Texte intégral
R. Artz : Il y a eu hier une rencontre des ministres de l'Agriculture français et allemand. Est- ce que vous pensez que cette rencontre a permis de rapprocher les points de vue ?
L. Guyau : C'est une bonne chose que les Allemands et les Français se rassemblent et que ce soit pour l'agriculture, pour les Affaires étrangères ou au sommet de l'État, puisque l'avenir de la communauté européenne, donc notre avenir à nous agriculteurs et aussi citoyens français et européens, en dépend.
R. Artz : Les Allemands se sont aperçus que les remous monétaires récents pouvaient pénaliser les revenus de leurs agriculteurs. Est-ce que du coup, le soutien allemand aux positions françaises sur le GATT pourrait être possible? Est-ce que c'est comme ça qu'il faut négocier ?
L. Guyau : Il est vrai que lorsque les monnaies fluctuent au niveau de la Communauté, il y a des problèmes pour les agricultures de différents pays, et ce n'est pas vrai que pour l'Allemagne. Mais il nous faut donc aller le plus rapidement possible vers un système européen qui permette d'éviter ces fluctuations. Alors les Allemands ont mis ça dans la balance, et cela pèse un peu plus sur les négociations européennes et internationales. Mais j'entends bien, et j'espère bien, que l'on ne va pas brader l'agriculture européenne et française pour les affaires monétaires de la Communauté. Il est exclu, aujourd'hui, pour les agriculteurs français de voir renaître ce que nous avons connu pendant plus de dix ans : les montants compensatoires monétaires. D'autant plus que c'est impossible aujourd'hui puisque les frontières et les douanes n'existent plus entre les deux pays. Il faut donc pouvoir négocier entre la France et l'Allemagne. Je pense que c'est dans cette esprit-là qu'a avancé la discussion hier.
R. Artz : E. Balladur va se rendre à Bonn demain. Quelles propositions jugeriez-vous inacceptables en matière agricole dans le cadre du GATT ?
L. Guyau : Première chose, nous jugerions inacceptable que l'on mette des barrières entre la France et l'Allemagne qui amplifient les distorsions communautaires. Et vis-à-vis du GATT, nous rappelons ce que nous avons dit maintenant depuis six ans, dans le cadre de la résistance que nous avons menée sur cette négociation, c'est que le pré-accord de Washington qui a été passé l'année dernière entre la Communauté et les États-Unis est inacceptable en l'état. Il doit être revu, car il ne permet pas, ni à l'agriculture, ni à d'autres secteurs par la suite, de pouvoir continuer à exporter de façon sereine pour l'Europe, car il nous oblige à importer des produits sans préférences communautaires satisfaisantes, mais surtout enlève toute liberté et toute marge de manœuvre à la communauté. C'est inacceptable, d'autant plus, qu'il y a un dernier point qui est celui de la monnaie. Le dollar est naître sur le monde au niveau des échanges internationaux. Il pourrait faire fluctuer tous ces accords d'un seul coup par une variation monétaire.
R. Artz : Est-ce que la France peut prendre le risque de se trouver isolée et donc opposer son veto à la prochaine réunion des ministres du 20 septembre ?
L. Guyau : La France n'a pas le choix, à Bruxelles dans les jours qui viennent. C'est d'obtenir de ses partenaires qu'il y ait une révision, une renégociation de cet accord de Blair-House, ou sinon la France doit aller jusqu'à la crise s'il le faut, car ce n'est pas l'avenir de l'agriculture, ni que l'avenir de la France, c'est l'avenir de toute la Communauté toute entière dont il est question. C'est un acte politique que l'Europe doit montrer aux États-Unis : oui, l'Europe veut exister et elle existe. Les Allemands en sont eux aussi convaincus.
R. Artz : Ce n'est pas l'impression que l'on a quand on entend le ministre de l'Économie allemand qui dit qu'il attend des concessions de la France sur le volet agricole du GATT.
L. Guyau : Vous avez raison, dans les huit jours passés nous avons vu une montée en pression de l'ensemble des ministres du gouvernement Allemand mais pas encore de M. Kohl. Et j'espère bien que M. Kohl, au-dessus de la mêlée, saura faire comprendre à l'ensemble de son pays, mais aussi à l'ensemble de l'Europe que la construction européenne, y compris par l'accord franco-allemand… ce doit être une réalité et cela ne doit pas se faire sur le dos de l'agriculteur. Quant à nous, nous sommes déterminés à faire pression permanente auprès du gouvernement français et de l'Europe pour que ça aille dans ce sens-là. Nous n'avons pas combattu pendant six ans pour abandonner au dernier moment.
R. Artz : Il y a des manifestations qui sont annoncées par d'autres que vous, le 15 septembre. Comment vous réagissez par rapport à ça ?
L. Guyau : Notre position est claire. Nous avons mené notre action syndicale depuis déjà de nombreuses années. Nous continuerons à la mener dans le sens que nous souhaitons, c'est-à-dire de la résistance vis-à-vis du gouvernement français vis-à-vis de ses négociations internationales. Et nous avons déjà engagé depuis 15 jours une action syndicale à Bordeaux qui aura lieu le 31 août en direction de ce problème d'exportation. Il est exclu pour nous d'engager des actions syndicales qui remettent en cause la sécurité mais aussi qui dérangent la population française. Nous ne voulons pas prendre la population française en otage. Car c'est au gouvernement, aux pouvoirs publics de prendre leurs décisions. Nous aurons un conseil d'administration le 2 septembre suivi d'un conseil national pour définir notre stratégie syndicale. Et le 20, lors du Conseil des ministres des Affaires étrangères et de l'Agriculture au niveau communautaire nous serons présents dans l'action syndicale pour montrer au gouvernement qu'il ne faut pas reculer et que nous attendons beaucoup de lui.
R. Artz : Quel est le climat actuellement dans le monde agricole ?
L. Guyau : Le climat est un climat d'inquiétude parce que les agriculteurs ont déjà été secoués très fortement pour certains dans le cadre de cette réforme de la PAC. Et ils ont surtout peur des conséquences de cette réforme, mais surtout des engagements qui pourraient être pris au niveau international. Ce qui les inquiète le plus, c'est que les conséquences, qu'ils connaissent dans leur économie agricole, ont des répercutions très graves vis-à-vis de tout le milieu rural, vis-à-vis de toute l'économie rurale, et vis-à-vis de l'emploi. Ça n'est plus un problème agricole, c'est un problème de société.
R. Artz : Et vous avez l'impression d'être compris ? J'ai noté que vous avez utilisé à deux reprises le mot de "résistance". C'est un mot très fort.
L. Guyau : C'est un mot très fort. C'est une résistance vis-à-vis de l'agression américaine plus particulièrement. N'oublions pas que la volonté américaine dans ces négociations internationales, c'est de détruire la construction européenne. L'Europe gêne au niveau du commerce international. Nous n'allons tout de même pas accepter, nous l'Europe, d'être les vassaux des Américains alors que nous représentons 350 millions de consommateurs solvables. L'Europe doit pouvoir protéger, L'État européen, l'État français doit pouvoir protéger ses citoyens par un minimum de règles aux frontières.
R. Artz : Et vous êtes optimiste ?
L. Guyau : Je suis toujours lorsqu'on est syndicaliste. Mais nous sommes déterminés et nous sommes quand même inquiets. C'est pourquoi il nous faut la solidarité et la volonté commune de l'ensemble du monde agricole, des autres secteurs. Nous avons des liens avec le patronat, avec l'artisanat, avec les PME et les cadres pour pouvoir mener ce combat commun. Car ça n'est pas qu'agricole, c'est un débat de société aujourd'hui.