Texte intégral
J.-P. Elkabbach : Votre réaction à la paix du 13 septembre.
L. Jospin : Les images sont très fortes. Il y avait cette poignée de mains qui symbolise la réconciliation. Il y avait cet embarras, cette raideur, cette façon de terminer vite le geste qui signifie les souffrances accumulées et presque la haine entre les deux peuples. Je me suis rappelé les années 75-80 où, chargé des relations avec le Tiers Monde au PS aux côtés de F. Mitterrand, nous rencontrions les Israéliens. Nous leur disions : « un jour, vous devrez parler avec votre ennemi ». Ce jour vient. C'est bouleversant.
J.-P. Elkabbach : Y a-t-il eu récupération par B. Clinton de cet accord au détriment de la France et de l'Europe ?
L. Jospin : On entend parfois les États-Unis dire qu'il faut aider les pays de l'Est. On sait que c'est la CEE qui donne le plus. On a parfois entendu des leçons sur les insuffisances en ce qui concerne le conflit yougoslave. Elles existent. Mais c'est quand même la France qui a le plus de soldats sur le terrain. Il est vrai que la cérémonie a eu lieu à Washington.
J.-P. Elkabbach : Il est vrai que les Russes aidés par les Européens ont contresigné l'accord.
L. Jospin : Tout le monde a jugé que la présence du ministre des Affaires étrangères russe était le symbole d'une histoire ancienne, de l'ancienne présence de l'URSS. Il faut relativiser de la même manière l'engagement des États-Unis dans cet aboutissement. Par contre, ce qu'il ne faut pas négliger, c'est que la puissance des États-Unis, si elle est derrière cet engagement entre Israéliens et Palestiniens, par rapport au monde arabe et à ceux qui pourraient se mettre en travers du processus, est très importante. L. Chahid et Y. Lancri ont rendu justice à l'action de la France et de l'Europe en prenant cette position.
J.-P. Elkabbach : Que faire pour que l'Europe soit reconnue ?
L. Jospin : C'est tout le problème de l'affirmation de l'Europe, de sa politique extérieure. De toute façon, l'Europe sera très présente dans ce processus de construction d'une sorte de Commonwealth du Proche-Orient.
J.-P. Elkabbach : Faudra-t-il recevoir Arafat avec un peu plus d'égards que d'habitude ?
L. Jospin : Quand il a été reçu par le président de la République, quand le Premier ministre M. Rocard lui a donné un dîner, j'étais à sa droite. J'avais pu parler avec lui, comme je l'avais déjà fait une fois au Liban, dix ans auparavant. Nous avons déjà manifesté notre capacité d'anticiper sur les événements, en tout cas, F. Mitterrand.
J.-P. Elkabbach : Le 5 avril, vous vous expliquiez sur le pourquoi de votre retrait politique. Vous revenez. Est-ce le fruit de l'impatience, le goût de la bataille politique ?
L. Jospin : L'impatience, sans doute. J'ai subi comme un choc la défaite socialiste de mars, non seulement la mienne, mais aussi la défaite collective, compte tenu des commentaires dont elle était accompagnée, de la crise profonde de confiance et de crédibilité qu'elle signifiait dans l'opinion. Il est vrai que j'ai voulu être au clair avec mon statut professionnel. Six mois après, je constate que je n'ai pas de propositions de travail. Je n'en fais le reproche à personne. Je n'ai pas eu de propositions du tout. Ce n'est pas grave. Pour ce qui me concerne, je suis au clair. Je ne suis pas un vase sur une étagère. Je n'aime pas l'oisiveté. Je me réengage.
J.-P. Elkabbach : Quel rôle voulez-vous jouer ?
L. Jospin : La gauche est au fond du creux. Des efforts sont faits pour remonter. Si je peux aider à ce processus, à cette reconstruction d'une parole et d'une analyse de la gauche, d'une force de la gauche dans un pays qui en a besoin pour son équilibre, eh bien, je vais le faire.
J.-P. Elkabbach : Vous arrivez libre à l'égard de tous ?
L. Jospin : Je ne suis pas un électron libre au sens où j'appartiens à un mouvement par toute mon histoire, ma chair et ma pensée. Je suis un homme libre. Je pense pouvoir aider à un renouvellement de la pensée absolument indispensable et à une projection dans l'avenir. Ne nous enfermons pas dans des clivages anciens. C'est à notre capacité d'envisager l'avenir qu'on nous jugera.
J.-P. Elkabbach : Les luttes recommenceront-elles au PS ou bien tendrez-vous la main à M. Rocard ou à L. Fabius ?
L. Jospin : Rabin et Peres se sont beaucoup disputés. Entre parenthèses, c'est le parti travailliste, la gauche. Ils se sont rassemblés autour d'un grand projet. Ce qui m'intéresse, c'est que nous nous rassemblions autour d'un projet : reconstruire la gauche et le PS.
J.-P. Elkabbach : Est-ce à M. Rocard de prendre la tête de liste pour les européennes ?
L. Jospin : S'il le souhaite et le veut, cela paraît la chose la plus logique. F. Mitterrand avait dirigé la liste en 1979 ; je l'avais fait en 1984. C'est une possibilité. C'est un choix un peu normal. Nous en discuterons tous.
J.-P. Elkabbach : Devant vos amis, vous avez déclaré : « je veux lutter contre le conformisme, la résignation et l'impuissance ». Le conformisme de qui ?
L. Jospin : Je disais un jour à ma compagne en riant : « je suis un ex-jospiniste ». Le conformisme est celui qui frappe la pensée économique. Nous ne pouvons pas laisser ce mal du chômage se développer en le considérant comme secondaire. Si le chômage est le problème central de la société, nous devons le mettre au centre de la politique.
J.-P. Elkabbach : La résignation et l'impuissance ?
L. Jospin : La résignation, c'est quand on voit que des spéculateurs peuvent emporter un système monétaire fabriqué par des gouvernements démocratiques. Qu'on se donne les moyens politiques et techniques pour contrôler la spéculation. On a parlé de taxes sur les mouvements de capitaux. Si les Français et les Européens ont l'impression que les politiques ne sont plus là que pour tirer les conséquences de décisions prises par d'autres, il y aura alors une crise de la politique, voire une crise de la démocratie. C'est contre cette impuissance que je veux m'engager.
J.-P. Elkabbach : Appuierez-vous le projet de loi quinquennale ?
L. Jospin : Je crains que ce plan soit fondé malheureusement sur l'abaissement du coût du travail. Le coût, c'est aussi le prix du travail, la façon dont on paie les hommes et les femmes qui travaillent. C'est aussi une souplesse qui se fera au détriment du monde du travail. Je ne crois pas qu'il sera à la hauteur de l'enjeu.