Texte intégral
J.-P. Elkabbach : Si vous étiez à Bruxelles, que feriez-vous ?
N. Notat : Mon soucis serait double. Il serait, bien évidemment, de promouvoir le meilleur rapport de force par rapport aux États-Unis car il est évident que l'Europe doit s'affirmer par rapport à des nouvelles règles du jeu dans le commerce international. Mais, à l'inverse, je ferais attention de ne pas aller jusqu'où il ne faut pas aller trop loin pour mettre l'Europe en miettes. Or, l'Europe aujourd'hui est déjà suffisamment fragile. Elle a bien du mal à retrouver sa marche en avant, ce n'est pas le moment que des intérêts nationaux mettent en péril l'unité et la cohésion de l'Europe. Oui à des rapports de force avec les États-Unis qui soient plus équilibrés mais attention, ce qui est fondamental c'est quand même que l'Europe ne sorte pas en éclats de cette affaire.
J.-P. Elkabbach : La crise peut être un des moyens de défendre aujourd'hui les intérêts de la France ?
N. Notat : Oui, une crise c'est toujours à la fois la crise de tous les dangers. Tout le monde peut se mettre à paniquer mais nous aurions tendance à dire aussi que la crise c'est toutes les opportunités à saisir pour sortir des solutions qui étaient inédites jusqu'à maintenant. Là, il faut la volonté politique de nos hommes politiques. Il faut maintenir le cap sur un objectif central qui est l'Europe, et c'est cela qui sera déterminant.
J.-P. Elkabbach : M. Balladur a dit que l'économie ne doit pas seulement miser sur la productivité financière, elle doit intégrer la dimension sociale. Ça doit vous plaire ?
N. Notat : Oui, ça sonne bien aux oreilles mais l'efficacité semble tarder à venir. Ça met en lumière ce paradoxe, que l'on peut vouloir mettre le social au cœur des priorités et puis, en même temps, continuer à voir ses emplois complètement sacrifiés. J'entends parler de gel de licenciements. Si c'était la bonne solution, je dirais oui, mais j'ai peur qu'après le gel il y ait le dégel, et qu'après s'être complètement contenus dans des licenciements, on voit déferler d'un seul coup une série de licenciements. Je ne crois pas que ce soit la bonne solution. Je préfèrerais que le Premier ministre montre la vraie direction. Ce serait une occasion de voir si la loi quinquennale qu'il prépare est aussi hardie que ce qu'il veut dire.
J.-P. Elkabbach : Qu'est-ce que c'est que la bonne direction ?
N. Notat : C'est cesser de penser que la compétitivité des entreprises est forcément négative pour l'emploi. Il faudrait que les directions d'entreprises se disent finalement, réfléchissons, essayons, avec le même souci de compétitivité, de réfléchir à une organisation du travail qui réduise globalement le travail de chacun, quitte à changer l'organisation du travail, à la rendre plus souple. Il n'y a pas de tabous pour nous de ce point de vue. L'État qui veut donner sa part cet effort doit apporter sa contribution en aides publiques.
J.-P. Elkabbach : Ça c'est une politique qui prend des années et là il y a des urgences, des entreprises ont même annoncé qu'elles devaient licencier. Que fait-on ? Dans quel cas accepteriez-vous qu'il y ait des licenciements ou des disparitions d'emplois ?
N. Notat : Il peut y avoir des disparitions d'emplois dans un secteur donné, si ce secteur est soumis à une concurrence ou des problèmes tels que ce n'est plus dans ce secteur qu'il faut créer des emplois, mais il y a une obligation dans ce cas d'en créer dans d'autres. Et les entreprises concurrentielles dans ce cas ne sont pas dispensées de cet effort. Ce n'est pas juste de dire que ça va prendre du temps. Il y a quelques mois, quelques entreprises ont fait la preuve de cette capacité d'arbitrer entre une réduction du temps de travail, des salaires et des emplois. Les grandes entreprises pourraient aussi tenter dans cette voie les solutions à rechercher.
J.-P. Elkabbach : À la CFDT vous êtes prêts à des actions conjuguées avec d'autres syndicats ?
N. Notat : Oui à partir du moment où nous sommes d'accord sur les objectifs. Or aujourd'hui ce n'est pas le cas.
J.-P. Elkabbach : Quelle est la stratégie de la CFDT dans ces temps de crise ?
N. Notat : D'être un syndicat qui assure la défense, et en particulier l'aide à l'emploi. Et pour faire cela, il faut que tous les autres acteurs, les politiques, le patronat, prennent leur part. Nous ne le ferons pas tout seuls. Nous voulons donc être critiques, exigeants vis-à-vis de ces gens-là mais constructifs aussi car les salariés n'attendent pas qu'on dise que rien n'est jamais bon dans ce pays sur n'importe quelle proposition. Il faut savoir être plus capables d'initiatives. Puis il nous faut un CNPF, un patronat. Car pour négocier, il faut être deux. Il faut que le patronat se redresse, qu'il y ait un sursaut et qu'il accepte enfin la négociation au niveau du défi que nous avons à relever.