Interview de M. Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, dans "Les Échos" du 25 août 1993, sur le projet de loi quinquennale pour l'emploi notamment l'annualisation du temps de travail, l'accord de l'UNEDIC et le débat interne à la CGT.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : Les Echos

Texte intégral

Les Échos : D'emblée vous avez rejeté l'ensemble du projet de loi. Pourquoi, dans ces conditions, avez-vous rencontré le ministre du travail ?

Louis Viannet : Nous avons d'emblée, en effet, rejeté ce projet non seulement parce qu'il est mauvais et dangereux, mais parce qu'il est grave pour les garanties des salariés et grave pour le pays. Ce jugement, nous le portons à partir de deux types de considérations. D'abord, ce projet, s'il devait entrer en application, se retournerait en fait contre l'emploi : la souplesse maximale de l'utilisation des salariés à travers l'annualisation du temps de travail, l'élargissement des heures supplémentaires gratuites et d'autres dispositions du même type créent les conditions pour que la tendance qui dominera à l'avenir soit la recherche non pas de la création d'emplois, mais de l'utilisation optimale de la main-d'œuvre. Deuxième constat : alors qu'un grave problème de baisse de la consommation se pose actuellement en France, l'ensemble des mesures du projet va se traduire par un écrasement du pouvoir d'achat et donc par des difficultés supplémentaires pour la consommation.

Les Échos : Est-ce que l'emploi ne mérite pas que l'on revienne sur certains acquis secondaires ?

Louis Viannet : En vérité, l'emploi mérite beaucoup d'efforts et d'attention. Mais je demande qu'on me prouve qu'une seule des mesures préparées aura un débouché positif pour l'emploi. Le seul argument que le ministre nous oppose, c'est de faire confiance aux employeurs. Or aucun représentant d'organisation patronale, ou de grand groupe, ne s'est engagé à créer des emplois. Le CNPF a d'ailleurs été très clair sur ce sujet. Les employeurs restent sur leur ligne de conduite : la finalité d'une entreprise est de créer des richesses, pas des emplois.

Les Échos : Mais les emplois découlent des richesses ?

Louis Viannet : Certes, nous avons toujours défendu l'idée que, pour embaucher, il fallait que les entreprises aient des marchés et des débouchés. Mais je suis formel : l'ensemble des propositions du projet de loi quinquennale va hypothéquer les retombées positives sur l'emploi que pourrait avoir une éventuelle reprise de la croissance. Ces dispositions vont en effet permettre aux employeurs de faire face à l'augmentation de la production par une utilisation, à leur gré, des salariés.

Les Échos : Y-a-t-il, cependant, des mesures qui, après avoir été amendées, seraient acceptables ?

Louis Viannet : Évidemment, nous ne jouons pas la politique du pire. Ce plan est mauvais et je ne vois pas quel aménagement pourrait nous conduire à modifier notre jugement. Mais nous ferons tout ce qui pourra être fait pour atténuer la portée des dispositions nocives.

Les Échos : Sur quels points précis ?

Louis Viannet : Sur tout ce qui concerne, en premier lieu, l'aménagement du travail, notamment l'annualisation des horaires, le contrat de travail avec les dispositions sur les contrats à durée déterminée et la remise en cause des institutions représentatives du personnel.

Les Échos : L'annualisation dépendra de négociations ?

Louis Viannet : Qu'est-ce qu'une négociation alors que le texte est déjà rédigé et que les employeurs disposeront ainsi d'une solution toute prête dans les mains ? Qui plus est, en cas d'échec, le projet précise que les inspecteurs du travail pourront prendre la décision.

Les Échos : Est-ce que, en adoptant une position aussi catégorique, vous ne vous fermez pas la porte à la discussion que vous proposez aux autres syndicats ; ceux-ci sont critiques mais plus [mot illisible] !

Louis Viannet : Proposer des rencontres et des contacts n'implique pas que nous soyons d'accord sur tout. Mais, si l'ensemble des organisations syndicales fait barrage sur les points les plus nocifs, cela ne pourra qu'aider les salariés à prendre conscience que la coupe est pleine et qu'il faut donner un coup d'élan à l'action revendicative.

Les Échos : Avez-vous ou des réponses des autres centrales ?

Louis Viannet : Soyons lucides. Le caractère solennel que nous avons donné à notre initiative montre que nous ne jouons pas une partie de poker. Nous voulons conduire un processus revendicatif unitaire parce que les salariés en ont besoin. Nous n'y mettons aucune préséance. Ce sera long. Nous savons qu'il faudra prendre beaucoup de contacts avant.

Les Échos : Est-ce que cette éventuelle riposte devra porter essentiellement, sinon exclusivement, sur l'emploi ?

Louis Viannet : Il suffit d'engager le débat avec les salariés pour voir que leurs préoccupations sont plus larges et qu'il est impossible de dissocier l'emploi et le pouvoir d'achat. Au 1er septembre, les salariés de l'ensemble des secteurs vont s'apercevoir qu'ils gagnent moins qu'en juin. À partir de là, le champ revendicatif va s'élargir.

Les Échos : Il y a quelques années, pour défendre l'emploi, la CGT avait lancé le slogan « Produisons et consommons français ». Bizarrement, aujourd'hui, alors qu'une partie du patronat entonne ce refrain, on ne l'entend plus à la CGT. Pourquoi ?

Louis Viannet : Aujourd'hui, les difficultés sont telles que la solution ne se résume pas à dire : il faut consommer français. Quand on regarde la situation industrielle, les dégâts provoqués par un certain nombre de délocalisations (textile, habillement, etc.), on s'aperçoit que la sauvegarde du potentiel industriel est bel et bien posée. Il est certes nécessaire de coopérer avec les autres pays. Encore faut-il pour cela produire aussi chez nous, donc en avoir les moyens industriels.

Les Échos : Vous avez refusé de parapher la convention Unedic. Faut-s'attendre que, dans quelque temps, vous la signalez comme vous l'avez fait les fois précédentes ?

Louis Viannet : Contrairement à ce qui se dit, la situation de l'Unedic, hélas, n'est en rien réglée. L'accélération de la dégradation de l'emploi dans les mois qui viennent va apporter la preuve que l'accord ne tient pas la route et que d'autres dispositions vont devoir être prises.

Les Échos : La dernière réunion de la commission exécutive a montré que les discussions externes [mot illisible] très vives. Sur quels points sont-elles particulièrement fortes ?

Louis Viannet : Ces débats sont le signe d'une bonne santé. Face à une crise aussi grave, les réponses ne sont pas évidentes, et il n'y a rien d'anormal à ce que des opinions différentes s'expriment de façon durable. Les points les plus discutés sont liés au contenu du syndicalisme : si l'accord est unanime pour changer en profondeur notre mode de fonctionnement et faire émerger un syndicalisme nouveau, il y a débat sur la façon de procéder faut-il multiplier les propositions ou, au contraire, miser sur la seule contestation ou bien conjuguer les deux ? En fait, la vie se charge d'apporter un certain nombre de réponses et les positions sont aujourd'hui moins tranchées qu'elles ne l'étaient il y a quelques mois.