Texte intégral
Monseigneur,
Monsieur le Président,
Mesdames et messieurs les ministres,
Mesdames, messieurs,
Il y a quelques jours à peine, tous ceux de par le monde qui sont impliqués dans la lutte contre le Sida – qu'ils soient médecins, chercheurs, personnel soignant, malades, bien sûr, mais aussi responsables politiques ou associatifs – se retrouvaient une fois encore au rendez-vous du 1er décembre, journée internationale consacrée au Sida, pour réaffirmer sans détour leur engagement et leur détermination.
Chacun de nous n'a pas manqué d'être interpellé par le mot d'ordre adopté cette année.
"Agissons maintenant" : tel est bien, dans la crudité de son évidence, l'impératif catégorique qui exprime mieux qu'aucun discours tout à la fois l'ampleur du défi auquel se trouve confrontée la communauté des hommes, sans distinction de race ou de richesse, et l'espoir qu'une fois encore la volonté, l'intelligence, sauront en fin de compte prévaloir sur la fatalité.
Épidémie mondiale – que les scientifiques appellent déjà pandémie – le VIH ignore en effet les frontières des Nations, des cultures et jusqu'aux frontières de la géographie, tant il prospère au diapason d'un univers dont il est convenu de dire qu'il est devenu un village.
Mais s'il frappe indistinctement au Nord et au Sud, à l'Est et à l'Ouest du monde, il n'en progresse pas moins à un rythme inégal, qui reflète des réalités différentes selon les continents, pour des raisons d'ailleurs mal répertoriées.
Le monde occidental, frappé dans ses certitudes, voit revenir, comme en un cauchemar, le spectre des grandes épidémies qu'il croyait remisées aux oubliettes de l'Histoire. Il en a été d'autant plus frappé. Certains ont voulu y voir, du moins jusqu'à la découverte du mode de transmission par voie sanguine, une sorte de malédiction sur notre société, jugée trop laxiste.
"Agir maintenant" c'est ainsi, dans nos pays, plus que jamais briser, par une prévention redoublée, la chaîne de la transmission, tout en se refusant à céder aux tentations discriminatoires ou excessivement protectionnistes, que l'on voit apparaître ici ou là.
Mais nous sommes aujourd'hui en Afrique et votre Conférence, 8ème du nom, constitue par sa seule existence la preuve que le Sida est dans ce continent ni tout à fait une autre maladie, ni tout à fait la même.
Car le monopole de parole et d'expression dont jouit le monde développé couvre et dissimule bien souvent la réalité de la situation que connaît l'Afrique.
Déjà accablé par tant de maux, cherchant avec courage, malgré l'adversité, à conjuguer sa propre identité avec les valeurs universelles des droits de l'Homme et de la démocratie, votre continent est confronté depuis quelques années à un défi sans précédent sur le plan sanitaire.
Alors que les maladies infectieuses traditionnelles – paludisme, tuberculose, choléra – loin d'être jugulées, continuent d'affecter des millions d'Africains, entraînant une mortalité précoce élevée, que se développent ces fléaux contemporains que sont le cancer et les maladies cardio-vasculaires, le virus du Sida se propage à une vitesse et dans des proportions proprement dramatiques.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Vous le direz mieux que moi, fort de votre expérience nationale ou scientifique, tout au long de cette Conférence. Mais c'est la responsabilité de la France, engagée depuis si longtemps dans une relation incomparable avec l'Afrique, d'en prendre pleinement conscience et d'être à vos côtés pour l'affronter.
"Agissons maintenant" : car demain, ce sont les forces vives de l'Afrique, entre les mains desquelles sont placés tous les espoirs en un possible développement, qui seront décimées par l'épidémie. Tous les jours, dans votre continent, des hommes et des femmes dans la force de l'âge, souvent instruits et formés, à même de produire et de valoriser la terre africaine, sont emportés par le Sida, ruinant l'investissement en éducation et en formation consenti à leur profit par vos sociétés, au moment où elles pourraient commencer à en bénéficier.
Sait-on que la pandémie de Sida en Afrique devrait conduire dans les prochaines années à un doublement des décès en milieu urbain, et à une augmentation de l'ordre de 50 % de vos taux de mortalité, dont on prévoyait pourtant la forte baisse avant l'apparition de l'épidémie ? Sait-on que selon la Banque Mondiale, le Sida devrait ôter jusqu'à 10 % de son produit annuel à l'Afrique, dans les prochaines années ?
D'ores et déjà, les conséquences sociales sont flagrantes : d'ici à l'an 2000, selon l'OMS, le Sida sera responsable de dix millions d'orphelins, dont 20 à 40 % ne survivront que quelques années à l'infection, trop nombreux pour être pris en charge par des familles désemparées, au risque d'être rejetés vers des institutions incapables de leur offrir des conditions de vie et d'éducation susceptibles de leur donner une chance dans ce monde.
Comment ne pas reconnaître les innombrables difficultés auxquelles vous vous trouvez confrontés : les problèmes de la transfusion sanguine, – dont aucun pays, malgré tous les moyens mis en œuvre, ne peut être à l'abri –, la pénurie de matériels médicaux, notamment de seringues, le manque de médicaments de base, dans un contexte économique si dégradé qu'il interdit ne serait-ce que d'envisager les traitements coûteux que les pays développés dispensent à leurs malades ?
Songeons qu'en 1992, selon les données de l'OMS, sur 13 millions de personnes contaminées dans le monde plus de 9 millions, donc un million d'enfants, vivaient en Afrique. C'est ainsi que près de 3 personnes séropositives sur 4 sont africaines actuellement. Mais la pandémie se développe aujourd'hui en Asie, dans des proportions extrêmement préoccupantes.
À cette situation d'exception, nous devons tous ensemble apporter des réponses exceptionnelles, quitte à renverser des tabous.
Ayons le courage de dire que le Sida en Afrique est trop grave pour être l'affaire des seuls Africains. Votre santé, votre avenir – dans le monde de demain – sont aussi les nôtres.
La communauté internationale a pris conscience depuis plusieurs années de la gravité du problème, non seulement sur le plan démographique, mais aussi économique et social. Il lui appartient aujourd'hui de le placer en tête des priorités, notamment dans la relation entre les pays développés et le monde en développement. Car, c'est de la vie ou de la mort dont il s'agit cette fois. Et tout doit être fait, selon moi, pour faire triompher les forces de la vie.
La France, vous le savez, s'est engagée depuis plusieurs années à vos côtés dans cette bataille. Depuis 1987, elle a consacré près de 300 MF à des actions multiples sur votre continent, tant dans le domaine de la prévention, de la transfusion sanguine, que de la recherche. Une centaine de coopérants français sont mobilisés à plein temps, en Afrique, dans la lutte contre le Sida.
Cet effort va être considérablement amplifié dans les prochaines années – le ministère de la Coopération vous précisera de quelle manière au cours de cette Conférence.
Dans le même temps, il m'apparaît essentiel que l'accent soit mis sur une coordination accrue des programmes conçus ou soutenus par la coopération française avec les actions des principaux bailleurs de fond.
Une telle coordination, seule à même de tirer le meilleur profit des ressources financières mobilisées au profit de notre combat, doit à mon sens s'inscrire dans une double perspective : coordination entre les programmes bilatéraux et ceux des grandes agences internationales, au premier rang desquelles l'Organisation Mondiale de la Santé, d'une part ; coordination entre l'aide internationale et communautaire et les politiques nationales d'autre part. À ce titre, la mise en place de "Programmes nationaux de lutte contre le Sida", tels qu'ils existent dans plusieurs pays d'Afrique, me paraît devoir être généralisée dans la mesure où ces programmes permettent une articulation aussi efficace que possible entre les autorités politiques du pays, les agences de coopération et les ONG. Il pourrait aussi être envisagé de mettre en œuvre des programmes "transversaux", qui s'attacheraient à traiter de problèmes communs, au-delà des spécificités nationales, tels que la tuberculose, les affections diarrhéiques ou la transmission materno-fœtale.
Tout cela, je le sais, est plus aisé à proposer qu'à mettre en œuvre. C'est pourtant une nécessité absolue.
"Agissons maintenant" pour éviter la dilution des moyens, les concurrences stériles, les débats byzantins, qui détournent les efforts des objectifs prioritaires.
Pour ma part, dès mon arrivée au Gouvernement, j'ai souhaité – en accord avec mon collègue Michel Roussin, ministre de la Coopération – que des réunions régulières soient organisées entre les responsables du Programme Sida de l'OMS et des ministères français de la Coopération et de la Santé, afin d'envisager une nouvelle approche de nos interventions en Afrique.
J'ai, par ailleurs, eu l'occasion de m'entretenir avec M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l'ONU et je puis que me féliciter des importantes mesures qu'il vient d'annoncer, qui visent à rationaliser l'action des différentes agences du système des Nations Unies – FNUD, UNICEF, UNESCO – sous l'égide de l'OMS, au profit d'une efficacité accrue des moyens disponibles.
Mais, il est possible d'aller encore plus loin, notamment dans le sens d'une plus grande prise de conscience des opinions publiques des pays développés, susceptible de conduire à un accroissement sensible de notre effort à vos côtés.
Je n'ignore pas qu'une initiative en ce sens peut se révéler à double tranchant. Fragilisées par la crise économique, nos sociétés sont en quête de boucs émissaires, trop souvent désignés parmi ceux qui – à un titre où un autre – s'avèrent différents de la norme. Le risque est grand qu'à la haine de l'étranger vienne s'ajouter la peur du malade – et qu'on réclame d'autant plus le bannissement des étrangers qu'ils sont identifiés à une source potentielle de contamination.
Mais il appartient parfois aux responsables politiques de "marcher devant" et d'éclairer leurs concitoyens. Le repli sur soi, s'il n'est jamais souhaitable, est devenu par les temps actuels impossible. Le virus, je l'ai dit, ne connaît pas de frontières. Nous nous souvenons de ce qu'il en coûte de croire à l'illusion des "ligne Maginot".
Alors, plus que jamais, le mot d'ordre du 1er décembre doit nous inspirer.
C'est pourquoi, consciente de ses responsabilités à l'égard des pays en développement et – bien entendu – de l'Afrique au premier chef, la France s'apprête à convier à Paris, au cours du premier semestre 1994, les chefs de Gouvernement des principaux pays bailleurs de fond, tant au plan bilatéral que multilatéral, afin d'affirmer une véritable "stratégie d'intervention" et de déterminer les voies et les moyens d'un accroissement substantiel de notre contribution à la lutte contre le Sida dans les pays en développement.
Le Premier ministre, Édouard Balladur, a personnellement montré son intérêt pour cette réunion, dont il assumera la Présidence.
Une telle réunion marquera au plus haut niveau de responsabilité la conscience que la progression du VIH dans vos pays a cessé d'être uniquement un problème de santé publique et justifie une approche globale, en termes économiques, sociaux, culturels, appelant des réponses adaptées.
Préalablement à ce "Sommet", je réunirai à Paris un séminaire d'experts, issus des cinq continents, qui seront chargés de réfléchir – en liaison étroite avec les travaux de l'OMS – à ces problématiques nouvelles. Leurs travaux constitueront la trame des propositions qui seront soumises aux Chefs de Gouvernement et permettront d'explorer tous les aspects de la pandémie, sans exclusive et sans tabous.
Je le disais en préambule : c'est un immense défi auquel nous sommes confrontés. Nous devons le relever avec lucidité, sans céder à la panique, sans pour autant mettre nos principes, nos valeurs, entre parenthèses.
Il me semble donc essentiel que la question de l'éthique ne soit pas négligée, ni dans nos réflexions, ni dans les politiques qui pourront être adoptées ici ou là.
"Il s'agit de servir la dignité de l'homme par des moyens qui restent dignes, au milieu d'une histoire qui ne l'est pas", écrivait il y a quarante ans Albert Camus.
Veillons ainsi à ce que soient préservés, au Nord comme au Sud, les droits fondamentaux de la personne : le droit au respect au premier chef, que tout malade – qui est avant tout un homme – est en droit d'attendre ; le droit au secret médical, et plus généralement à une information sur la maladie qui soit digne et protégée de tout empiétement ; le droit à ce que la recherche, notamment dans les pays en développement, soit conduite avec toute la rigueur éthique nécessaire ; le droit enfin, conformément à la Convention d'Helsinki, à recevoir des soins, même en cas de refus de participer à des essais cliniques.
"Agissons maintenant" pour éviter que l'exclusion, la superstition, le pragmatisme excessif l'emportent sur le respect d'autrui. Gardons-nous de la vieille rengaine selon laquelle "la fin justifie les moyens".
Le Sida nous impose aujourd'hui une rigueur particulière :
1) Rigueur pour affronter la maladie bien en face et oser une politique de prévention de grande ampleur, s'attachant inlassablement à préciser les modes de transmission du virus et reposant notamment sur la généralisation de l'usage des préservatifs ; une politique de prévention sachant mobiliser amplement tous les moyens modernes de communication et d'information, au premier rang desquels la télévision ; une politique de prévention impliquant le système éducatif dans son ensemble, prioritairement orientée vers les plus jeunes, dont il s'agit d'adapter la conduite aux réalités de l'épidémie.
2) Mais rigueur aussi, j'insiste là-dessus, pour éviter que sous couvert de l'urgence nos principes, nos valeurs, notre dignité soit bafouée.
L'humanité est engagée dans un formidable combat : une fois encore, il s'agit de faire prévaloir les lumières de la raison sur le mal et sur son cortège de préjugés et d'égoïsmes.
Tel est le message que la France souhaitait par ma voix adresser ce soir à l'Afrique. Je souhaite que chacun se retrouve, demain, pour le faire triompher.