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Ne pas perdre de vue l'objectif
L'actualité des dernières semaines a vu intérêts du pays a été souvent mise en avant. Trop surgir, parfois de façon aigüe, des problèmes, majeurs auxquels notre pays, à l'intérieur comme à l'extérieur, a dû faire face. Il n'est pas toujours aisé d'en discerner les lignes de force et d'en tirer des enseignements utiles. Pourtant, à considérer les évènements auxquels la France s'est récemment trouvée confrontée, il paraît possible de se livrer aux quelques réflexions suivantes :
1) Défendre les intérêts de la France est, d'évidence, la tâche prioritaire de l'action internationale de tout gouvernement. Nul ne conteste une telle vérité première mais nul ne définit par une telle affirmation, une politique. Ce qui compte, ce sont les objectifs que l'on détermine, leur hiérarchie et leur échelonnement dans le temps. À ces critères doit s'ajouter la définition de ce que sont, concrètement, les "intérêts" que l'on entend défendre. Alors seulement peuvent s'apprécier les choix faits, leur efficacité et leurs conséquences probables. Le reste n'est que slogans creux, peut-être.
2) Au cours de la période récente, la défense des intérêts du pays a été souvent mise en avant. Trop peut-être. Le premier risque est de ne plus clairement percevoir ce qu'est l'intérêt de la nation vis- à-vis du monde extérieur, par rapport aux intérêts sectoriels des catégories qui font fortement connaître leur point de vue. Le danger de conservatisme, voire d'immobilisme, est alors redoutable.
Dans le même temps, la classe politique peut s'enflammer, comme ce fut le cas récemment pour la durée du travail, pour des perspectives en apparence séduisantes, mais dont les conséquences sur notre capacité compétitive ne sont pas prises en compte, comme si les travailleurs français vivaient en vase clos.
À force de valoriser l'exception et la spécificité, on fige les situations, on accroît les retards et, surtout, on court le risque de l'isolement.
3) Bien sûr, la négociation du GATT avive les égoïsmes et réveille les penchants protectionnistes. Une récente enquête publiée par l'International Herald Tribune montrait la très réelle montée, aux Etats-Unis, de la tentation isolationniste qui n'est visiblement plus le seul apanage de Ross Perot et des fermiers du Middle West. Une telle orientation n'est sûrement pas, à terme, l'intérêt des États-Unis. Mais elle l'est encore moins pour l'Europe. Et, pour la France, quatrième exportateur mondial, deuxième exportateur de services, elle présente même un danger très sérieux.
4) L'exception culturelle est justifiée. En ces matières, le déséquilibre est tel que le marché international ne peut être qu'organisé, selon des règles strictes, qui ne sont pas celles du commerce des biens et des autres services. Fallait-il, pour autant, lier, pour des raisons tactiques, l'ensemble des discussions, au risque de devoir céder de façon criante? D'autant que nous avons besoin, pour le reste de notre économie, y compris pour notre agriculture, d'un bon accord du GATT. L'exception culturelle ne doit pas aller non plus trop loin et nous exonérer des efforts à faire. Pendant que nos artistes manifestent avec nos ministres, le déficit d'images de l'Europe reste considérable. Ce qui compte, c'est de le combler et de participer activement à cette tâche, aux côtés de nos partenaires européens qui partagent la même culture que nous. C'est là aussi la bonne façon de défendre nos intérêts. Est-on sûr par exemple que, depuis cinq ans, les entreprises françaises du secteur intéressé ont fait ce qu'il fallait pour apporter leur capacité financière à cette évidente priorité ?
5) À s'arc-bouter sur ses exceptions, la France favorise l'attentisme et encourage les positions conservatrices. En matière agricole, je l'ai dit à de multiples reprises, les solutions sont structurelles el passent par la refonte de la PAC et par une nouvelle loi d'orientation, seules susceptibles d'aider nos agriculteurs à s'adapter à la compétition actuelle, dans le cadre de l'Europe à laquelle nous appartenons, avec profit, notamment pour nos agriculteurs, depuis trente-cinq ans.
6) De même, les grandes questions de fond que nous devons résoudre, comme celles de l'emploi par exemple, ne peuvent être traitées hors du contexte du marché unique, dans lequel évoluent Los entreprises, et de la compétitivité mondiale. Dès lors, la semaine de 32 heures, solution ingénieuse et arithmétiquement impeccable, n'est sûrement pas l'objectif mobilisateur qu'il faut pro- poser aux Français. Ici encore, nous cultivons l'originalité, soit en raisonnant à l'écart du reste du monde, soit en nous berçant de l'illusion que nous convertirons les autres à nos vues particulières. Double inconscience !
7) Les récents conflits sociaux n'ont pas donné du gouvernement, responsable du secteur public de notre économie, l'image d'une volonté résolue de traiter les problèmes en profondeur. L'exemple de notre compagnie aérienne montre que la compétitivité, ici encore, n'est pas l'objectif premier, quitte ce que les pertes s'accumulent, sans aucune solution en vue. Il est à craindre que, pour les mois qui viennent, les mécontentements se fassent plus vifs et que le gouvernement, désireux avant tout d'éviter les affrontements, soit à nouveau conduit à céder.
8) Le redressement de notre économie et l'inscription résolue de notre action dans le cadre de la construction de l'Europe doivent, plus que jamais, être les deux axes, d'ailleurs complémentaires, autour desquels L'exception tout doit s'organiser. Les nécessaires initiatives que la France doit, avec son partenaire privilégié, nous exonérer l'Allemagne, prendre des efforts pour faire avancer l'Europe, ne peuvent se concevoir si, chez nous, la tentation du repli et la défense des situations acquises finissent par l'emporter.
Le Gouvernement doit conduire la politique de la France dans une situation institutionnelle, qui rend complexe la prise de décision et, dans une situation sociale où les préoccupations particulières sont le plus souvent dominantes. Des corrections de trajectoire peuvent être nécessaires. Mais elles ne doivent pas avoir pour effet de faire perdre de vue l'objectif.