Interview de M. Laurent Fabius, député PS, à RTL le 1er septembre 1993, sur la réforme constitutionnelle sur le droit d'asile, la popularité de M. Balladur et la cohabitation, les acquis sociaux.

Prononcé le 1er septembre 1993

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Média : RTL

Texte intégral

P. Caloni : Comment est-ce que l'on peut éviter une révision de la Constitution pour intégrer le droit d'asile et les accords de Schengen selon vous ?

L. Fabius : C'est une question qui n'est pas très simple. Il y a trois textes qu'il faut avoir présents à l'esprit. D'abord, le préambule de la Constitution de 46 qui dit : la France reconnaît le droit d'asile, c'est-à-dire qu'elle accueille des gens qui viennent de l'extérieur et qui sont persécutés pour leur action en faveur de la liberté. Il y a un deuxième texte qui date de 1952, et qui précise dans quelle mesure fonctionne l'OFPRA. Et un troisième texte qui sont les accords de Schengen complétés par les accords de Dublin. Ce sont des accords internationaux qui disent que maintenant il faut agir au niveau européen : c'est-à-dire que si un réfugié vient de l'extérieur, se présente dans un pays, comme l'Allemagne, et qu'il est refusé, eh bien il ne peut pas se représenter en France pour que la France lui dise : vous avez le droit d'entrer. Voilà les trois textes. Alors là-dessus est intervenu le projet de C.  Pasqua qui a été voté par la majorité de l'Assemblée, et la décision du Conseil Constitutionnel. Et ce dernier dit simplement : il faut respecter le droit d'asile, ce n'est pas du tout contraire avec la convention de Schengen puisqu'elle est conforme à la Constitution. Mais le droit d'asile doit être respecté. C'est développer une polémique à laquelle je n'ai rien compris sur le plan juridique, je comprends les raisons politiques. On peut très bien, et même on doit lutter contre les abus du droit d'asile sans modifier la Constitution. S'il y a quelque chose qu'on peut modifier c'est la loi sur l'OFPRA.

P. Caloni : Qu'est-ce qui fait que certains parlent d'une révision de la Constitution ?

L. Fabius : C'est le ministre de l'Intérieur qui a lancé cette idée de révision constitutionnelle, peut-être était-ce une manière de répondre à la décision du Conseil Constitutionnel, je crois surtout que, dans son idée, c'était une pensée politique. À partir du moment où il y a un débat sur la révision constitutionnelle, les gens globalisent et disent : « êtes-vous pour ou contre l'immigration ? ». Et ce n'est pas mauvais pour un ministre de l'Intérieur de faire monter la mayonnaise en matière de lutte contre l'immigration clandestine. Mais sur le plan juridique il n'y a aucune nécessité.

P. Caloni : Est-ce que vous souhaitez que le président de la République rejette la proposition de réforme de la Constitution ?

L. Fabius : Je ne sais pas ce que fera F. Mitterrand, c'est sa prérogative. Mais je crois qu'une révision est inutile. En plus, je rejoins sur ce point un argument qui a été développé par V. Giscard d'Estaing : si on peut éviter la multiplication des révisions constitutionnelles autant le faire. Je ne crois pas du tout bon de réviser sans cesse la Constitution et de lancer un débat : êtes-vous pour ou contre l'immigration ? Alors que ce n'est pas du tout le sujet.

P. Caloni : Si le président de la République acceptait une révision est-ce que politiquement cela serait une façon de renforcer la position du Premier ministre ?

L. Fabius : Je ne pense pas qu'il le ferait pour ces raisons-là.

P. Caloni : Que dites-vous des sondages d'opinions très favorables à E. Balladur ?

L. Fabius : Ces sondages sont très bons. Je crois qu'il y a les qualités propres du Premier ministre, c'est quelque chose qui joue. C'est un homme qui est courtois qui est posé, qui prend les problèmes d'une façon équilibrée donc cela ça joue. Il y a un deuxième point qui joue dans l'électorat de droite. C'est que cet électorat de droite est lassé de la querelle qui date depuis des décennies entre J. Chirac et V. Giscard d'Estaing. Je crois que E. Balladur intervient comme un élément un petit peu nouveau. Il y a un troisième point : vous avez eu en mars dernier un grand succès en sièges de la part de la droite. Les Français ne veulent pas se déjuger cinq mois après parce que cela serait une espèce de renoncement à l'espérance. Mais en même temps, dans ces bons sondages, il y des éléments de fragilité. D'abord tout le monde attend qu'il y ait un redressement en matière de chômage. Or, je crains que les pistes qui ont été proposées par le gouvernement ne permettent pas ce redressement. On le constatera à la fin de l'année où il y a un rendez-vous avec les résultats. Deuxième fragilité : au sein même de la droite, il y aura des réactions, en particulier venant de J. Chirac et de son entourage. On peut entrer dans des querelles intestines. Et puis, troisième zone de fragilité : j'espère que l'opposition va mener une politique active pour expliquer qu'il y a, à la fois, d'autres solutions en matière d'emploi, et qu'il faut avoir une politique de meilleure justice sociale. Alors tout ceci fait que l'on devrait pouvoir voir une évolution de l'opinion.

P. Caloni : Que dites-vous du choix de la BNP comme première entreprise que le gouvernement va privatiser ?

L. Fabius : Je suis contre la privatisation systématique, mais à partir du moment où le gouvernement a fait ce choix, je crois que c'est un choix astucieux. D'abord parce que la BNP a été très bien dirigée par son précédent président M. Thomas ensuite parce que le nouveau président M. Pebereau est un homme tout à fait remarquable, et aussi parce que la BNF est dans une bonne situation. C'est donc un choix intelligent.

P. Caloni : L'accord entre Israël et l'OLP ?

L. Fabius : C'est une formidable espérance parce que cela faisait des décennies que c'était La ruine. Il y a une lueur d'espoir. Et en plus c'est quelque chose de très émouvant. Je crois que l'Europe et que la France, doivent appuyer cet accord. C'est le chemin de l'intelligence, du courage et de l'espoir.