Article et interview de M. Jean-François Deniau, député UDF, dans "Le Figaro Magazine" du 6 novembre 1993 et à Europe 1 le 9, sur la crise en Algérie et la position de la France.

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Média : Le Figaro Magazine - Europe 1

Texte intégral

6 novembre 1993
Le Figaro Magazine

Depuis plusieurs jours, nous lisons, nous écoutons le récit des événements dramatiques survenus en Algérie.

Monsieur le ministre d'État, je sais toute la complexité de nos relations avec l'Algérie. Mais on risque de s'étonner si l'Assemblée nationale française et si le Gouvernement français continuent à ne rien dire sur un sujet pareil, qui concerne un pays avec lequel nous avons eu tant de liens, qui est si proche de nous, et alors qu'il y a une communauté algérienne importante sur notre propre sol.

Même s'il est tout à fait clair que le destin des Algériens appartient à eux-mêmes, et que les réformes économiques et politiques nécessaires, c'est à eux de les promouvoir, nous ne pouvons pas nous dire "non intéressés".

Je ne crois pas que la règle puisse être qu'on donne des leçons quand c'est loin, et qu'on se taise quand c'est près (applaudissements prolongés sur les bancs des groupes UDF, RPR et UDC). Je ne crois pas que ce soit rendre service ni à la France, ni à la démocratie, ni à l'Algérie (applaudissements sur les bancs des groupes UDF, RPR et UDC).

Contre quoi ces jeunes, au début, sont-ils descendus dans la rue ? Ils l'ont dit, et tous les témoignages concordent contre la pénurie, contre la corruption, et contre le système du parti unique. Nous avons malheureusement assez d'exemples dans le monde pour savoir que la pénurie, la corruption et le système du parti unique vont de pair, que ces trois cavaliers du malheur chevauchent de compagnie. Donc, le vrai problème, c'est la démocratie.

La démocratie, il appartient aux Algériens de la faire, mais je souhaiterais, quant à moi, savoir ce que, du côté du gouvernement, on entend dire et faire d'utile...

Je sais que, sur ces sujets, il n'est pas facile de parler. Je crois, monsieur le ministre d'État, qu'il est désormais impossible de se taire (applaudissements prolongés sur les bancs des groupes UDF, RPR et UDC).

Ce texte est celui du Journal officiel, séance du 12 octobre 1988. L'interpellation est celle que j'avais adressée au ministre des Affaires étrangères d'alors, à la suite des dramatiques événements d'Alger où plusieurs centaines de manifestants avaient été tués. Depuis, les intégristes ont pris la relève, avec comme arme la terreur.

Le plus étonnant, et inquiétant, est que le ministre ne m'avait pratiquement pas répondu, sinon pour indiquer que le problème principal de l'Algérie était celui du prix des matières premières qu'elle exportait autrement dit, que nous, Français, nous ne payons pas le gaz algérien assez cher. Ce qui avait provoqué dans l'Assemblée quelques mouvements divers... Des membres du gouvernement avaient souhaité que la France prenne position. Ils se l'étaient vu interdire le matin même en conseil des ministres par le président de la République française. Comme la grande majorité de la gauche et de l'intelligentsia parisienne s'interdisait toute critique et même toute question à l'égard du régime algérien.

Qui osait dire, à l'époque, parmi les penseurs officiels, que le FLN avait donné naissance à une nomenklatura dictatoriale, inefficace et corrompue ? Qui osait au Quai d'Orsay ou ailleurs mettre en garde l'Algérie avec toute l'amitié nécessaire contre un régime la conduisant à sa perte ? Octobre 1988. Cinq ans perdus...

Aujourd'hui, je salue avec respect et émotion le courage des intellectuels algériens qui n'ont pas abandonné leur combat face aux menaces contre eux et leurs familles. On ne peut même pas parler de terrorisme aveugle puisqu'il s'agit au contraire d'assassiner délibérément ceux qui parlent notre langue, souhaitent la démocratie, et ont une lecture du Coran qui n'a rien à voir avec le totalitarisme des fanatiques. Si ces victimes du terrorisme venaient à être obligées de quitter l'Algérie, je ne suis pas de ceux qui recommanderaient de leur refuser notre seuil et notre foyer. Je le dis nettement, même si cela peut choquer certains. Et qu'on ne m'objecte pas qu'ils ont, en un autre temps, été nos adversaires. Dans nos traditions, que je sache, on ne refuse pas de ramasser les blessés de l'autre camp.

Mais la vraie solution est évidemment en Algérie. Si les extrémistes ont tant de succès, c'est parce que le régime du parti unique est hors d'âge et de souffle, et qu'il n'y a pas d'autre opposition crédible. Parce que trop souvent il n'y a pas sur le terrain d'autres responsables qui s'occupent vraiment des problèmes de la population enseignement, travail et jusqu'au nettoyage des voies publiques ! Parce qu'il n'y a pas d'autre perspective.

C'est la dernière chance de l'armée, en fait au pouvoir laisser s'exprimer une autre opposition, qui redonne un espoir.

 

Mardi 9 novembre 1993
Europe 1

S. Paoli : Vous pensez que c'est un message clair, brutal, adressé au FIS ?

J.-F. Deniau : Brutal, je ne sais pas, mais clair en tout cas. Il faut que les démocraties aident les démocrates. Il faut que les étrangers qui sont chez nous respectent nos lois. Si la religion se transforme en politique, il faut agir. Et si cela risque de faire du terrorisme, il faut lutter contre. C'est un réflexe simple à avoir.

S. Paoli : Certains avaient considéré que la position française était une position ambiguë. Aujourd'hui, c'est tranché !

J.-F. Deniau : On ne pouvait plus attendre. Ce qui se passe en Afrique du Nord, et en Algérie en particulier, est si grave que cela devient une menace pour nous tous. La France est dans un cas très particulier, car nous avons, de très loin, la colonie la plus importante algérienne et maghrébine sur notre sol. Nous avons des liens historiques et géographiques dans tous les domaines avec le Maghreb. Ce qui se passe en Algérie ne peut pas nous être complétement étranger. Avec toutes les précautions qui s'imposent, et en disant clairement que c'est aux Algériens de régler leurs propres problèmes chez eux, il ne faut que nous, nous servions de base arrière à des troubles qui risquent d'ensanglanter toute l'Afrique-du-Nord. Ce qu'on a fait, on devait le faire. C'est vrai qu'il n'y a pas eu des caches d'armes qui ont été trouvées, mais c'est du travail à plus longue haleine.

S. Paoli : La décision politique est importante, grave car elle engage un certain type de rapports avec le FIS, et qui peut être un rapport de guerre ?

J.-F. Deniau : Qui peut aboutir à des événements graves ! Cela ne fait aucun doute. La responsabilité politique qui a été prise est une responsabilité politique qui a consisté à dire : est-ce qu'on envoie un message tout à fait net, en disant qu'il y a des choses que l'on ne tolérera pas, notamment la déstabilisation de l'Algérie à partir de chez nous ? Il faut que le message soit clair, et il faut que nous soyons prêts à affronter une réalité : on ne pouvait plus continuer à faire comme s'il ne se passait rien. Les réactions du FIS à venir peuvent être dures, mais il est sûr que si l'on ne faisait rien on aurait eu des conséquences très graves.

S. Paoli : Les attentats, ce matin, contre l'ambassade de France et les bureaux d'Air France à Téhéran sont-ils des faits qu'il faut prendre en compte en même temps que les événements à Alger ?

J.-F. Deniau : Il y a des points communs dans l'utilisation systématiquement politique et hostile de la religion musulmane. Beaucoup de musulmans ne partagent absolument cette lecture du Coran qui est donnée dans ce cas. Il ne faut pas que nous mélangions tout le monde. Le problème avec l'Iran est particulier, et il ne faut pas le mélanger complétement dans le traitement de l'Algérie.