Texte intégral
La Croix : 29 juin 1993
La Croix : Avez-vous réussi à rompre la spirale des rivalités présidentielles qui menaçait la cohésion des Verts ?
Andrée Buchmann : La grogne contre ces dérives existait depuis longtemps. Il y avait au sein des Verts deux forces centrifuges regroupées autour d'Antoine Waechter d'une part, de Dominique Voynet d'autre part. Et ces deux forces risquaient de conduire les Verts à l'éclatement.
C'est pourquoi à quelques-uns nous réfléchissions depuis quelque temps à la constitution d'une dynamique centrale qui permette de renouer les liens avec les Verts en mouvement et les Verts pluriels. Aujourd'hui rien n'est gagné. Il faut que nous continuions notre travail sans que cette initiative puisse être interprétée comme la volonté d'une troisième personne de constituer un courant. L'objectif était d'éviter l'éclatement. Transitoirement nous avons réussi. Mais les vieilles lunes peuvent réapparaître très vite.
La Croix : N'avez-vous pas peur que votre solution qui consiste à refuser de choisir aujourd'hui pour la présidentielle, n'accentue l'impréparation des Verts pour cette échéance qui comporte une dimension médiatique importante ?
Andrée Buchmann : Cette échéance est certes très médiatique. Mais la situation politique aujourd'hui est évolutive. On ne peut pas d'une part avoir la volonté de présenter un seul candidat des écologistes, dire que ce candidat doit être une candidate verte et espérer en même temps discuter avec les autres. Il faut se laisser un espace de débat, se préparer à faire une bonne campagne pour que le projet écologiste soit présenté dans sa radicalité et sa spécificité.
La Croix : Sur la question des élections européennes, approuvez-vous totalement les décisions de l'assemblée générale ?
Andrée Buchmann : Il est légitime que nous voulions là aussi avoir une seule liste écologiste parce que l'espace politique n'est pas si large. Il faut que cela soit notre objectif. Mais si nous n'y parvenons pas, présentons une liste Verte. Quant à balayer le spectre de Charles Fiterman à Bernard Stasi, voilà un grand écart, que je ne saurais faire. Ce serait le meilleur moyen de nous faire disparaître.
Le Figaro : 3 août 1993
Le Figaro : Dans une récente interview au « Figaro », le ministre de l'Environnement s'est prononcé pour un « contrat de travail » avec les écologistes s'ils ne « sont pas la roue de secours du PS ». Qu'en pensez-vous ?
Andrée Buchmann : C'est intéressant mais pas suffisant. Je pense que, comme à son habitude, la droite veut aborder les problèmes de protection de l'environnement sans prendre en compte la globalité de la pensée écologique. Michel Barnier affirme qu'il veut passer un contrat de travail avec les écologistes. Mais ce n'est pas crédible ! Il oublie qu'il fait partis d'un gouvernement qui encourage notamment une politique de grands travaux.
En fait, le ministre de l'Environnement désire travailler avec des associations sur des dossiers très ponctuels mais il n'entend pas du tout remettre en cause la globalité de la politique de protection de l'environnement. La première tâche d'un ministre est de se battre pour faire appliquer les lois qui existent. Or le ministère n'en a pas les moyens.
Le Figaro : Mais il a tout de même mis en œuvre de nouvelles mesures ?
Andrée Buchmann : Certes. Mais on attend toujours sa prise de position sur le tunnel du Somport, Malville, la gare du TGV en Picardie ou encore le redémarrage de l'électronucléaire. Et l'on peut s'interroger sur la finalité de mesures comme les « appelés de l'environnement ». En prévoyant un service de dix mois alors que le service civil – que beaucoup de jeunes réalisent actuellement dans les associations de protection de la nature –, est toujours à 20 mois, il privera les associations de personnel. On a le sentiment qu'en fait, il essaye progressivement de retirer la substantifique moelle du mouvement écologique en flattant les associations et en leur faisant miroiter des crédits, si elles font allégeance.
Le Figaro : Vous pensez qu'il veut faire de l'écologie sans les écologistes ?
Andrée Buchmann : Dans ces cas-là, il fallait le faire avant l'existence d'un parti Vert en France. L'actuel gouvernement vise à cantonner les « écolos » dans leur rôle de protection de l'environnement et à leur retirer toute justification d'existence politique. Or notre approche de la société dépasse largement la stricte protection de l'environnement : nous militons également pour une répartition plus juste des richesses entre le Nord et le Sud ou pour l'accroissement des solidarités dans nos sociétés.
Le Figaro : Auriez-vous accepté, comme Brice Lalonde, une mission technique pour le compte du gouvernement ?
Andrée Buchmann : Brice Lalonde n'a pas accepté cette mission. Il l'a demandée. C'est différent… Nous, nous avons toujours estimé qu'il était nécessaire d'établir, avant d'accepter une telle mission, un rapport de forces avec le gouvernement. Ce qui n'est possible qu'avec une représentation parlementaire, et donc la modification du mode de scrutin.
En proposant ses services au gouvernement, Brice Lalonde a fait un choix personnel qui ne peut qu'accroître la confusion. Avec Lalonde, le « ni droite ni gauche » devient « avec la droite et avec la gauche » : c'est regrettable.
Le Figaro : Vous estimez alors être dans l'opposition ?
Andrée Buchmann : Oui. Mais les Verts étaient également dans l'opposition lorsque les socialistes étaient au pouvoir. Être dans l'opposition, cela ne signifie pas que nous sommes de mèche avec le PS. Mais cela ne nous facilite pas la tâche d'être dans le même camp qu'eux d'autant qu'ils veulent clairement se reconstruire en mordant sur notre électorat.
Le Figaro : Après le spectacle désolant donné lors de votre dernière assemblée générale, comment pouvez-vous aujourd'hui rebondir ?
Andrée Buchmann : C'est vrai : nous avons touché le fond au cours de cette AG. Depuis quelque temps, nous sommes pourtant un certain nombre à réclamer un sursaut. Aujourd'hui, les Verts doivent se reconstituer sur des bases moins médiatisées, en mettant de côté les ambitions présidentielles. Après l'échec grave que nous avons essuyé lors des élections législatives, il y aurait dû avoir une démission collégiale de la direction des Verts. Afin de recommencer sur de nouvelles bases, avec comme objectif prioritaire l'élaboration de la pensée écologique et la démonstration de sa spécificité.