Texte intégral
Le Figaro : Plus de 80 % des suffrages militants pour Michel Rocard… Ne regrettez-vous pas de ne pas avoir signé la motion qu'il présentait ?
Ségolène Royal : La motion unitaire est, avant tout, une motion de courants, puisqu'elle réunit le courant Rocard, le courant Fabius et le courant Jospin. Dans la logique qui est la nôtre de « transcourants », nous ne pouvions pas signer cette motion.
En revanche, regrettons-nous de ne pas avoir déposé notre propre texte ? Il est certain que nous avons envisagé de le faire. À l'issue des états généraux de Lyon, nous nous sentions pleinement en phase avec les militants qui voulaient un renouvellement de la direction du PS, des méthodes et du projet. Nous voulions aussi porter une espérance. Pour autant, le risque était pour nous de créer un nouveau courant.
Conscients que le PS devait se relever au plus vite, nous avons fait le choix de l'unité tout en gardant notre autonomie. Il faut que Rocard ait sa chance. Demain, il sera vraisemblablement élu premier secrétaire par le congrès, à bulletins secrets. Il aura alors tous les moyens pour mener à bien la rénovation.
Le Figaro : Vous dites : « Il faut que Rocard ait sa chance. » Est-ce là le véritable enjeu de ce congrès ?
Ségolène Royal : Oui, l'enjeu de ce congrès est de savoir si, fort de sa nouvelle légitimité, Rocard aura la pugnacité nécessaire pour reconstruire le Parti socialiste. Un PS enfin dégagé des querelles de personnes.
Le Figaro : Quels pourraient être les premiers signes de cette rénovation ?
Ségolène Royal : Jusqu'à présent, il n'y a eu que des réformettes. Il faudrait des réformes en profondeur des structures, mais aussi du fonctionnement du PS. Par exemple, il faudrait que le conseil national ne soit plus constitué sur la base des courants. Les militants ressentent très durement le fait que nos grandes messes unitaires laissent la place deux ou trois jours plus tard aux tractations de couloirs au deuxième sous-sol de l'Assemblée nationale. Il ne faut pas aller chercher plus loin la raison de la désaffection militante un militant sur deux s'est déplacé pour voter à ce congrès. Ils savent bien que l'état d'esprit des états généraux n'a pas été respecté puisque, peu de temps après, un comité directeur distribuait les places en fonction de l'appartenance aux courants… de Rennes.
Le Figaro : Que devient « Combat pour l'espoir » que vous aviez créé avec vos amis ?
Ségolène Royal : Combat pour l'espoir vient de se constituer en association. Nous n'avons pas voulu intervenir avant le congrès par souci de laisser Michel Rocard mener à terme ce qu'il avait entrepris. Cela étant, dès lundi prochain, nous allons reprendre nos activités. D'abord, en publiant une lettre sans prétention ouverte à tous ceux qu'intéresse la rénovation de la gauche, notamment à la sensibilité écologiste et à la parole des femmes. Ensuite, en se déplaçant dans les fédérations qui le souhaitent pour partager les nouvelles raisons d'espérer.
Le Figaro : Mais la rénovation ne passe-t-elle pas obligatoirement par l'appareil socialiste ?
Ségolène Royal : Les deux démarches ne sont pas inconciliables. Je dirai même qu'elles sont nécessaires. Aujourd'hui, il n'est pas seulement question de rénover le PS : c'est toute la gauche qui est à reconstruire. En ce qui concerne « Combat pour l'espoir », il faut garder ces lieux de fraternité que l'on a pu préserver, ces lieux d'échange. Dans le même temps, il faut s'investir dans le PS, travailler à la base, sur le terrain, reconquérir les électeurs.
Le Figaro : Êtes-vous satisfaite de la manière dont le PS accomplit son devoir d'opposition ?
Ségolène Royal : Le PS se cherche encore. Il a du mal à trouver le ton juste, mais je pense que cela viendra. Va-t-il tracer une ligne, définir une stratégie ? Va-t-il trancher sur les grands choix idéologiques auxquels nous sommes confrontés ? Les réponses à ces questions doivent, d'abord, être apportées par Michel Rocard. Je crois qu'aujourd'hui, la balle est dans son camp. Pour l'instant, le PS flotte. Le rôle du premier secrétaire sera de mettre fin à cette instabilité. On a vu ce flottement sur le débat sur l'emploi ou sur la révision de la Constitution. C'est normal, il n'y a pas assez de travail, pas assez de réflexion. Et puis, il faut bien avouer que le PS a du mal à trouver ses marques face au gouvernement Balladur.
Le Figaro : Face au gouvernement Balladur et face à François Mitterrand…
Ségolène Royal : Non pas face, mais aux côtés de François Mitterrand. Bien sûr que cette cohabitation rend encore plus difficile le rôle de l'opposition. Mais il nous appartient de transformer en atout le jeu complexe qui s'est mis en place. On ne va quand même pas attendre l'élection présidentielle pour trouver nos marques !
Le Figaro : Sur le droit d'asile, vous qui êtes proche de François Mitterrand, quelle est votre position ?
Ségolène Royal : Je ne voterai pas ce texte même si, par son action, François Mitterrand a réussi à empêcher le pire. C'est vraiment quelque chose qu'au plus profond de moi, je ne peux pas accepter. Il y a un enjeu idéologique considérable derrière cette question. C'est dans le même esprit que je me suis battue contre les contrôles d'identité. On ne peut pas laisser entériner l'idée dans le pays que les problèmes liés à l'immigration seront résolus par une réforme de la Constitution.
J'ajoute, au passage, qu'Alain Lamassoure, le ministre délégué aux Affaires européennes, vient d'annoncer le report des accords de Schengen. Le vrai débat politique est sur les accords de Schengen, pas sur la révision constitutionnelle. Comment accepter que nous, parlementaires, nous jouions cette comédie alors que les accords de Schengen ne sont même pas applicables ? Croyez-moi, avant qu'ils le soient, on va attendre très longtemps !