Texte intégral
Démocratie Moderne : 16 décembre 1993
La dynamique de la solidarité par Jacques Barrot
On ne combat pas la crise en tournant le dos à la solidarité. On ne combat pas le chômage en se repliant sur soi. Et c'est se jouer la grande illusion de croire que l'intérêt de la nation puisse consister à jouer durablement en défense en essayant de figer des situations et en s'en tenant aux seuls intérêt sectoriels.
Mais le pire n'est pas sûr. L'épreuve du GATT, même si elle se termine sur un accord bien imparfait, montre qu'une autre logique est possible : prendre acte d'un monde d'ores et déjà interdépendant et faire surgir volontairement une solidarité dynamique capable d'intensifier les échanges et d'ouvrir les chemins d'une nouvelle croissance mondiale. Plus encore que les progrès de la négociation gouvernementale ou les améliorations acquises au GATT, c'est cette volonté que nous avons approuvée par notre confiance.
En France [mot illisible] nos agriculteurs doivent comprendre, par-delà certaines déceptions, les risques majeurs qu'auraient comporté un isolement de notre pays et un véritable repli des échanges. Les entrepreneurs français avaient besoin de voir se lever des barrières douanières pour conquérir de nouveaux marchés. L'intérêt de la France, de ses jeunes en quête de travail, est bien de pouvoir jouer à fond sa vocation exportatrice. Le monde agricole et rural est, à cet égard, solidaire de l'ensemble de la nation. Mais, à l'inverse, la nation ne doit pas ménager ses efforts pour le monde agricole. Le gouvernement devra faire preuve de beaucoup d'énergie pour obtenir les compensations promises par nos voisins européens pour éviter Blair que House n'entraîne une aggravation de la nouvelle politique agricole commune. Il faudra aussi qu'une loi d'orientation agricole permette le développement harmonieux de nos productions nationales et de nos régions en leur donnant les moyens d'une adaptation exigeante.
En Europe, le dernier sommet vient de marquer le début d'une prise de conscience des Européens. Au lieu de pratiquer des dévaluations compétitives, dirigées sans le dire les uns contre les autres, n'est-il pas temps pour eux de s'adapter ensemble à la nouvelle donne internationale, de reconquérir ensemble ce domaine de l'audio-visuel où l'hégémonie américaine met à mal les valeurs qui ont fait l'Europe ? Afin de financer de véritables initiatives de croissance et d'agir ensemble pour vaincre le chômage des jeunes, pourquoi chacun de nos pays ne se doterait-il pas d'une ressource nouvelle, entièrement consacrée à abaisser le coût du travail des jeunes ? C'est bien ainsi que nous, Français, devrons procéder. Cela aurait encore plus d'efficacité si cela correspondait à une démarche européenne.
Enfin, cette dynamique inspirée par une solidarité active doit, de proche en proche, progresser dans le monde. La signature du GATT est sans doute un moyen nécessaire, mais pas suffisant. Les accords de Genève doivent avoir les prolongements qui s'imposent. Il faut progresser vers une organisation mondiale du commerce, qui ne permette plus aux États-Unis de disposer d'armes unilatérales pour contraindre leurs partenaires en cas de difficultés. Il faut aussi retrouver une régulation des fluctuations monétaires si l'on ne veut pas que les nouvelles règles du jeu du commerce international ne se trouvent, en quelque sorte, détournées par le biais monétaire. Ainsi le pire n'est pas sûr. En cette fin d'année 1993, marquée durement par l'accroissement du chômage et la récession en Europe, des signaux s'allument. À nous de faire en sorte que le retour d'une certaine éthique, faite de responsabilité et de solidarité, puisse prendre le devant sur toutes les tentations des populismes qui se nourrissent des peurs et concentrent les énergies sur des boucs émissaires. Qu'au contraire ces nouvelles dynamiques permettent à tous ceux qui désespèrent de trouver leur place dans une société fermée, recroquevillée sur ses avantages acquis, de percevoir enfin les lignes d'un horizon.
Démocratie Moderne : 23 décembre 1993
Une bonne nouvelle pour l'Europe par Dominique Baudis
Treize mois après le calamiteux pré-accord agricole de Blair House conclu entre la Communauté européenne et les États-Unis, et au terme d'âpres discussions, l'accord sur le commerce mondial, le GATT, a été signé dans les temps, le 15 décembre dernier.
En un peu plus de huit mois, le gouvernement français a réussi en grande partie à redresser une situation très compromise. Souvenons-nous : en avril dernier, lors du changement de majorité, l'état de la négociation était très défavorable à notre pays, tout particulièrement sur le volet agricole. La France était alors isolée, coupée des autres pays européens. L'Europe elle-même était divisée et les carences du système communautaire avaient laissé la Commission s'aventurer dans des engagements hâtifs, trop favorables aux États-Unis. Une telle confusion ouvrait la porte aux discours faciles, ceux de la démagogie, prônant le rejet pur et simple du GATT et de l'Europe, présentées comme les causes de tous les maux.
Malgré ce contexte difficile, le Premier ministre et le gouvernement se sont employés, non sans mal, à redéfinir les positions françaises pour mieux les défendre. La fermeté retrouvée de notre pays s'est attachée à ressouder les fils distendus de la solidarité européenne. Dans les négociations avec les Américains, les Européens ont refait leur unité, et donc leur force, autour des positions françaises. Grâce à l'unité de l'Europe, la France a été plus forte. L'accord final ne consacre pas, bien sûr, la victoire de tous les objectifs français et européens une négociation réussie est toujours synonyme de compromis. Mais en l'occurrence, il s'agit d'un compromis acceptable car équilibré. À ce sujet, il suffisait d'entendre, derrière les propos triomphalistes de Bill Clinton, les réactions déçues de tous les lobbies d'outre-Atlantique...
Cet accord apporte à nos agriculteurs des améliorations notables par rapport à ce qui avait été convenu à Blair House. Il nous évite les dangers d'un protectionnisme trompeur et d'un repli sur soi totalement inadapté aux réalités économiques d'aujourd'hui, dans un monde où l'interdépendance des économies n'a jamais été aussi grande. Mieux vaut un accord en forme de compromis, même avec des imperfections, que pas d'accord du tout : ni la France seule, ni l'Europe insuffisamment unie n'avaient les moyens de supporter les conséquences hasardeuses d'un échec et d'une crise débouchant sur la politique du « chacun pour soi ».
Un autre mérite de l'accord du GATT est de nature politique ; la nouvelle majorité a su remporter une partie qui était loin d'être gagnée.
Enfin, et c'est pour nous très important, l'Europe sort renforcée de ce qui fut pour elle une épreuve durant de longs mois. Quelques semaines après l'entrée en vigueur du traité de l'Union européenne, au moment où est lancée l'initiative européenne de croissance destinée à lutter contre la récession économique et le chômage, ces dernières semaines ont vu l'émergence d'une dynamique retrouvée de la construction communautaire. Cependant, nous ne devons pas verser dans un optimisme béat, qui serait tout à fait injustifié, et nous devons demeurer vigilants.
Le sort de l'audio-visuel, objet d'un désaccord euro-américain, n'est pas réglé ; de même l'aéronautique n'a fait l'objet que d'une entente limitée, fixant une importante échéance dans un an.
Pour l'agriculture, l'entrée en vigueur du GATT et de la réforme de la PAC rend urgente la redéfinition de notre politique agricole nationale : il faut offrir de nouvelles perspectives, réalistes, aux agriculteurs de notre pays, peut-être par le biais d'une loi d'orientation.
À quelques mois du scrutin pour l'élection du Parlement européen, le cap difficile que nous venons de franchir doit raffermir notre conviction européenne à l'aune des réalités nouvelles.