Interventions de M. Michel Rocard, président de la direction nationale provisoire du PS, Mme Marie-Noëlle Lienemann, membre suppléant du bureau exécutif et M. Daniel Vaillant, responsable national des fédérations, lors du comité directeur du 24 avril, sur la préparation des états généraux, publiées dans "PS Info" du 8 mai 1993.

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Circonstance : Réunion du comité directeur du PS le 24 avril 1993

Média : PS Info

Texte intégral

Michel Rocard

Nous sommes assemblés dans ce Comité directeur pour un objet précis : établir les modalités d'organisation de nos États généraux dont le principe a été décidé le 3 avril. Pourrons-nous le faire ensemble ? Je le souhaite et je le pense possible. Je sais que le Parti est encore dans le trouble. Presque toutes les organisations de la gauche, partis comme syndicats, ont connu et connaissent de fortes remises en cause. Cela n'échappe à personne et personne n'y échappe. Il y a des raisons communes qui ne relèvent pas de causes mineures.

Les changements nombreux que le monde et notre société éprouvent ont remis en cause les conditions qui ont longtemps permis au socialisme européen d'incarner un progrès social continu. C'est le fond de notre problème, celui de toute la gauche.

Redéfinir un réformisme efficace demande que nous prenions le risque de tout remettre à plat, que nous nous projetions résolument dans l'avenir en retrouvant la passion du débat d'idées, que nous sortions de nous-mêmes en allant à la rencontre des Français pour renouer les fils de la confiance.

Il n'y a pas de dessein collectif de quelque ampleur qui ne doive trouver une incarnation dans des hommes et des femmes pour le porter. La majorité qui s'est affirmée le 3 avril a proposé un acte fondateur, les États généraux des socialistes. Elle entend le partager avec toutes les sensibilités du Parti. Le clivage d'un moment n'est pas appelé à durer. Ce sont nos débats qui détermineront les futurs accords ou désaccords. Nous sommes là dans notre tradition. Mais, il s'agit pour nous d'être "fidèles à une flamme et non à une cendre".

Les États généraux constitueront donc notre préoccupation principale pour les six mois à venir. Beaucoup dépendra de leur réussite : la survie et le rayonnement de notre tradition politique. Nous le savons tous et je demande à tous d'y réfléchir.

Mais nous avons aussi d'autres responsabilités. Nous devons en même temps faire vivre l'opposition. Les deux tâches ne sont pas incompatibles. Au contraire : l'écoute de nos critiques et de nos propositions sera étroitement liée à notre propre redressement. Prenons bien conscience, en effet, que, derrière les apparences d'un "conservatisme tranquille", nous sommes, en fait, face au gouvernement le plus à droite de la Ve République. Une communication maîtrisée et quelque peu démagogique ne peut faire oublier que dans les premières et les rares mesures qui ont été actuellement prises, se vérifie d'abord le souci de mener la prochaine campagne présidentielle et s'éprouve le poids des intérêts financiers.

Bien sûr, aujourd'hui, l'opinion ne nous croira pas sur parole. Mais à nous de prendre date. Car elle saisira bientôt quelques évidences. J'en citerai quelques-unes.

L'emploi est-il une réelle priorité du gouvernement ? Il annonce déjà pour cette année l'augmentation du chômage. Et, à côté des dispositifs du traitement social qu'il devra maintenir, sa seule arme annoncée est la baisse des charges sur les entreprises, la baisse donc du coût du travail. Mais elle se fera sans qu'aucune contrepartie, aucune garantie pour l'emploi ne soit réellement demandée aux entreprises qui en bénéficieront. Nous avons certes tardé nous-mêmes à comprendre qu'il fallait attaquer de front une nouvelle organisation du travail dans la société. Mais la droite, elle, n'a tout simplement pas pensé le problème. L'opinion découvrira rapidement aussi que l'effort fiscal annoncé et préparé ne sera pas équitablement réparti. Les impôts indirects, qui pèsent plus sur les Français modestes, l'emporteront. Alors qu'avec la CSG nous avions établi les conditions d'une fiscalité plus juste.

Le domaine de la sécurité demande d'être traité avec soin. La droite n'entend combattre le sentiment d'insécurité, qui est réel, que par le verbe et par le symbole. Elle en attend une rente électorale, quels qu'en soient les risques et les dangers. Nous avons eu plus d'esprit de responsabilité. Notre erreur en cette matière est de n'avoir pas parlé suffisamment clair pour accompagner notre action. Car bilan contre bilan, l'avantage est incontestablement aux gouvernements de gauche dans le nombre de policiers recrutés, dans le plan de modernisation de la police, par la mise sur pieds de contrats locaux de sécurité etc. La droite n'a pas de telles ambitions sur le fond. Elle entend seulement prendre un visage sécuritaire. Or la seule réalité tangible constatée à ce jour, ce sont des morts honteuses. C'est le début d'une nouvelle fracture, dramatique, avec la jeunesse de ce pays, surtout celle qui est la plus menacée.

Je ne développerai pas d'autres exemples. Mais tout relève de la même analyse dans la politique aujourd'hui esquissée par la droite. Le poids des intérêts par exemple dans la volonté de rendre autonome la Banque de France. Alors qu'une telle mesure ne trouve son sens que dans la perspective concrète de la réalisation de la monnaie unique européenne. Les contradictions de la droite laissent au contraire plutôt augurer des demi-mesures dans le domaine européen, des demi-mesures qui malheureusement vaudront recul. Il ne restera alors que le rôle de grands intérêts financiers dans la gestion de notre monnaie nationale.

Le poids des symboles aussi sur la question significative des contrôles d'identité. La loi actuellement applicable, c'est une loi Pasqua. Et c'est Pasqua qui maintenant la trouve trop molle ! Nous savons tous, et Pasqua le premier, que les contrôles d'identité ont lieu, que la loi les permet déjà, et qu'il arrive même souvent qu'ils interviennent même quand la loi ne les permet pas. Techniquement, pratiquement, une réforme ne permettra en aucun cas d'améliorer la sécurité des Français. Le gouvernement le sait parfaitement. Mais s'il veut y procéder quand même c'est exclusivement dans un objectif publicitaire, pas du tout pour régler un problème mais pour faire croire qu'il met tout en œuvre pour le régler, tandis que ceux qui le contesteraient seraient bien entendu laxistes et archaïques.

Bref, sur tout cela, nous devons parler et agir. Nous devons le faire avec sérieux mais aussi avec courage. Nous ne reconstruirons d'ailleurs un message socialiste fort qu'en nous confrontant avec les réalités de la société française et avec les réponses de nos adversaires.

La réflexion qui doit être ainsi la nôtre jusqu'à la mi-octobre ne se fera pas en vase clos. Nous devons la mener toutes portes et toutes fenêtres ouvertes. C'est la condition de notre propre renaissance et de l'intérêt que les autres mouvements de la gauche y prendront.

J'en viens à la définition des règles pour notre débat. Daniel Vaillant vous présentera un rapport détaillé. Je voudrais vous faire part de l'esprit de ces propositions.

Tout tient d'abord à ce qu'on appelle "rendre la parole aux militants". C'est, avouons-le, souvent une formule convenue, qui inspire parfois une juste méfiance chez les militants eux-mêmes ! Pour qu'il en aille autrement, nous devons innover par rapport à nos pratiques traditionnelles.

En tenant nos États généraux en deux phases, la première en juillet, la seconde en octobre, nous y parviendrons. Rien ne sera pré-imposé jusqu'en juillet et rien ne doit l'être. Les réflexions, les analyses, les propositions, mais aussi les critiques bien sûr, viendront des États généraux locaux, départementaux, régionaux qui traiteront de notre bilan, de notre projet, de notre stratégie, de nos formes d'organisation.

Il y a là évidemment un pari car la tâche est complexe. Pour la couronner de succès, nous devons remplir quatre conditions : l'ouverture réelle aux attentes des Français, la liberté réelle dans nos débats, le respect dans le traitement de ce qui sera dit et écrit, l'esprit de responsabilité, car c'est bien l'avenir du socialisme français qui se joue dans les mois qui viennent. Je commenterai brièvement ces quatre conditions.

L'ouverture aux attentes des Français. C'est, d'abord, évidemment, un état d'esprit : ne pas seulement avoir en tête nos différences internes. C'est, ensuite, la capacité de réfléchir, de débattre, de proposer en commun avec tous ceux et toutes celles qui voudront participer à nos États généraux. Pour l'étape de juillet, tous sont appelés et tous se prononceront.

La liberté de nos débats. Beaucoup de préoccupations sont communes selon les différentes sensibilités qui nous constituent. Mais l'engagement que nous devons prendre ensemble est simplement de ne pas vouloir préformer, préfabriquer, ce qui doit être authentique et profond.

Le respect de ce qui sera dit et écrit. C'est bien sûr aussi une question d'esprit. Mais il nous faut une procédure précise et incontestable. Je propose donc qu'un groupe de travail soit chargé de la prise en compte des textes et de la préparation des rapports qui seront soumis aux États généraux. Il doit rassembler toutes les sensibilités du Parti et tous les niveaux de responsabilité, la direction nationale, le Comité directeur, les Premiers secrétaires fédéraux.

L'esprit de responsabilité enfin. Il n'y a pas d'autre garant de cette ultime condition que notre capacité à travailler ensemble. Nous sommes un parti politique. Nous avons donc besoin d'une direction et d'une collégialité politique régulière. Je propose que ce Comité directeur approuve la reconstitution d'un Bureau exécutif permettant aux socialistes rassemblés de répondre aux défis qui sont devant eux. Si ces conditions sont remplies, non seulement nous pourrons faire des États généraux de juillet un acte fort, mais nous pourrons engager la deuxième étape dans la clarté pour que, cette fois, les adhérents arrêtent définitivement les orientations et les structures qui seront les nôtres pour la période historique qui s'ouvre.

Je fais ces propositions au Comité directeur avec la plus entière sincérité et la plus complète disponibilité. J'ai pleinement conscience que la pierre de touche de notre réussite sera notre capacité à nous écouter, à dialoguer et à nous organiser. Si nous voulons convaincre les Français qu'il est temps de s'engager de nouveau avec nous, nous devons nous en donner les moyens.

Daniel Vaillant

Dès sa mise en place, la direction provisoire a travaillé à l'élaboration de propositions pour l'organisation des États généraux dont elle a la charge, conformément au mandat du Comité directeur du 3 avril. Ce sont maintenant ces propositions qu'au nom de la direction provisoire je vais vous présenter. Mais, au préalable, je voudrais vous indiquer la méthode et les principes qui ont guidé cette réflexion.

La méthode a été celle d'une large consultation du Parti et en particulier des Premiers secrétaires fédéraux. De nombreuses fédérations ont en effet engagé, des issues du Comité directeur du 3 avril, le processus des États généraux dans leur département.

Partout et pas seulement dans les fédérations dont la presse a parlé, l'aspiration au débat, à la discussion, a l'analyse est forte. Les initiatives se multiplient : réunions ouvertes des sections, constitution de groupes de travail au niveau des sections et des fédérations, rédaction de textes… dans beaucoup de départements les États généraux sont d'ores et déjà lancés. C'est dire combien le processus est souhaité et attendu, rapidement, sans restrictions et sans tabous. Nous devons maintenant en fixer le cadre au niveau national dans ce Comité directeur.

C'est dans cette perspective que nous avons réuni les Premiers secrétaires fédéraux samedi dernier. Plus de 80 fédérations (c'est-à-dire largement autant que d'habitude) ont répondu présents et ont pu donner leur avis sur les premières propositions de la direction nationale. Cette réunion a donné lieu à un échange très positif qui nous a permis de progresser, dans le détail, vers une définition commune de ce que doit être le processus des États généraux.

J'ai à nouveau réuni, hier, les Premiers secrétaires fédéraux qui le souhaitaient pour finaliser les propositions que je vais vous présenter.

Les principes qui ont présidé à cette réflexion découlent de la résolution adoptée par le Comité directeur du 3 avril dont le mandat est clair : "la gauche est à reconstruire, toute la gauche. Les socialistes ne seront pris au sérieux que s'ils reconnaissent d'abord clairement leurs erreurs qui leur valent une défaite sans précédent et s'ils savent choisir d'autres orientations pour l'avenir". Pour cela, le premier des principes qui est affirmé est de rendre la parole aux militants. Concrètement, cela signifie que le débat doit être total et fibre

L'analyse critique de notre démarche passée, les responsabilités des gouvernements de la gauche et celles du PS, les grands choix politiques à développer, les stratégies d'alliances à définir, les pratiques conserver le débat d'idées à ne pas confondre avec des votes de courants qui sont des votes d'écuries. Ce que je souhaite, c'est que nous construisions rapidement quelques hypothèses. Je rappelle d'ailleurs que les statuts du congrès de Bordeaux ont avancé sur bien des points et qu'il faudra aussi en tenir compte.

Enfin, dernière remarque : l'important maintenant est de sortir du provisoire et de rassembler le Parti. C'est cela, le problème : rassembler. Je suis de ceux qui acceptent mal le départ de Jean-Pierre Chevènement ; je ne l'accepte pas, même si j'ai eu plus souvent avec lui des désaccords qu'autre chose. Je crois, et Michel le sait, que quand on crée des cassures, on sait où cela commence, on ne sait pas où cela s'arrête. Et, à ce titre, l'absence au Comité directeur d'un certain nombre de camarades, non seulement me désole mais m'inquiète énormément. Je demande donc avec insistance à l'ensemble du Comité directeur et à la direction provisoire de tout faire pour dépasser cette situation. Nous ne devons en aucun cas accepter l'isolement ou les ruptures. Nous n'en avons pas le droit. C'est la une responsabilité qui d'abord incombe à ceux qui, sur un vote légitime, ont pris, dans des conditions que je désapprouve, la responsabilité du Parti. Nous y aiderons, nous l'avons fait depuis quinze jours, nous continuerons.

À ce titre, il est bien évident qu'il faut sortir du provisoire. Dans cette situation politique extrêmement complexe, on ne peut rester très longtemps avec une direction provisoire. Ce qui, à la rigueur, aurait été envisageable avec un congrès tenu avant les vacances – je dis bien à la rigueur – mais certainement pas avec un congrès qui se tiendrait en octobre. Cette situation n'est pas possible, il faut donc sortir du provisoire. Nous demandons la mise en place de l'organe statutaire normal de notre Parti, c'est-à-dire du Bureau exécutif. J'ajoute que même ce titre de "Président", Michel, ne peut pas durer très longtemps. C'est contraire à nos statuts, c'est contraire à la manière même dont nous avons jusqu'à ce jour travaillé.

Bien évidemment, je mesure la difficulté : le fait que ce Comité directeur compte un certain nombre d'absences importantes rend délicate l'approbation de cette proposition de mise en place d'un Bureau exécutif.

Est-ce que nous pourrons réaliser cela aujourd'hui ? Je n'en sais rien. C'est difficile, car si nous le faisions, cette mesure serait teintée d'une suspicion dès le départ. En tous les cas, nous devons à partir d'aujourd'hui, si possible dans la journée avec des contacts multiples, sinon dans les jours à venir, tout faire pour sortir de ce provisoire.

Je résume, Michel : quelles que soient les conditions dans lesquelles un certain nombre de décisions ont été prises le 3 avril, sous réserve de vérification de détail sur des modalités, mais cela ne pose pas de problème de principe, nous sommes d'accord sur la procédure telle qu'elle est présentée par la direction provisoire. Enfin, dernière remarque : rassembler et sortir du provisoire.

Marie-Noëlle Lienemann

Lors du dernier Comité directeur, nous avons approuvé trois décisions. La nécessité d'un changement de direction du Parti pour donner un signe a l'opinion et à nos militants d'un changement profond de nos structures, de nos pratiques politiques. Deuxièmement, nous avons approuvé un processus de rénovation. Et aussi, pour nous c'est essentiel, la préparation d'Assises de la gauche.

Au-delà de ce débat sur le processus dans lequel nous nous enfermons avec délectation, il nous paraît essentiel de commencer à engager le débat sur le fond. Nous ne pouvons différer plus longtemps le débat sur le bilan. Ce débat conditionnera notre capacité de rebond et notre capacité d'élargissement et de rassemblement.

Les raisons de l'échec sont nombreuses. Nous avons entretenu très vite un sentiment de fatalisme et de paralysie. Ce sentiment est ancré dans nos idées depuis 1984, depuis le tournant de la rigueur.

En engageant le débat sur la parenthèse, nous nous sommes enfermés dans un faux débat. Il y aurait eu d'un côté la France fermée sur elle-même, la politique nationale, qui s'exempterait d'une mondialisation incontournable de l'économie, et de l'autre côté il n'y aurait pas eu d'autre solution, pas d'autre politique possible. Ce n'est pas vrai ! Nous savons pertinemment que nous pouvions engager un certain nombre de changements structurels qui étaient possibles et compatibles avec notre économie. J'en listerai quelques-uns.

La réduction du temps de travail pouvait être engagée. Une réforme fiscale qui pénalise davantage le capital que le travail pouvait être engagée. Il n'est pas vrai que nous pouvions nous contenter des lois Auroux ne faisant en réalité que l'aumône de la concertation aux salariés.

Il n'y avait pas de fatalité dans tout cela, il y avait une faiblesse lourde d'analyse quant à l'état de la société, quant à la nécessité de changer un certain nombre de règles, conceptions et idées que nous avions auparavant. Il faut en prendre la mesure, car nous avons commencé à entretenir l'idée que le socialisme était une idée morte, une idée en déclin : une idée qui était achevée dans son cours historique.

Telle n'est pas notre analyse. Je redoute beaucoup ce que j'ai entendu et ce que notre Parti a voté depuis la chute du Mur de Berlin, ce que nous avons entendu sur le capitalisme soi-disant indépassable… La reconnaissance du marché ne signifie pas l'acceptation du capitalisme. Le capitalisme est une forme d'économie de marché particulièrement redoutable, fondée sur la concentration, fondée sur l'accumulation des richesses, du pouvoir et du savoir.

Il n'est pas inéluctable que des économies de marché soient fondées sur des mécanismes profondément inégalitaires. Je ne crois pas aux limites gagnées d'avance du capitalisme, mais il est vrai qu'il y a des limites sociales, des limites quant à l'équilibre de la planète de ce système qui, s'il devait se mondialiser, serait profondément destructeur.

Il nous faut retrouver le débat idéologique et retrouver l'idée d'un contenu au socialisme. Nous n'accepterons pas, avec mes amis de la Gauche socialiste, l'idée même que le mot "socialisme" disparaisse, parce que nous avons besoin plus que jamais dans ce monde incertain d'une continuité historique. Il est des valeurs qui demeurent, il est des idées qui ne sont pas caduques, même si certaines sont dépassées.

Je pense à la question du travail. Je suis la première à penser que la réorganisation du travail sera un des grands enjeux à venir, mais la revendication légitime de gagner sa vie par le travail est une revendication incontournable pour la gauche. Pourquoi ? Parce que si ce n'est pas le travail, ce sera le capital, et c'est justement cette inversion qui est déjà engagée. C'est pourquoi la réduction du temps de travail est un débat essentiel, car c'est celui qui garantit que chacun ait la capacité d'assumer sa propre dignité qui ne lui sera pas octroyée par charité, mais bien par participation et par implication effective de chacun dans la société.

Tous ces débats, nous les avons éludés la plupart du temps. Nous avons à la fois "surfé" sur une vieille conception qui restais décalée et, en même temps, manqué d'ambition sur les changements qui permettaient de rebondir sur nos valeurs.

Je pourrais prendre d'autres exemples. L'extension de la sphère marchande… Le rapport à l'argent. Nous avons sombré la plupart du temps dans ce culte de l'argent roi, nous avons ouvert la sphère marchande à des secteurs qui pouvaient largement s'en dispenser. On peut découvrir l'entreprise sans penser que l'argent est l'unique valeur qui mesure la qualité des choses, des actes et des rapports entre les hommes et les femmes.

Comment arriverons-nous à régler la question urbaine sans reposer la question du foncier et celle de la spéculation ?

Ensuite, il y a le décalage avec notre base sociale. Nous ne le réglerons pas avec le militantisme de proximité. Cela ne suffit pas parce que nous avons besoin d'un projet commun. On ne pourra pas se dispenser d'idéologie, de projet d'horizon.

Bien sûr, on ne va pas reconstituer des modèles clé en main, mais il est indispensable que nous renouions avec un projet. Notre base sociale est restée démunie devant cette idée de la fatalité de son sont. La deuxième chose qui a accru notre décalage avec notre base sociale, c'est la façon dont nous nous sentions agressés chaque fois qu'un mouvement social émergeait. L'exemple des infirmières a été frappant, on l'a dit et répété dans la campagne électorale.

Leurs revendications, chacun d'entre nous les considérait comme justes. 80 % des militants du Parti, je suis même convaincue que 100 % d'entre eux considéraient que leur lutte était légitime. Nous n'en avons pas fait un levier pour essayer de réduire des inégalités, d'offrir une nouvelle conception de la santé. Nous les avons reçues à coups de jet d'eau !

Le socialisme, c'est d'abord une société mobilisée. C'est d'abord des hommes et des femmes qui prennent en main des revendications.

On dit : elles sont catégorielles. Elles le seront de plus en plus à partir du moment où nous avons, d'une part, une base sociale éclatée, que tout le monde constate, et que, d'autre part, nous refusons de créer des projets communs qui soient l'organisation de convergences entre des luttes et des revendications catégorielles.

De la même façon, nous avons sous-estimé les luttes urbaines. Dans l'opinion française, quand les paysans cassent, on dit : ils exagèrent, mais ils ont raison. Quand les jeunes cassent, on dit : ils exagèrent, ils nous font suer ! Je ne crois pas que la violence soit l'issue. Mais peu de voix s'exprimaient pour dire que la révolte était légitime. Il n'y a pas de message politique qui porte cette idée profonde de la révolte urbaine. Ce message politique de la révolte, tout l'art du socialisme est justement de ne pas l'enfermer dans le nihilisme et dans l'isolement mais de lui proposer des prolongements politiques, et de ce point de vue nous avons considérablement sous-estimé ce que nous aurions pu faire dans ce domaine. Le champ urbain, le champ du cadre de vie, celui qui permet à chacun de se réapproprier une citoyenneté a été beaucoup trop négligé par nous.

Enfin, pour ce qui est des choix politiques, je crois qu'un des plus lourds a été celui du consensus. Ce débat, il va falloir l'avoir lors des États généraux. Ce débat a été un des plus meurtriers. Il est en coïncidence avec d'autres reniements : l'idée qu'il n'y avait plus de différence entre la gauche et la droite, idée que le capitalisme était indépassable, l'idée aussi qu'au fond, la lutte contre l'exclusion prenait le pas sur la lutte contre les inégalités. Combien de gens qui étaient juste au-dessus du SMIC n'ont pas eu d'augmentation de leur salaire pendant dix ans et se sont sentis oubliés, écartés, pendant qu'on multipliait à leurs yeux, à juste titre, ce discours de la lutte contre l'exclusion sociale ? Au lieu de faire un front plus large entre les exclus et la classe ouvrière ou les gens en bas de l'échelle, nous avons accru la césure entre les ouvriers, ceux qui avaient un travail, les petits salaires et les exclus. Cette théorie de la lutte contre l'exclusion qui prime sur le reste à son corollaire politique qui est la politique du consensus. Nous sommes tous unis et il y a ceux qu'il faut intégrer. C'est redoutable parce que c'est le conflit (et là-dessus, je crois que Marx n'est pas mort) qui est le moteur de l'Histoire. Ce n'est pas forcément le conflit violent, ce n'est pas forcément l'affrontement destructeur, c'est le conflit qui crée du compromis, qui va en avant. La théorie du consensus a été pour nous une étape supplémentaire dans l'anesthésie collective. (…)

Michel Rocard

Il ne vous échappe pas que si je suis amené à intervenir pour répondre sur le fond a beaucoup d'entre vous, c'est que nous avons du temps… du moins celui qu'il faut laisser au groupe de travail ! Non, je n'étais pas entré dans ce Comité directeur résolu à être bavard sur le plan théorique. (…)

Mais après tout, je suis heureux que, de manière un peu inattendue, mais chaleureuse et positive, ce Comité directeur ait pris pleinement sa place dans le processus des États généraux, dans l'examen du bilan, de la réflexion sur "où nous en sommes", laissant de côté les problèmes mécaniques, statutaires et d'appareil, qui sont traités par 11 de nos camarades en ce moment.

Puisque un peu plus de la moitié des orateurs ont abordé les problèmes du "pourquoi en sommes-nous la ?, comment en sortir ? que faut-il faire ?", je me sens, moi aussi, convié à le faire, non pas en ma qualité de président de la direction provisoire, mais en tant que militant, membre du Comité directeur.

J'ai simplement un problème de logique de construction dans ma réponse qui m'amène, pour donner un peu de cohérence à mon propos, à traiter à part une question spécifique, très importante, mais qui s'intègre mal au reste dans la réflexion, c'est celle de l'Outre-Mer.

George Pau-Langevin a fait une belle intervention, bien sentie. (…)

Il me faut dire ici que la France métropolitaine, dans ses structures profondes, néglige pas trop l'Outre-Mer, auquel elle est souvent indifférente, et cela se marque jusque dans nos structures administratives.

Nous avons une très grande difficulté à intéresser à l'Outre-Mer les structures de l'administration interne. (…) Ces territoires ont été longtemps méprisés par la République. Ils ont vécu plus d'un siècle, sinon deux ou trois, sous l'empire d'une règle de fer qu'on appelait "l'exclusive", qui était, pour cause de profits faisables dans la métropole, l'interdiction de commercer avec des partenaires de leur environnement régional, pour que tout se passe dans une seule relation avec la métropole. Or, c'est la mort ! C'est comme cela que nous avons criminellement développé un sucre de betterave, en massacrant, le sachant, le sucre de nos trois principaux départements d'Outre-Mer, alors qu'avec une gestion, une vision autres, ces trois départements pouvaient assurer leur avenir économique sur le sucre, principalement.

Nous sommes, je crois, au bout de ce qu'on peut faire sur le plan statutaire et institutionnel. Le fond de l'affaire est que les hommes et les femmes de ces pays aient un avenir, et si possible local. Je n'en vois pas d'autre que dans l'intégration de leur économie dans leur environnement régional.

Je suis content que George Pau-Langevin nous ait faite cette intervention, que le Comité directeur en général écoute distraitement ! Nous ne pouvons pas jouer cette partie qui consiste à les sauver sans que toute la France soit partie prenante dans cette affaire. Nos DOM-TOM, et surtout nos DOM, sont des terres merveilleuses pour aider le "tiers-monde" voisin avec ce que l'occident a de mieux en qualité d'encadrement, en qualité de main d'œuvre bien formée, en techniques. Ils peuvent être les vitrines d'une coopération intelligente. L'assistance technique nécessaire à Haïti, si elle part de la Martinique et de la Guadeloupe, coûtera entre 2/3 et 3/4 moins cher que si elle part d'ici, et ce n'est pas seulement une affaire de billet d'avion, c'est une affaire aussi de salaires du secteur privé.

Les choses seront difficiles à faire, comme par exemple mettre fin au fait que toute rémunération dans la fonction publique dans les DOM est honorée d'un salaire de 40 % supérieur à celui de la métropole, pour raison de dépaysement, même pour les huissiers et secrétaires de Préfecture, etc. natifs de là-bas, alors que le SMIC y est inférieur de 25 % ! Nous aurons à expliquer des choses à nos camarades syndicalistes…

Je nourris pour nos DOM une grande inquiétude. Or, nous avons un devoir de civilisation, car je dirai, mes camarades, comme je l'ai dit pour la Nouvelle-Calédonie (mais c'est vrai pour tous), que nos DOM sont, dans le monde entier, une des très rares, sinon peut-être la seule expérience de décolonisation sans transfert de souveraineté. Et on ne dit pas décolonisation sans transfert de souveraineté sans aller jusqu'à y prendre des risques, y compris dans la manière personnelle dont se conduisent nos coopérants techniques quand ils vont là-bas… fussent-ils membres du Parti Socialiste… Il y en a pour tout le monde !

En tout cas, que le secteur DOM-TOM, que Mohamed Mebtoul et que George Pau-Langevin soient convaincus que, sur ce sujet, je suis prêt à passer du temps, à faire preuve d'énergie et d'audace.

En plus, vous risquez une campagne législative proche… Elle pourrait bien être la première partielle de la République française post-mars 1993.

J'en viens maintenant aux défis qui nous attendent.

Une de mes craintes tout de même, dans ce processus que vont être les États généraux, c'est que soient mises en cause peut-être trop de choses en même temps.

Moi non plus, comme le disait Julien Dray tout à l'heure, je ne suis pas basiste. Même si je considère maintenant que notre problème-clé est une pleine réconciliation avec les militants et les électeurs. Il est des choses sur lesquelles il ne faut pas transiger, la première étant que nous sommes, militants socialistes, des combattants de la transformation sociale qui ont toujours cherché, tout au long de l'histoire, à s'appuyer du mieux qu'ils le pouvaient sur le progrès des idées et de la réflexion scientifique.

Toute l'histoire du mouvement socialiste est marquée d'une volonté d'être à la pointe de la connaissance. Bien des excès que nous devons à nos camarades Marx, Kautsky et quelques autres, sont liés à un excès de scientisme positiviste ; ils étaient parmi les bons connaisseurs de la philosophie des sciences de leur temps, mais ils nous ont tirés trop loin et nous n'avons pas su nous en remettre…

Nous sommes en train de nous apercevoir que la conduite des affaires publiques des hommes ne peut pas se limiter à l'univers du rationnel, il y a de l'irrationnel dans les affaires des hommes dont la situation objective et rationnelle des rapports de classes, donc de production, ne rend pas compte ; il y a des religions, des couleurs de peau, des langues…

Mais il se trouve que les sciences humaines, notamment celles d'entre elles qu'on appelle les sciences cognitives, ont avancé énormément depuis quinze, vingt ans, dans l'indifférence absolue. II faut ce Comité directeur pour entendre parler d'Edgar Morin à cette tribune !

Il y a là des outils d'écoute de l'autre, dans une vision non pas d'accentuation des conflits et des controverses, mais dans une vision de synthèse des richesses par différences.

En tout cas, que notre démarche des États généraux demeure une démarche socialiste dans la volonté de s'approprier le dernier état de la science et de la réflexion de la science sur l'espèce humaine. Aujourd'hui, il s'agit des sciences humaines plus encore que des sciences positives, mais ce sont les sciences positives qui ont commencé à dire qu'il n'y avait ni déterminisme ni fatalisme et que la nationalité n'était pas l'explication du destin du monde… Après tout, ce sont les physiciens qui l'ont dit.

Dans cette permanence historique, nous avons eu une deuxième caractéristique, et c'est celle qui nous met là où nous sommes, car je crois que dans les causes de notre échec il faudra faire le point de celles qui sont franco-françaises (et elles sont lourdes, il y en a pour tout le monde… moi aussi, ancien Premier ministre, au nom du Parti, j'ai pris ma part de critiques et à juste titre, dans un certain nombre de choses dites tout à l'heure, je crois avec justesse, a cette tribune) et de celle qui relèvent de causes plus générales.

Nous sommes les héritiers d'une histoire qui a maintenant un siècle et demi et dans laquelle la constante a toujours été que notre combat pour le progrès social s'appuierait comme un allié sur le progrès technique, le progrès technique permettant le progrès social. Et nous nous sommes trouvés totalement déboussolés dans les décennies 70, 80 quand nous avons découvert qu'à la suite précisément de certaines inventions de nature technique, le progrès technique par lui-même n'entraînerait pas le progrès social. C'est à partir de tout cela qu'il faut rebâtir, et reconstruire une économie du social. (…)

Je dirai d'un mot simple, qui ne se veut pas du tout conflictuel mais seulement intellectuel, que je ne peux pas donner un accord profond à ce qu'a dit Daniel Percheron.

On ne peut pas dire comme cela que la victoire électorale de 1988 valait pour la période précédente et que c'est uniquement sur ce qui s'est passé depuis que nous avons à réfléchir.

Nous avons, dans ce qui nous est arrivé, (la perte de la moitié des voix, des 3/4 du groupe parlementaire et de l'honorabilité collective… c'est tout cela, le bilan), des causes franco-françaises et des causes qui vont au-delà.

Les causes françaises, je les vois de trois catégories principales. Elles nous sont propres, même s'il y a des équivalents ici ou là en Europe.

Les affaires financières. Mais nous avons de quoi rebondir devant l'opinion tout entière. Au jour d'aujourd'hui, il y a plus d'inculpés de droite que d'inculpés de gauche, il y a plus de condamnés à droite qu'à gauche, et surtout la nature des incriminations n'est pas la même. Quand les Français seront devenus d'humeur plus sereine, nous pourrons en parler.

L'incrimination porte surtout sur le traitement que nous en avons eu. Une certaine solidarité, confinant au "clanisme" plutôt qu'à la transparence politique, nous a incontestablement entraînés trop loin et cela nous a été gravement reproché, sans doute à juste titre. Je n'en dirai pas plus là-dessus.

La deuxième critique que nous avons suivie, franco-française, elle a aussi porté sur la non transparence de décisions politiques majeures. Là non plus, je ne m'étendrai pas davantage, nous sommes tous dans le coup, pour y avoir contribué, pour l'avoir accepté. N'insistons pas, c'est limpide, parfaitement clair, et tout le monde le comprend.

Dans les causes franco-françaises, je mettrai la troisième à mes yeux qui est celle qui m'amène à revenir sur mon désaccord avec Percheron, c'est le drame de l'insuffisante explication.

Si vous regardez la séquence électorale, les résultats notamment en ce qui concerne le Parti lui-même et non pas seulement ses rapports avec ses alliés, nous sommes portés par une montée continue qui culmine en 1981, dont d'ailleurs l'échec à quelques sièges ou lors des élections législatives de 1978 ne contredit pas la tendance. C'était une vraie montée, un rassemblement, une espérance. Nous arrivons au succès de 1981.

C'est en 1983 que tout décroche.

Qu'il y ait du chômage, que nous n'ayons pas pu l'enrayer, cela se voyait mais pas qu'en France, il y en avait partout. J'ai pour ma part cet avis - je le soumets comme militant, je vous l'ai dit, ce n'est pas une parole de direction, nous n'en avons même pas délibéré entre nous - que sachant dès avant que ce chômage était irrépressible, que c'était un mouvement de la civilisation, nous ne devions pas ni laisser espérer trop, ni surtout manquer notre explication.

Et je crois beaucoup que la non prise en charge de ce qu'a représenté le virage politique de 1982-1983, quand il a fallu bloquer les salaires, ce que nous avons fait, et limiter l'augmentation du pouvoir d'achat pour équilibrer les comptes financiers du pays, laissé croire que dès que cette mauvaise passe serait terminée, nous pourrions reprendre une politique plus audacieusement distributive, c'est-à-dire une politique dont l'aspect social n'était défini que quantitativement et non pas par rapport à l'identité, à l'espérance, à la responsabilité de chacun.(…)

Il est faux que l'on puisse se contenter de regarder depuis 1988. Il faut regarder plus loin. C'est au niveau du défaut d'explication que nous avons été le plus coupables par rapport eux Français. (…)

D'autre part, laissez-moi vous dire ceci. La vérité c'est que le monde du capitalisme, le monde du pouvoir de l'argent, a réussi sur ce dernier demi-siècle deux victoires formidables, la première c'est à nous convaincre, à convaincre le monde entier qu'il est la seule expression d'une économie dont la performance s'appuie sur la loi du marché. Or c'est inexact.

Et la seconde victoire est idéologique. Dans le combat contre le communisme, les libéraux ont réussi à mettre en cause le rôle de l'État dans l'esprit de beaucoup trop de nos compatriotes.

Nous sommes au terme de cette défaite historique, elle est double et grave. C'est tout cela que nous avons à remonter.

Mais dans ce mouvement, il y a au milieu en plus un cas particulier qui est le cas de l'Europe. Nous sommes le seul continent qui ne renouvelle pas ses générations, nous sommes le seul continent dont l'avenir soit démographiquement incertain, qui ne soit pas sûr de lui-même. L'Europe est le seul continent de la planète où les droits de l'homme, un haut niveau de développement sont complétés d'un honorable niveau de protection sociale, même les États-Unis, le Canada n'ont pas cela.

Cet élément est menacé par une compétition sauvage, organisée par le libéralisme comme il est. Nous avons fait depuis longtemps, 1957, le choix géopolitique de construire l'Europe et une puissance publique capable d'intervenir à ce niveau.

Je sais un gré formidable à François Mitterrand, président de la République, d'avoir enraciné ce choix dans les mentalités de la gauche, dans la volonté de notre propre parti. Mais nous l'avons payé d'un prix important. Car ce choix est de construire cette unité européenne avec des gouvernements qui sont en majorité des conservateurs et de libéraux, qui sont donc souvent intellectuellement complices de cette opération, qui consiste à laisser libre champ au jeu de l'argent, aux grands groupes financiers.

Quel était notre raisonnement ? Il ne dépend pas de nous que nos camarades sociaux-démocrates gagnent leurs élections respectives, il ne dépend pas de nous qu'eux-mêmes se posent de vraies questions sur les excès du libéralisme. Nous n'avons plus d'autre choix dans ce rapport de force minoritaire, que d'espérer qu'au niveau européen la puissance publique assume sa fonction de puissance publique, gardienne de la protection sociale et de la cohésion sociale, garante des limites à mettre au marché. Acceptons-nous que les biens d'éducation, les biens de santé, de culture soient soumis à la loi exclusive du marché ? Le combat commence au GATT, (c'est un communiste qui attire notre attention dessus par un très bon papier dans Libération). Même une banque centrale européenne indépendante, si elle est maîtresse de ses décisions, ne pourra pas faire comme s'il n'y avait pas de chômage en Europe.

Voilà pourquoi nous avons joué ce jeu. Il nous a enlevé nos moyens de faire plus activement une politique sociale chez nous et il nous a enlevé des marges budgétaires en plus. (…)

Reste que je ne crois pas le moins du monde à une stratégie de transformation sociale dans un pays dont la monnaie "fout le camp". Clair !

Cela aussi, il faudra le dire aux États généraux, ou alors je ne sais donc pas où on va. Mais si on signait le contraire, mes camarades, quelle régression. Je vous rappelle le prix formidable que Jean Jaurès a accepté de payer quand il a fait l'unité des trois courants socialistes français, en 1905. Ce prix c'était l'acceptation d'une "culture d'opposition", alors que tout ce qu'écrit Jean Jaurès est marqué de ce que nous appelons une "culture de gouvernement". L'excès de ces concessions de Jean Jaurès, mes camarades, on l'a payé soixante-dix ans ! Allons-nous faire nos États généraux pour repartir pour soixante-dix nouvelles années ?

Non. Il y a aussi du positif dans notre bilan. Les enjeux de demain, c'est de reconquérir notre rapport au savoir, notre rapport à ce que disent les sciences exactes et les sciences humaines aujourd'hui sur les inquiétudes des hommes, sur les problèmes d'identité, sur les problèmes de relations dans une communauté entre les gens qui sont différents. Tout cela commence à s'investiguer dans des conditions porteuses d'avenir.

Le deuxième enjeu de demain : redonner sa densité au combat pour le progrès social.

Tout le monde y est. Les États généraux ont commencé. La presse ne bruisse que de ce débat, Raffy, Morin, Viard, Robin, lisez ces papiers ! Les "intellos" ont ouvert le feu, les États généraux sont en marche.

Il est clair que si nous ne voulons pas une régression, cette redéfinition doit se prendre au niveau de l'Europe. Vous savez que l'année dernière s'est faite une grande transformation de l'Union des Partis Socialistes et Sociaux-démocrates de la Communauté Européenne d'où a jailli un Parti des Socialistes Européens. Il a à son ordre du jour une offensive sur l'Europe sociale. Une rencontre est prévue le 20 juin prochain. C'est dans un militantisme de la transformation sociale, dans ce cadre institutionnel et politique pertinent en continuité avec notre propre combat, que nous pourrons repartir, poser la question de la nature du Parti. (…)

Comme vous le savez, je viens d'être battu aux élections, j'ai regardé un peu tout cela et je vous suggère d'aller faire le même travail d'investigation chez vous. Mon nombre de voix au second tour correspond bien avec la densité en militants socialistes dans chacune des communes. Dans ma ville, je finis à 59 %. Mais on perd là où il n'y a pas ou peu de militants socialistes. Or, si la moyenne de nos partis frères, ceux au nom desquels Daniel Percheron tenait ce langage de respect des militants, si cette moyenne donne la carte de membre à 8 ou 10 % de leurs électeurs, si le record absolu est détenu par les camarades socialistes wallons, qui sont 250 000 contre 130 000 chez nous, et qui donnent la carte à 17 % de leurs électeurs, nous, nous ne l'avons jamais donnée qu'à 1 % ! Nous n'avons jamais eu sociologiquement la capacité de faire un encadrement intellectuel de l'opinion qui enracine les actes et les orientations du Parti ou des gouvernements qui le représentent, ce qui est important quand c'est difficile et quand on a à assumer des décisions pas très populaires. Il y a des raisons pour cela. Elles sont doubles. La première, c'est la malédiction de notre histoire : nous sommes les enfants d'un parti qui entreprend sa cinquième renaissance, mes amis.

Le Parti de 1905, est mort en en 1920 quand, sa majorité, avec le journal, le siège, l'argent et les Cadres des 3/4 des fédérations, est allée fonder le Parti Communiste Français. Ils l'ont reconstruit presque à zéro. Cette deuxième naissance de notre commun Parti, s'est achevée en 1940, pour son déshonneur, quand la majorité du groupe parlementaire a voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain.

Troisième renaissance en 1945 : celle-là est morte d'une guerre coloniale, de la torture en Algérie, et des pouvoirs civils transmis aux militaires. On ne remerciera jamais assez François Mitterrand de l'avoir sorti du coma. C'est la quatrième renaissance avec lui.

La sévérité du choc qu'on vient de prendre nous fait venir à la 5e. À chaque choc, des militants et des électeurs nous ont quitté.

Il faut bien la connaître notre histoire. Elle est brutale. Elle a comme résultat la réalité sociale de notre parti. Qu'est-ce que 100 000 militants au sein de 58 millions d'habitants ? Je vous le demande. Vous êtes sûrs qu'on a trop de militants ?

Une deuxième question : êtes-vous sûrs qu'il est judicieux de ne parler que des militants, plutôt que de parler des adhérents ?

Le collage d'affiches est une activité qui demande de la disponibilité… Il y a là quelques caractéristiques inégalement réparties entre les deux sexes et en tout cas une tranche d'âge particulière. On n'a pas à suivre les devoirs des enfants à l'école, etc.

Le Parti Socialiste autrichien, 600 000 membres, tous les ans, on fait un tour… et les membres, par section, désignent 10 % d'entre eux qui pour l'année feront les tracts, les collages d'affiches, et tout le machin.

90 % sont seulement des adhérents qui discutent en section, font la fête une fois l'an, etc. Est-ce que c'est pire ? C'est cela le Parti socialiste Autrichien.

Chez les Belges, tous les mois, chaque section a une action commune. Il y a une réunion mensuelle avec le secrétaire de la section politique, du syndicat, de la coopérative et de la Mutuelle. De quoi parlent-ils ? Des grands problèmes politiques nationaux, en se partageant le travail. Des grands problèmes de politique locale en voyant comment discuter avec untel, ou le combattre, mais aussi de la prise en charge de la famille X dont le fils a le Sida, ou la famille Y dont le père vient de tomber au chômage.

Nous sommes nés, au 19e siècle, du militantisme de proximité. Souvenez-vous en.

La deuxième : la Charte d'Amiens. L'organisation, par le mouvement syndical, de son autonomie absolue.

En trois phrases, souvenez-vous… les socialistes de l'époque, ivres de joie découvrent qu'un instrument de la pensée, leur amène le socialisme rationnel, convaincant : c'est le marxisme.

Et Jules Guesde se balade avec une arrogance sans pareille pour convaincre tout le monde que cela va être merveilleux. Cette arrogance amène à mépriser le mouvement syndical.

Vous avez, en 1906, une colère négative : "allez faire les compromissions que vous voulez dans les gouvernements bourgeois ?… Nous ne sortirons de la souffrance ouvrière qu'en luttant, et c'est nous, syndicalistes, qui le feront".

C'est un refus de colère des politiques parce que les syndicaux se sentaient insultés. Le drame, c'est que c'est devenu une philosophie.

Tous nos camarades associatifs, ou coopérateurs, qui parlent de leur rejet du politique ne savent plus pourquoi. C'est là que la coupure a commencé. Nous ne deviendrons pas un instrument de transformation sociale, (ou alors on sera un Parti démocrate américain) qu'en élargissant notre base militante.

Dans ces conditions, vous conviendrez qu'il faut être ouvert avec les sympathisants. Nous avons plus de sympathisants que de militants qui ont tenu les bureaux de vote, lors de la dernière campagne. On parle de 100 000 bureaux de vote en France… c'est clair et limpide. II faut qu'ils puissent délibérer en première phase des États généraux.

Nous sommes d'accord pour que cette première phase n'aborde pas les problèmes statutaires du Parti et les problèmes de la désignation du Parti.

Ne seront admis, pour la deuxième phase des États généraux, c'est-à-dire le deuxième Congrès constituant, que des délégués pleinement membres du Parti, y compris ceux qui auront pris leur carte de membres au cours des États généraux première phase. (…)

Nous aurons besoin, en tant que militants, de parler, dans les États généraux, en notre qualité de militants et non pas en notre qualité de responsables pour que s'alimente cette réflexion. Ne doit se perdre ni l'étonnante collusion du socialisme et de la pensée, ni le fait que nous avons dorénavant décidé de placer notre action sous le signe de la responsabilité devant les contraintes.

C'est le rééquilibrage militant et stratégique qui assurera notre naissance à tous, à laquelle je suis heureux que ce bon Comité directeur a contribué. Il l'aura fait d'autant mieux que le groupe de travail dont nous allons entendre le rapport a été positif.