. Nos liens ne sont plus du tout ce qu'ils étaient autrefois. Notre attitude : nous n'intervenons pas dans les affaires intérieures algériennes. Nous souhaitons une évolution pacifique et démocratique. Et nous apportons notre concours aux autorités algériennes pour contribuer dans la mesure du possible au développement économique et social du pays. Mais ce doit être nos règles d'intervention et, pour le reste, c'est le droit international.
I. Levaï : Sur cette difficulté de gouverner, il faudrait plus de croissance pour qu'il y ait moins de chômage mais comment faire quand on est dans une situation de récession. Est-ce que vous avez des solutions pour dépasser un peu ce constat des difficultés du moment ?
V. Giscard d'Estaing : Il y a d'abord le choix de l'objectif. Depuis près d'un an, je pense que le choix de l'objectif pour la France, prioritaire, c'est la reprise de la croissance économique. C'est la clé de tout. Il s'est fait dans l'opinion publique, dans le milieu politique une espèce de résignation à la récession. La preuve, on ne discute que de la manière de vivre dans la récession, de partager le travail, etc. Je crois que c'est très dangereux. Parce que dans le monde actuel, les autres pays se fixent des objectifs différents. Les Américains visent la croissance. Les Japonais visent la croissance. Les Allemands visent la croissance. Il faut donc que la France vise d'abord la croissance.
I. Levaï : Qui ne se décrète pas quand même !
V. Giscard d'Estaing : Bien sûr. C'est l'objectif. Et je dis toujours, toutes les mesures qu'on prend quelles qu'elles soient, il faut les évaluer en fonction de leurs conséquences sur la croissance. Si elles aident la croissance, il faut les prendre. Si elles vont contre la croissance, il vaut mieux attendre. Tant qu'il n'y aura pas de croissance, on ne créera pas d'emplois et ensuite on maintiendra la France dans un état de dépression psychologique et politique pouvant conduire à des accidents graves comme celui d'Air France ou comme d'autres. Où en sommes-nous à l'heure actuelle ? Je crois que nous sommes dans un creux. Je crois que nous descendrons plus et qu'à l'heure actuelle il y a des petits signes montrant que nous sommes sur la partie plate et peut-être déjà légèrement remontante. Il faut essayer d'aller plus vite sur la pente qui remonte. À cette égard, il y a une évolution qui n'est pas défavorable, l'évolution des taux d'intérêt la semaine dernière va dans le bon sens. Je crois que le climat politique et social de la France changera le jour où il y aura une reprise d'activité économique. Je souhaite ensuite que derrière, on explique comment cette croissance doit bénéficier à l'emploi.
M. Garibal : Il y a beaucoup d'argent disponible qui n'est pas mobilisé. Est-ce qu'il ne faudrait pas trouver des objectifs concrets, la croissance est un objectif abstrait pour les Français, comment cet argent le placer dans des projets précis et clairs ? Auriez-vous des pistes à nous proposer ?
V. Giscard d'Estaing : Oui, par exemple j'en ai proposé une au Premier ministre qui d'ailleurs l'a acceptée partiellement. Comment se fait-il que nous ayons en portefeuilles en France à l'heure actuelle dans les sociétés qui construisent des autoroutes à péage pour plus de 10 à 12 milliards de travaux prêts et qu'on ne fasse pas. S'il y a des ressources d'emprunt, que ces sociétés empruntent et qu'elles réalisent leur programme. On nous parle d'une grande initiative européenne et on dit que l'on va emprunter des sommes colossales…
I. Levaï : Mais pourquoi ça ne se fait pas puisque vous en avez parlé au Premier ministre ? Il a dû vous dire ce qui freinait là.
V. Giscard d'Estaing : Il a pris une décision partielle. Il est anormal qu'à l'heure actuelle il y ait des projets de grandes infrastructures financés par l'emprunt, c'est votre question, qu'on ne réalise pas parce qu'on ne laisse pas emprunter. De même, on n'a pas besoin de l'Europe pour emprunter. Qu'est-ce que c'est cette histoire ? Faisons cet emprunt en France. Vous dites vous-même qu'il y a des disponibilités considérables et c'est vrai. Pourquoi y a-t-il de telles disponibilités ? C'est parce que les gens ont peur. C'est de l'épargne de précaution. Ce qui fait que la manœuvre, c'est de leur rendre confiance d'où l'idée de mettre l'accent sur la reprise de l'activité économique et puis en même temps de proposer des emplois à cette épargne qui va dans le sens de la croissance. Pourquoi ne fait-on pas en France un grand programme de modernisation de nos infrastructures financées par l'emprunt ?
I. Levaï : Vous avez fait référence à l'emprunt proposé par M. Rocard et doublé par F. Mitterrand. Mais il y a eu un emprunt Balladur, des privatisations à succès, et puis il y a la privatisation Rhône-Poulenc. Pour vous il y a combien d'argent disponible qui pourrait s'investir dans l'emprunt purement français que vous souhaitez ?
V. Giscard d'Estaing : On ne peut pas faire d'évaluation mais certainement plusieurs dizaines de milliards. L'ordre de grandeur de ce qu'on pourrait faire de ce qu'on pourrait faire comme programme de grands travaux en France, c'est quelque chose qui est compris entre 50 et 100 milliards.
I. Levaï : Vous avez parlé d'un plan d'aide aux PME et PMI, quelles mesures et quels moyens et est-ce que E. Balladur s'intéresse à votre projet ?
V. Giscard d'Estaing : Il faut parler là du chômage. L'idée pour la France ce n'est pas de partager le chômage, c'est de créer des emplois. La première chose que je demande c'est que l'on cesse d'affoler les Français en leur disant : dans un monde où les gens travaillent plus et gagnent moins que nous, on va travailler moins et gagner autant. Tout le monde sait que ça ne pourra pas marcher dans cette affaire. Il faut donc revenir vers la création d'emplois en France. Où ? Dans le secteur productif, de façon, à ce que ça entraîne l'économie Française. Quelle partie du secteur productif peut créer des emplois ? Ce sont les PMI dont nous avons, en France, une carence considérable. Quand on regarde notre commerce extérieur, nos grandes entreprises actuellement sont performantes, très concurrentielles et derrière, il y a peu de monde. Quand je regarde dans des départements entiers, il n'y a pas une PMI, pas une usine nouvelle en construction, moderne. Il y avait des problèmes de formation des dirigeants, nous avons maintenant une génération nouvelle capable de le faire, il y a des problèmes structurels, des problèmes financiers et techniques. Ces problèmes financiers et techniques, pourquoi attend-on toujours pour les résoudre ? On a un premier problème qui est que nous aidons en France à l'acquisition de machines mais nous n'aidons pas à la construction d'usines. Ce sont les régions qui le font. Or quand actuellement on achète des machines on détruit des emplois. Et moi je suis pour la revalorisation du rôle du travail. Une des grandes erreurs actuelles même dans le milieu médiatique, c'est d'imaginer que la productivité c'est une affaire de machine. Mais c'est aussi une affaire revalorisation du rôle du travail. Le jour où on aura compris que les Français sont utiles à l'économie française, au lieu de se dire qu'on n'en a pas besoin, donc qu'on va les faire travailler moins. Peut-être qu'en partie la crise d'Air France s'explique ainsi. Je propose donc la revalorisation du rôle du travail. Il faut donc aider pour cela, autant la construction des entreprises, l'immobilier industriel. Deuxième cas : la transmission des entreprises. Nous avons des droits de succession trop élevés, le résultat c'est qu'on démolit toutes nos entreprises personnelles. On ne traite jamais ce problème. Il faudrait avoir un système comme en Allemagne où peut transmettre une entreprise à la génération suivante, en attendant, pour payer vos impôts, que la génération suivante la vende ou vende partiellement ses parts, et, en attendant, l'entreprise subsiste. Objectif : une augmentation sur les 10 prochaines années de 50 % du nombre des PMI en France, on créerait plus d'1 million d'emplois.
M. Boulan assassiné en Égypte était le candidat de l'UDF aux législatives à Aix. J'étais allé soutenir sa campagne. Je lui rends hommage ému et affectueux. Tout à l'heure, j'ai dit non aux 32 heures comme objectif national et comme proposition faite aux Français pour sortir de la crise de l'emploi. Je n'ai pas dit que ce ne pourrait pas être un instrument d'expérimentation ou d'ajustement dans telle ou telle situation particulière. Notre objectif devait être la création d'emplois et la reprise de la croissance en France. C'est de cette manière qu'il faut traiter le problème. Puisqu'il y a de l'épargne, il faut la collecter et l'affecter à des emplois qui soutiennent l'activité économique, notamment des grands projets d'infrastructures et d'équipements et à la modernisation de nos PMI.
M. Garibal : Le SMIC est-il un frein à la création d'emplois ?
V. Giscard d'Estaing : Le SMIC est de 5.884 francs. Ce travailleur ne touche pas cette somme puisqu'il y a des retenues sur les salaires. Gagner 5 000 francs est-ce beaucoup ? Je ne le pense pas. Le cœur du problème provient du fait que l'entreprise dans laquelle travaille cette personne qui gagne un peu plus de 5 000 francs par mois dépense plus de 8.000 Francs pour cet employé. Entre ces 5 000 et ces 8 000 francs, il y a une espèce de plages morte de l'emploi. Quelqu'un dont l'utilité économique est de 6 000 francs, on ne peut pas le recruter parce qu'il coûte beaucoup plus. C'est une transformation qu'il faut faire. L'erreur collective de faite a été de charger les salaires, notamment les bas, du poids du financement de nos systèmes de production sociale. La vraie réforme n'est pas une réforme du SMIC. Il faudrait faire que le financement des charges sociales ne pèse pas comme il le fait actuellement sur les bas salaires. Il faut que la tranche de salaire comprise entre 5 et 7 000 francs supporte des charges beaucoup plus réduites, voire pas de charges.
I. Levaï : Sur quoi doit peser le financement ?
V. Giscard d'Estaing : Il doit peser sur l'ensemble de l'économie. C'est par le financement général. Il faut changer le cap de notre réflexion : il faut rendre en France la possibilité d'employer réellement et de donner une utilité dans l'entreprise à des gens dont le salaire sera de 6 ou 7 000 francs. Ils sont très nombreux. Au lieu de se dire qu'ils vont disparaître, il faut leur rendre un rôle et modifier le financement de nos charges sociales. Parmi les grandes réformes, il y a la reprise de la croissance, un programme de création de PMI en France sur 5 ou 10 ans qui soit un programme massif, recréer une plage de salaire pour les opérateurs dans les entreprises entre 5 et 7 000 francs.
A. Ardisson : Êtes-vous partisan de l'allocation parentale ?
V. Giscard d'Estaing : On a beaucoup réfléchi, on n'a jamais pu trouver une solution réellement satisfaisante. Le coût est considérable. La vraie solution dans ce domaine, c'est le temps partiel. L'idée du temps partiel, c'est celle du chômage partiel. Nous sommes très en retard sur une bonne gestion de ce système. Nos procédures sont trop compliquées. On n'a pas bien aménagé nos structures d'emplois pour que le temps partiel soit une solution normale et facile. Pour les femmes, c'est le temps partiel qui est la bonne solution. Je souhaite la simplification du temps partiel et une législation beaucoup plus souple sur ce sujet.
I. Levaï : Faut-il en passer par l'Europe sociale pour changer les conditions d'existence de ceux qui vivent mal en France aujourd'hui ?
V. Giscard d'Estaing : Sur l'affaire sociale, la grande difficulté, c'est que la législation sociale établit des minimas. Comme dans la Communauté européenne, il y a un grand écart de situation sociale entre les pays les moins avancés et les plus avancés, si on met des minimas, ils resteront encore très bas. Pour les pays avancés, cela ne change rien. Il y a une ambiguïté dans cette affaire. Il y a des points sur lesquels la législation sociale européenne peut progresser : les conditions de travail. La réunion qui a lieu demain sera très importante. J'en attends qu'elle soit précise. Si c'est une grand-messe pour faire l'éloge de l'application de Maastricht est enfin ratifié, il est mort. Or c'est un traité précis aux obligations précises. Il faut l'appliquer. La démarche de F. Mitterrand et du chancelier Kohl de ce point de vue set une démarche positive. Mais il faut être précis. Cela veut dire première étape de l'UEM le 1er janvier 1994, choix du siège de l'institution acceptable par la totalité des États du point de vue européen, nomination d'un président.
I. Levaï : Pour ou contre Francfort ?
V. Giscard d'Estaing : Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Le gouvernement français ne le pense pas non plus.
A. Ardisson : Quelle est la bonne idée ?
V. Giscard d'Estaing : Une ville d'Allemagne qui ne soit pas l'identique du siège de la Buba.
P. Le Marc : Bonn ?
V. Giscard d'Estaing : Par exemple. Laissons aux Allemands le choix.
M. Garibal : Francfort est la ville des affaires !
V. Giscard d'Estaing : Bien sûr, mais il faut faire attention aux symboles. Nous ne voulons pas vivre dans une zone Mark. Le SME est l'alternative à cette zone. Si l'institution à un moment où nos monnaies sont fragiles est à Francfort, siège de la zone Mark, le signal ne sera pas le meilleur. Notre position : il est normal que ce soit en Allemagne, il est normal que les Allemands choisissent le lieu d'implantation. Il Vaudrait mieux que ce ne soit pas le lieur de la Buba. Ensuite, demain, il faudrait confirmer l'étape d'arrivée : 1999 pour la monnaie unique. C'est important de le redire. Si on se fixe cet objectif, si on fait un calcul à rebours, cela a toute sorte de conséquences. Nos politiques devront s'ajuster en fonction de cet objectif. Nous demandons le respect du calendrier complet de l'UEM, du 1er janvier 1994, au 1er janvier 1999. Autre chose : l'élargissement et les institutions. Je crains qu'on soit vague. L'Europe sera-t-elle un grand marché sans institutions fortes, thèse britannique, ou un ensemble économique avec des institutions politiques responsables efficaces et démocratiques, ce qui est notre thèse ?
I. Levaï : La proposition d'E. Balladur qui consiste à avoir des rendez-vous plus nombreux et plus fréquents entre les ministres des affaires européennes pour mieux contrôler la Commission vous paraît un pis-aller ou progrès ?
V. Giscard d'Estaing : C'est un progrès, mais tant que l'aura par réformé les institutions, les résultats seront peu productifs. Dans l'affaire du GATT, le Conseil des ministres n'a jamais été capable de donner une directive à la Commission. S'ils se réunissaient plus souvent, ce serait peut-être mieux, mais il faut changer les règles de fonctionnement du système. Si on ne s'engage pas dans cette réforme, l'élargissement de la Communauté fait qu'on ira inévitablement vers un système qui va se paralyser. D'ailleurs, à l'heure actuelle, les Français disent : il faudrait une politique commerciale européenne plus active, il faudrait pouvoir prendre des décisions plus vite, et en même temps, nous sommes pour l'élargissement et contre la réforme des institutions et elle est prévue dans le Traité de Maastricht, mais elle est prévue pour 1996. Pourquoi attendre 1996 ? Si on veut donner de l'efficacité à la Communauté européenne, si on veut éviter le retour des incidents comme la négociation de Blair House, il faut réformer les institutions.
P. Le Marc : Est-ce que le GATT ne divise pas la majorité entre vos ligne, partagée par E. Balladur, celle d'un accord avec des concessions réciproques, et celle de J. Chirac, la fermeté. Le réveil ne sera-t-il pas douloureux ?
I. Levaï : Il y a ceux qui parlent de délire comme R. Barre.
V. Giscard d'Estaing : Il faut voir deux ou trois choses. La première, c'est l'intérêt de la France. La France est un pays qui produit près de 8 000 milliards de produits de toutes espèces, industriels, agricoles, des services. Avons-nous intérêt à être dans un monde régi par des accords qui jungle ? Est-ce que nous avons intérêt à être dans un monde régi par des accords qui équilibrent le commerce international ? Nous sommes un pays correct, qui ne triche pas, nous avons intérêt à être dans un monde régi par un système d'accords raisonnables. Nous avons donc intérêt à ce qu'on aboutisse à un accord sur le GATT. Deuxième réflexion, l'image de la France. Quand la France prend une attitude négative de protectionnisme, elle se fait du tort. Et ceci est exploité contre nous. Toute la presse mondiale, très largement d'inspiration anglo-saxonne et américaine, fait campagne contre la France. On dit partout : on pourrait sortir de la récession, on pourrait développer le commerce international et il y a un pays qui l'empêche. Troisième point : nous ne disons pas un accord à n'importe quel prix. Nous sommes en faveur d'un accord sur le GATT parce que c'est souhaitable mais pas à n'importe quel prix et notamment sur le plan agricole. Notre attitude est de dire au gouvernement : on vous confie le soin de négocier, nous souhaitons que vous aboutissiez à un accord mais cet accord devra comprendre pour la France, comme d'ailleurs pour les autres pays, une satisfaction sur les points que nous jugeons fondamentaux. C'est une position raisonnable qui représente le point de vue commun des Français.
A. Ardisson : Le sondage BVA vous met en course pour les présidentielles en troisième position. Dans tous les cas de figure, le candidat de droite bat celui de gauche. Cela vous fait plaisir ?
V. Giscard d'Estaing : Oui, parce que je souhaite la victoire de mon camp. Il faut relativiser les choses. Pourquoi Clinton est-il président des États-Unis ? C'est parce que ses concurrents ont lu les sondages. Un an avant l'élection, personne n'a osé se présenter contre Bush et ceux qui normalement auraient pu être candidats disaient : cela ne sert à rien. Il n'y en a qu'un qui s'est dit : tant pis, moi j'y vais, et il a été élu. Nous vivons dans une époque de grande mobilité. Rien n'est décidé un an à l'avance.
I. Levaï : Les sénateurs ont rendu le dépistage du Sida obligatoire pour les personnes atteintes de tuberculose. Bonne idée ?
V. Giscard d'Estaing : Je ne peux pas vous répondre en conscience parce que je ne connais pas suffisamment les implications du sujet. Nous avons, dans notre groupe, d'excellents spécialistes, le professeur Mattei et d'autres. Nous allons les écouter. Je me déterminerai lorsque j'aurai vraiment l'ensemble des éléments de ce dossier. On a à la fois à tenir compte de la fragilité et de la sensibilité de ceux qui sont atteints ou menacés par cette maladie, en même temps, il y a un problème de responsabilité. Nous apporterons une réponse très réfléchie.
I. Levaï : Comment avez-vous jugé vote concurrent d'autrefois lors de sa prestation télévisée de lundi ?
V. Giscard d'Estaing : On dit que je donne l'impression que les mots comptent. J'ai l'impression que cela s'applique à F. Mitterrand. Je crois qu'à l'heure actuelle, ce ne sont pas les mots qui comptent. Est-ce que la France a une direction politique forte ? Est-ce qu'elle a des objectifs ? Est-ce qu'elle sait où elle va ? Est-ce qu'elle le sait mieux aujourd'hui qu'avant-hier ? Je n'en suis pas sûr.
I. Levaï : La réponse est à poser à M. Balladur ?
V. Giscard d'Estaing : La réaction des Français vis-à-vis de la cohabitation : qu'est-ce qu'on peut dire d'utile à ce sujet ? Au départ, les Français sont pour. Pourquoi ? Parce que cela évite un drame et qu'au total, ils ne souhaitent pas les drames. Deuxièmement parce qu'ils se disent : cela permettra de prendre dans les idées de la droite ce qu'il y a de bon et dans les idées de la gauche ce qu'il y a de bon. Au départ, ils sont pour. Ensuite, ils s'aperçoivent que c'est un système dans lequel on avance très lentement parce que toute décision doit être prise par deux personnes qui sont, par hypothèse, d'avis contraire. On ne peut pas faire grand-chose. Quand on s'aperçoit que la situation est difficile, qu'il y aurait de grandes choses à faire, tout à coup ils se disent : peut-être est-ce une situation dans laquelle on ne pourra pas prendre les décisions nécessaires. À ce moment-là, comme moi-même, ils s'interrogent.