Interview de M. René Monory, président du Sénat, à Europe 1 le 13 octobre 1993, sur les négociations du GATT.

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Média : Europe 1

Texte intégral

J.-P. Elkabbach : Le climat saisonnier n'est pas aujourd'hui à la franche camaraderie européenne. Paris et Bonn devraient-ils où ont-ils raison de préparer une initiative européenne commune. Je crois tout à fait qu'aujourd'hui l'Europe a besoin d'imagination, de créativité et davantage de politique. L'Europe a été tirée pendant des mois, des années par une économie qui marchait bien. Du jour où l'économie marche moins bien, il est clair qu'on culpabilise l'Europe parce que c'est facile à culpabiliser. Je crois qu'il faut que nous ayons une initiative franco-allemande et, en particulier, ce que je souhaite, c'est la monnaie. La monnaie unique est sans doute la réponse à la fois aux Américains et aux Japonais sur le yen et sur le dollar. Tant qu'on sera dispersés, tant qu'on aura chacun notre monnaie, on aura les difficultés qu'on connaît : taux d'intérêt élevés, non-relance dans l'Europe.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que la France peut contourner l'accord du GATT, est-ce qu'elle peut y échapper ?

R. Monory : Sur le fond, on n'obtiendra pas des choses extraordinaires. Il ne faut pas laisser croire à l'opinion publique que tout va être remis en place. Ce qui est important aujourd'hui c'est qu'il faut sortir de ce guêpier dans lequel tout le monde est placé. Il faut en sortir de façon à ce que la France ne perde pas la face, que les agriculteurs ne perdent pas trop d'avantages, et d'autre part que les Américains puissent également accepter. Alors, j'espère pour le Premier ministre qu'il a aussi, à côté de ses déclarations, une diplomatie secrète qui est en train de préparer les choses.

J.-P. Elkabbach : C'est-à-dire que vous ne comprenez pas ce qui se dit, se fait ?

R. Monory : Si, mais je ne crois pas du tout qu'on va faire avancer la négociation à grands coups de déclarations d'un côté comme de l'autre. Je crois que cela fait partie probablement de la mise en scène nécessaire, mais qu'en dehors de cela il doit y avoir des négociations régulières entre les différents antagonistes.

J.-P. Elkabbach : Vous dites que chacun doit faire un effort. Est-ce qu'il faut préparer les Français à un compromis, c'est-à-dire à des concessions ?

R. Monory : Sans parler de concessions, ce que je crois c'est que si demain les agriculteurs subissaient un veto, cela serait encore plus terrible, dans les trois mois qui suivront, que la situation actuelle. Il faut donc essayer de sortir de cela sans avoir à utiliser ce veto dont on parle beaucoup, qui est un peu une sorte de force de frappe, un rapport de force dont il faut faire très attention avant de s'en servir.

J.-P. Elkabbach : On peut avoir le courage de dire aux agriculteurs aujourd'hui, qu'on ne peut pas tout leur sacrifier. On va vous aider, mais acceptez cet accord. Est-ce qu'on peut leur dire ?

R. Monory : Je crois qu'il ne faut surtout pas sacrifier nos agriculteurs, car nous sommes d'une civilisation rurale et on a besoin des agriculteurs. Il faut sans doute amender un certain nombre de choses. Moi, je ne sacrifierai jamais les agriculteurs. Mais il y a peut-être plusieurs façons d'en sortir. Je ne suis pas l'exécutif, je ne suis que le législatif.

J.-P. Elkabbach : Est-ce qu'il faut cet accord une fois pour toute ?

R. Monory : On n'y échappera pas dans un monde qui est en train de progresser en commerce extérieur de 7 à 8 % par an. On ne peut pas prendre le risque de ne plus progresser avec les autres.

J.-P. Elkabbach : Pour Monsieur Chirac, dans le Figaro, ce matin, 1995 c'est comme 1958. C'est en 95 que doit se sceller le véritable changement ouvert et permis par les législatives. Qu'est-ce que vous en pensez ?

R. Monory : C'est vrai que la cohabitation est souvent plus difficile avec les présidentiables qu'avec le président qui, lui, n'est plus candidat. C'est pas gentil non plus de la part de Chirac de dire qu'il n'y a pas eu du tout de changement. Ça n'est pas ce que dit le Premier ministre, ça n'est pas ce que l'opinion pense. On est entré dans une phase pré-présidentielle qui, je l'espère, ne paralysera pas complètement la vie, parce que sinon c'est encore deux ans de foutu.

J.-P. Elkabbach : Vous sentez que nous sommes à la fin de la IVe République ?

R. Monory : Non il ne faut pas exagérer. On est toujours en Ve République, mais il est clair que l'on va souffrir parce que la croissance n'est plus là, et que personne ne s'est rendu compte jusqu'à présent que cela allait arriver. Donc personne n'est intellectuellement préparé à cette nouvelle situation. Et on va souffrir.