Interview de M. Christian Jacob, président du CNJA, dans "La Tribune Desfossés" du 7 septembre 1993, sur l'effondrement des marchés agricoles notamment dans le secteur des fruits et légumes.

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Média : La Tribune Desfossés

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La Tribune : La crise qui frappe actuellement le secteur des fruits et légumes est-elle due principalement à l'implosion du Système monétaire européen ?

Christian Jacob : La gestion des marchés agricoles en Europe a été conçue dans une logique de changes fixes. Dès lors que les parités changent, et malgré les palliatifs, c'est tout le système qui se dérègle. C'est encore plus vrai pour les fruits et légumes, où l'organisation communautaire est particulièrement faible et où la moindre variation de parité bouleverse immédiatement les compétitivités relatives. Les producteurs français en ont une fois de plus, beaucoup souffert cette année, mais ce n'est pas, loin s'en faut, la seule origine de la crise.

Toutes les conditions étaient réunies pour faire oublier deux années désastreuses : la production n'est globalement pas excédentaire et de bonne qualité. Mais ce que l'on constate, au contraire, c'est une chute dramatique des prix due à la pression de la distribution et des importations hors CEE. Cet été, un kilo de pêches vendu 15 francs au consommateur a été payé 1,50 franc au producteur, pour un coût de revient de 2,50 francs. Après le gel de 1991 et la crise de 1992, des dépôts de bilans en chaîne demain chez les producteurs... Et c'est toute une filière employant 500 000 personnes qui va s'effondrer.

La Tribune : C'est surtout le CNJA qui est monté au créneau ces dernières semaines sur ces problèmes de fruits et légumes. Cela signifie-t-il que les jeunes sont les premiers touchés dans la crise actuelle ?

Christian Jacob : Les jeunes sont malheureusement en première ligne dans toutes les crises. Ce sont en général eux, dont les structures d'exploitation sont en cours de modernisation, qui prennent le risque de l'innovation, et qui, par conséquent, supportent les charges financières les plus importantes.

C'est particulièrement vrai en fruits et légumes. La compétition internationale y est extrêmement vive et il faut constamment être à la pointe du progrès. L'investissement financier et personnel est très lourd. L'impératif de qualité et de régularité vis-à-vis de l'acheteur est absolu.

C'est pourquoi il est normal que les jeunes soient les premiers à monter au créneau quand la qualité de leur travail n'est pas reconnue. Ils le font, dans la mesure du possible, avec le sourire, comme lors de notre opération « melons gratuits » sur Paris et Toulouse, le 17 août. Mais ne pas voir, année après année, ses efforts récompensés pousse légitimement à l'exaspération.

La Tribune : Vous réclamez une réorganisation plutôt radicale de ces marchés. Ne craignez-vous pas quelques levées de bouclier, même dans le monde agricole ?

Christian Jacob : C'est vrai qu'il ne suffit pas mettre en cause le commerce, même si sa responsabilité est lourde. La réforme de la politique agricole commune a amplifié la concurrence entre les productions qui sont encadrées et celles qui ne le sont pas. Nous devons donc avoir le courage de dire qu'il faut aller beaucoup plus loin dans l'organisation et la régulation des marchés, et notamment en fruits et légumes, ce qui signifie aussi que les producteurs doivent être mieux structurés. Mais attention. Nous ne ferons cet effort que s'il est partagé par les Douze et que la préférence communautaire est restaurée. Nous ne serons pas les dindons de la farce, comme c'est aujourd'hui le cas en matière de distorsions de concurrence intra-communautaire !

La Tribune : En attendant, quelles sont, selon vous, les mesures d'urgence qui s'imposent dès aujourd'hui ?

Christian Jacob : Ces mesures sont principalement de quatre ordres. C'est d'abord l'allégement des charges sociales dans un secteur grand employeur de main-d'œuvre, et notamment pour ceux qui font l'effort d'être organisés. C'est aussi la diminution des annuités des prêts contractés ces dernières années. C'est encore une aide spéciale à ceux qui ne disposent plus du fonds de roulement nécessaire à la mise en culture pour la prochaine campagne.

C'est, enfin, la réévaluation des prix de retrait, élément essentiel de la gestion des marchés, pour tenir compte des perturbations monétaires. Autant dire que les pouvoirs publics ont du pain sur la planche !