Texte intégral
J.-P. Elkabbach : Un accord est proche entre l'OLP et Israël, vous y croyez ?
M. Rocard : La rentrée se fait sous le signe d'un acquiescement de l'OLP à l'idée d'une autonomie préalable de la bande de Gaza et de Jéricho. C'est prodigieux. Enfin, apparaît l'esquisse de la paix au Moyen-Orient, d'un début de paix puisque ce n'est que l'amorçage d'un processus, puisque ce serait antérieur au règlement global. Ce serait une expérimentation. Et puis ça concerne le monde entier.
J.-P. Elkabbach : Le gouvernement veut maîtriser l'immigration. Faut-il réviser la Constitution ?
M. Rocard : S'il suffisait d'une loi pour régler le problème de l'immigration, non seulement ça se saurait, mais probablement depuis le temps que le problème se pose, ce serait déjà fait. Deuxièmement, les accords de Schengen ont été déclarés compatibles avec la Constitution par le CC en 1991, c'est donc un problème réglé. Troisièmement, il y avait une énorme difficulté sur le droit d'asile. Cette difficulté, c'est moi qui l'ai traitée. Nous avions il y a encore quatre ou cinq ans, un nombre de demandes considérables et une durée pour les traiter qui était de deux ou trois ans. J'ai profondément renforcé l'OFPRA, ses moyens, sa rapidité, etc. le nombre des demandes d'asile est tombé des deux tiers et la rapidité de traitement a été réduite à quelques semaines. Donc, le problème est réglé. Et incidemment, j'attire votre attention sur le fait que M. Pasqua était déjà ministre de l'Intérieur en 86, 87 quand le problème se posait avec plus d'acuité, mais à ce moment-là, il n'y a pas pensé. Donc, on n'a pas besoin de cette réforme constitutionnelle et c'est simplement une diversion, d'abord parce qu'il y a une très grande réticence patronale à combattre vraiment la source à l'appel à l'immigration clandestine qui est le travail clandestin. Ça c'est la vraie affaire. Et c'est de la diversion pour qu'on ne pense pas trop pendant ce temps-là au chômage. Et c'est une honte, car c'est une incitation à l'aggravation des haines entre habitants de notre territoire et de notre communauté. Ce n'est pas tolérable !
J.-P. Elkabbach : Vous seriez favorable à un référendum sur le droit d'asile ?
M. Rocard : Ça ne sert à rien, donc j'y suis défavorable. Mais je pense que l'intelligence juridique va tout de même se répandre partout. Il y a des commentateurs neutres qui vont bien constater que c'est inutile.
J.-P. Elkabbach : Donc comme V. Giscard d'Estaing, vous préféreriez la voie législative et le renforcement des pouvoirs et des pratiques de l'OFPRA comme vous l'aviez fait ?
M. Rocard : Tout à fait, s'il y a besoin de lois ! Mais il n'y a pas besoin de lois encore une fois. Le droit d'asile est dans la Constitution. Si on veut supprimer le droit d'asile de la Constitution, c'est autre chose. Et c'est la fin d'une certaine tradition et d'une certaine image de la République française depuis deux siècles. Aussi longtemps qu'on respecte le droit d'asile, c'est la moindre des choses et c'est constitutionnel que la France garde – puisqu'elle a une législation plus dure que l'italienne par exemple – son droit de traiter elle-même toutes les demandes qui lui arrivent, même dans l'espace européen de Schengen. Je ne veux pas même laisser penser qu'on peut légiférer tranquille, le problème est ailleurs. Il est dans l'immigration clandestine et dans un alliage de prévention et de répression que nous ne faisons pas tout à fait suffisamment.
J.-P. Elkabbach : E. Balladur aurait raison d'encourager la relance de la consommation ?
M. Rocard : Oui, il le fait trop tard parce qu'il a commencé par la pressurer.
J.-P. Elkabbach : Mais il le fait !
M. Rocard : Non, vous savez très bien qu'on va rentrer avec des feuilles de paye en baisse. La CSG et un certain nombre de prix qui augmentent. Et par conséquent, le pouvoir d'achat subit une érosion. Il essaye de la corriger maintenant, mais l'allégement des impôts qui est annoncé, il est pour l'an prochain, et il ne vise que la moitié des Français. Or l'insuffisance de consommation, c'est surtout l'autre moitié.
J.-P. Elkabbach : L'aide aux familles pour la rentrée scolaire : c'est une bonne chose ?
M. Rocard : Elle compense à peine les mesures négatives sur la consommation prises au printemps. Mais il faut revenir sur cette affaire de mouvements de capitaux. C'est monstrueux, c'est assez scandaleux et en même temps, c'est une logique de marché.
J.-P. Elkabbach : Que proposeriez-vous pour l'empêcher ?
M. Rocard : Je reprendrais la réflexion des responsables les plus pointus. La volatilité des mouvements de capitaux est extrême, il y en a chaque jour, cinquante fois autant que des mouvements de marchandises. Or, quand vous transportez des marchandises, il y a un coût, des factures. Les mouvements de capitaux ça ne coûte rien, c'est absolument instantané et cette volatilité avec une absence de coût fait qu'il peut se passer n'importe quoi. Il faut mettre une taxe sur les mouvements de capitaux. Et je ne dis pas cela parce que je suis social-démocrate, je reprends là une suggestion de grands économistes libéraux, je pense par exemple à M. Allais, le président de la banque centrale qui dit que tout cela n'est plus tenable, il faut de l'ordre. Cette taxation, il faudrait que ce soit une ressource pour l'ONU puisqu'elle est en faillite, on mettrait de l'ordre sur la planète. Les gens veulent de l'ordre, j'en demande sur le plan monétaire.
J.-P. Elkabbach : Pendant la crise monétaire d'août, E. Balladur a-t-il fait ce qu'il devait et pouvait faire ?
M. Rocard : À l'époque et pendant la crise oui, mais c'est avant que se passe la catastrophe. Et je crains que les incertitudes du gouvernement n'aient été à l'origine de la crise. Il faut bien voir que nous étions dans une situation qui avait une contradiction. La contradiction c'est que nous voulions pousser la construction européenne et notamment la faire en passant par la monnaie. Arriver à la monnaie unique comme appel à un pouvoir politique ferme. Dans ces conditions, l'axe franco-allemand était important. Je n'aime pas le mot idiot de franc fort, ça n'a pas de sens, il faut qu'il soit stable. Il suffisait d'affirmer que la stabilité du franc et le rapport franc-mark restait une priorité absolue. Ce qui voulait dire que tout le reste, y compris la baisse des taux d'intérêt, en dépendait. Or le gouvernement a dit, ma priorité c'est la baisse des taux d'intérêt. C'est-à-dire qu'il mettait comme priorité numéro un quelque chose qui était contradictoire avec la relation avec l'Allemagne, les marchés l'ont compris. Vouloir donner la priorité à la baisse des taux d'intérêt c'est faire comme si le manque de croissance était lié à une insuffisance de la production. Ce n'est pas vrai. Le manque de croissance est probablement que tous les ménages de France consomment moins que d'habitude, probablement par anxiété du chômage.
J.-P. Elkabbach : J. Chirac pourrait annoncer qu'il entre en campagne présidentielle, vous l'enviez ?
M. Rocard : Ça ne me regarde pas, c'est son affaire ! Je n'ai rien à dire là-dessus. Je vous rappelle que la France déteste être en campagne électorale permanente. Une campagne présidentielle prend six mois, ce n'est pas la peine de s'en occuper avant. Un mot de plus : il faut relancer la construction européenne et parler politique. Ce qui est mort cet été, c'est l'idée qu'on débordera l'impuissance et l'inertie, et puis l'hésitation à transférer des souverainetés en passant par la monnaie. Il faut maintenant que nous sachions définir pourquoi nous voulons l'Europe et comment. C'est politiquement qu'il faut la faire pour qu'aussi bien la monnaie que la défense résulte d'une volonté politique. Voilà l'ordre du jour de la rentrée.
J.-P. Elkabbach : Vous rentrez de vacances avec quelles promesses, quelles priorités ?
M. Rocard : L'engagement de continuer ce que j'ai entrepris et qui commence pas mal : c'est le réveil, le renforcement, la reconstruction d'une grande force de gauche, le PS qui a été gravement frappé au mois de mars. Mais les socialistes se sont rassemblés, nous réapprenons à vivre collectivement, à nous respecter les uns les autres, des amitiés renaissent, l'été fut magnifique du point de vue des retrouvailles et des sessions d'été, etc. Et je veux contribuer à cette renaissance. C'est ma première tâche. Il faut de l'alimentation politique et il y a trois thèmes sur lesquels, je pense que maintenant il faut dire des choses fortes et exigeantes : sur l'Europe, sur ces mouvements de capitaux qui assassinent les perspectives de stabilité sur la planète et sur le chômage.