Déclaration de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, en réponse à des questions sur l'enlèvement de trois Français du Consulat à Alger et le terrorisme en Algérie, à l'Assemblée nationale le 27 octobre 1993 et à l'occasion de la libération des otages le 31 octobre à Vélizy Villacoublay.

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Circonstance : Enlèvement et libération de trois otages français en Algérie en octobre 1993-le 31 octobre cérémonie à l'occasion du retour en France de MM. Fressier et Thévenot

Texte intégral

Réponses du ministre à trois questions d'actualité à l'Assemblée nationale (Paris le 27 octobre 1993) 

Question : M. le ministre, tout ce qui se passe en Algérie a forcément une résonance particulière dans notre pays, passionnel même pour certains qui n'ont pas oublié dans quelles dramatiques conditions un million de nos concitoyens ont quitté cette terre, cette terre qu'ils aimaient et qu'ils considéraient comme étant aussi la leur. D'autres Français s'y sont installés et travaillent en jouant la carte de la coopération et de bonnes relations que le gouvernement de la France tente, coûte que coûte de maintenir avec l'Algérie et cela réclame également protection.

Mais la situation en Algérie s'est si fortement dégradée que l'on peut aujourd'hui la qualifier, et je crois que la qualification est modeste, d'extrêmement tendue. Des éléments de plus en plus nombreux, islamistes ou extrémistes, dit-on, sont armés et échappent à tout contrôle de leur gouvernement. Ils assassinent les Algériens par dizaines ou par centaines. Ils assassinent des étrangers, ils assassinent de nouveau les Français. Ils capturent même des otages dans notre corps consulaire. Il ne s'agit donc plus d'une affaire intérieure algérienne, mais bel et bien d'un problème grave entre l'Algérie et la France. Le gouvernement français le comprend bien ainsi. M. le ministre, vous avez interrogé le gouvernement algérien. Ma question a donc un triple aspect : quelles assurances le gouvernement algérien a-t-il pu vous donner en vue d'assurer la sécurité de nos ressortissants et aussi de nos représentants officiels. Quelles mesures compte prendre le gouvernement français pour assurer à son tour la protection de nos concitoyens et éventuellement leur retour, s'ils en font la demande. Enfin, que pense le gouvernement du fait que certains responsables algériens et islamistes présents sur notre sol, semblent bien se servir de notre pays comme base arrière pour diriger l'insurrection en Algérie et quelles dispositions, si cela se vérifie, comptez-vous prendre à leur égard ?

Le ministre : Ma première pensée sera bien sûr pour nos trois compatriotes, agents du consulat de France à Alger qui sont actuellement détenus en otages, et pour leurs familles. Nous avons immédiatement réagi et tout mis en œuvre pour obtenir, autant que faire se peut, leur libération.

Nous sommes intervenus à Paris et à Alger, auprès des autorités algériennes, notre ambassadeur a fait de même auprès du ministre de l'Intérieur en Algérie. J'ai moi-même reçu, dès dimanche soir, l'ambassadeur d'Algérie en France; des assurances formelles nous ont été données tous les moyens sont mis en œuvre pour quadriller la ville d'Alger et tenter de retrouver nos otages. Simultanément, nous avons demandé que des mesures d'information et de protection soient prises pour l'ensemble de notre communauté en Algérie. Notre ambassadeur est en contact permanent avec tous nos compatriotes. Il a reçu les personnels de l'ambassade et du consulat ainsi que les représentants de la communauté française. Il s'est rendu immédiatement au lycée français, pour parler avec les professeurs et l'ensemble du personnel. Il s'est entretenu avec les responsables des entreprises présentes en Algérie. À tous, il a donné des conseils d'extrême prudence, en recommandant d'éviter les déplacements non indispensables. 

Par ailleurs – et je ne dirai que ce que je peux dire publiquement – nous avons renforcé la protection de nos installations, les réseaux radio entre les représentants de la communauté française, les consulats et l'ambassade, ainsi que le gardiennage de nos implantations; nos postes d'expansion auprès des entreprises sont intervenus pour que tout nouvel arrivant se manifeste immédiatement auprès des consulats et des réunions régulières sont organisées avec l'ambassadeur, les consuls et les représentants de la communauté française, pour faire le point sur la situation.

Par ailleurs à l'approche des vacances de la Toussaint, qui commencent demain en Algérie, nous avons incité les familles à profiter de cette période de congés pour regagner le territoire national.

Voilà ce qui a été fait et une cellule de crise suit heure par heure les développements de la situation sur place.

Je dirai un mot de nos relations avec l'Algérie, que vous avez évoquées, de manière plus générale, dans votre question. Il est bien évident que l'intérêt majeur de la France est que l'Algérie retrouve la stabilité. Notre ligne de conduite depuis plusieurs mois est de tout faire pour que la stabilité revienne en Algérie. Comment ? D'abord en étant très clairs à l'égard de ceux qui recourent au terrorisme et à l'extrémisme. J'ai dit publiquement qu'il ne fallait pas attendre de notre part la moindre complaisance en ce domaine. Je constate que certains, dans la presse, commencent à nous le reprocher. Mais ces allégations ne m'inciteront pas à changer de ligne.

Mais nous avons dit au gouvernement algérien – je me réfère à mes propres déclarations du mois d'août dernier, il y a donc plus de trois mois – que le statu quo n'était pas tenable, qu'il fallait s'engager sur la voie démocratique, par le dialogue politique, et procéder dans le même temps à une authentique réforme économique, qui n'a que trop tardé en Algérie.

La France assume ses responsabilités. Elle est présente politiquement et financièrement. Elle continuera à l'être et je souhaite que, comme la communauté française en Algérie, nous fassions tous preuve, en France, de retenue et de sérénité face à une épreuve redoutable pour le peuple algérien, pour l'équilibre de la région et pour la France elle-même.

Question : La grève d'Air France a un peu occulté dans les médias l'enlèvement brutal en Algérie de trois fonctionnaires du consulat français après le meurtre de deux techniciens il y a quelques semaines, et pourtant ce drame bouleverse la France. Le fait que ce soient des fonctionnaires montre bien que c'est un avertissement adressé directement au gouvernement de la France. En accueillant il y a quelques années, à Neauphle-le-Château, l'inspirateur de l'intégrisme islamique sous couvert de droit d'asile, la France a fait le lit de la révolution iranienne avec les conséquences dramatiques que nous connaissons aujourd'hui dans le Moyen- Orient et maintenant dans le Maghreb. À cause du laxisme du gouvernement précédent, la France est devenue un véritable sanctuaire pour les intégristes musulmans. Sous couvert de pratique religieuse, ces intégristes mènent des activités à des fins politiques qui peuvent, un jour, mettre en danger, la sécurité de l'État. Les dirigeants du FIS, théoriquement dissous, ont trouvé refuge en France et préparent confortablement l'avènement des républiques islamiques sur les pourtours de la Méditerranée. J'attire votre attention sur la multiplication dans les mairies françaises aujourd'hui, des dépôts de permis de construire pour l'édification de soi- disant mosquées, comme c'est le cas aujourd'hui dans la ville de Brive, à la grande colère de mes concitoyens et en particulier des futurs riverains qui craignent pour leur sécurité. À qui fera-t-on croire que ce maillage de mosquées en France n'a pour but que d'accompagner la loi d'orientation sur l'aménagement du territoire que va nous proposer le ministre d'État, Charles Pasqua. Comment peut-on assurer l'intégration des Musulmans immigrés en France si dans le même temps dans ces mosquées, on les instruit dans la lutte contre nos lois, nos valeurs, nos coutumes, et nos traditions. M. le ministre des Affaires étrangères a déjà répondu largement aux trois questions que je voulais poser à propos de la sécurité de nos concitoyens, mais je poserai, M. le Premier ministre, une dernière question qui me semble importante : comment le gouvernement français compte-t-il enrayer l'emprise du mouvement intégriste sur la communauté musulmane française ?

Le ministre : Comme vous l'indiquez vous-même M. le député, j'ai déjà répondu tout à l'heure sur deux ou trois questions qui vous préoccupent, ce que nous sommes en train de faire pour obtenir la libération de nos otages, et pour assurer la protection de la communauté française en Algérie. Je n'y reviendrai pas. La France est-elle la base arrière de l'islamisme ? C'est la question que vous soulevez maintenant. Sur ce point, j'entends des choses exactement contradictoires, d'un côté, tel écrivain algérien relaie cette affirmation ; de l'autre je me vois mis en cause dans les colonnes de certains journaux pour l'attitude de très grande fermeté que nous avons prise depuis plusieurs mois vis à vis de l'extrémisme et du terrorisme religieux. Cela prouve sans doute que notre position a été équilibrée et mesurée.

Comme vous le savez, le ministre d'État, ministre de l'intérieur depuis plusieurs mois a pris des mesures pour interdire notamment certains libellés appelant à la violence et nous continuerons dans cette direction car nous ne pouvons pas tolérer, sur le territoire national, des appels au meurtre ou au terrorisme. Cela dit, permettez-moi, malgré tout, de souligner ce que la situation, aujourd'hui, a d'extraordinairement grave. Alors – ce n'est pas un conseil que je donne, je n'aurais pas cette prétention – prenons garde à nos déclarations. Évitons tout ce qui pourrait monter les communautés les unes contre les autres, que ce soit de ce côté ou de l'autre de la Méditerranée.

Question : Hier en Irak, en Afghanistan ou au Zaïre, aujourd'hui en Algérie, des Français sont morts alors qu'ils représentaient la France à l'étranger. Je préside le groupe d'études des Français de l'étranger à l'Assemblée nationale, et à ce titre, nous assurons les victimes d'exactions, leurs familles et leurs proches de notre soutien. Nous souhaiterions, M. le ministre, connaître les mesures concrètes que vous envisagez de prendre et vous avez répondu tout à l'heure en partie à ces questions. Savoir si un concours financier exceptionnel peut être apporté aux familles françaises qui rentreront en France à l'occasion des vacances de la Toussaint, si un plan de rapatriement est prêt dans le cas où la situation s'aggraverait en Algérie, et savoir comment la France coopère avec les autorités algériennes pour assurer la sécurité des 25 000 Français qui vivent aujourd'hui en Algérie. Et je voudrais enfin dire et relever, comme vous l'avez fait, M. le ministre, les propos irresponsables d'un de nos collègues. La lutte contre le terrorisme a existé sous tous les régimes car il s'agit de l'intérêt national, mais la lutte contre le terrorisme, et tout le monde ici doit le savoir, se fait dans la discrétion.

Le ministre : Permettez-moi d'abord, M. le député de vous faire remarquer que je n'ai qualifié personne d'irresponsable dans cet hémicycle aujourd'hui. Je tiens ensuite à m'associer à l'hommage que vous avez rendu au 1,5 million de Français expatriés. Ils sont la France à l'étranger. Leur métier, leur rôle, leur tâche, ont leur grandeur, mais aussi hélas ! beaucoup de servitudes. Ils méritent la sollicitude des pouvoirs publics et du gouvernement. Vous savez que, dans le cadre du conseil supérieur des Français de l'étranger où vous siégez, nous examinons leurs problèmes et nous essayons d'y apporter une réponse. Parfois ils sont dramatiques, comme aujourd'hui en Algérie.

Je ne vais pas revenir sur les mesures de protection qui ont été prises. Si ce n'est pour rappeler celles qui ont pour objectif d'informer nos compatriotes, car l'information est importante.

Je tiens à saluer ici l'action de notre ambassadeur et de l'ensemble du personnel de l'ambassade en Algérie, qui ont été extraordinairement disponibles et présents au contact de nos compatriotes.

Nous avons tout fait pour que les familles qui à l'occasion des vacances de la Toussaint veulent rentrer en France puissent le faire ; ce qui n'est pas d'ailleurs sans liens avec la situation du transport aérien, et nous nous en sommes préoccupés.

En outre – je l'ai signalé dans ma première réponse – un plan d'évacuation existe dans tous les pays et dans toutes les ambassades, nous nous sommes assurés qu'il était opérationnel en Algérie.

Je voudrais surtout renouveler mes appels à la sérénité ou au calme. Je sais bien que c'est difficile lorsque des gens souffrent et meurent. Mais il faut garder son sang-froid. Je ne crois pas que nous devions aujourd'hui déclencher un exode massif – ce n'est pas ce que vous avez fait d'ailleurs – de nos 75 000 compatriotes présents en Algérie. Qu'ils sachent que nous veillons sur eux, que nous sommes prêts à déclencher les mesures qui seraient nécessaires, qu'ils se tiennent en contact avec les responsables français à Alger. Paris est en étroite liaison avec Alger.

J'espère que les jours qui viennent nous apporteront des nouvelles satisfaisantes.

Je n'ai malheureusement pas d'autres informations à vous donner aujourd'hui.

C'est dans la responsabilité, dans la disponibilité, dans la dignité que nous devons aborder cette épreuve qui touche l'ensemble de la nation.


Allocution prononcée par le ministre à l'occasion du retour en France de MM. Fressier et Thévenot, agents du consulat général de France, à Alger (Vélizy-Villacoublay, le 31 octobre 1993) 

Je vous annonce une bonne nouvelle ; Mme Thévenot a été libérée et se trouve à l'ambassade de France à Alger. 

C'est donc avec une joie complète que je peux accueillir M. et Mme Fressier et M. Thévenot qui ont fait preuve durant toute cette semaine, je le sais, d'un courage et d'une dignité tout à fait exemplaires et je voudrais leur rendre hommage.

Je remercie les autorités algériennes qui ont déployé de grands efforts pour parvenir à cette triple libération. Le Premier ministre et moi-même avons suivi depuis une semaine, heure par heure, le déroulement des opérations et nous nous réjouissons, bien sûr, de cet aboutissement. 

Je voudrais également avoir une pensée pour toutes les Françaises et tous les Français qui vivent en Algérie au service des relations entre nos deux peuples. Ils ont été déjà cruellement éprouvés – je pense aux deux assassinats qui ont eu lieu, il y a quelques semaines, M. Barthelet et M. Didion – et bien sûr, le gouvernement a pour eux toute vigilance et toute attention.