Texte intégral
Le Figaro : 2 novembre 1993
Nous vivons décidément une drôle d'époque. En 1987, c'était le livre – La France paresseuse – d'un ancien de Mc-Kinsey, Victor Scherrer, qui faisait recette. Chiffres à l'appui, il démontrait que les Français ne travaillaient pas assez par rapport à leurs partenaires et qu'il faillait engager la « reconquête du temps de travail ».
La politique libérale menée par le gouvernement de l'époque allait conduire à la création de quelque 800 000 emplois.
Aujourd'hui, c'est la thèse d'un consultant d'Arthur Andersen qui fait recette : pour faire reculer le chômage, les Français doivent « travailler moins ». On se met à nouveau à rêver à cette potion magique bien française à laquelle personne d'autre dans le monde ne pense : le partage du travail. Décidément, il y a bien une « exception culturelle française ».
On reste stupéfait devant l'écho donné à une idée qui défie le bon sens.
D'abord la simple évidence : ce n'est pas en travaillant moins que l'on fait face aux difficultés.
Ensuite, la simple observation des pays les moins touchés par le chômage. Ce ne sont pas ceux qui travaillent le moins, au contraire. Aux États-Unis et au Japon, on travaille davantage – respectivement 200 et 350 heures de plus – et pourtant le chômage y est nettement inférieur (6,7 % et 2,5 %). A notre porte, face à un chômage qui s'aggrave, les Allemands qualifient d'« erreur du siècle » leur marche vers les 36 heures et réagissent on se proposant de « travailler plus » et de revenir aux 40 heures.
Enfin, la simple leçon notre propre expérience. Depuis 10 ans, nous n'avons cessé de réduire la durée du travail, sans résultat. La baisse de la durée hebdomadaire du travail, la généralisation de la cinquième semaine de congés payés, l'abaissement de l'âge de la retraite, la multiplication des préretraites au travers des plans sociaux, n'ont pas réduit le chômage. Au contraire !
Cependant, les drames sociaux du chômage sont trop graves aujourd'hui pour écarter l'idée du partage du travail sans l'explorer plus avant.
* Le surcoût
Une entreprise ne peut réduire la durée du travail et embaucher que si cela ne handicape pas sa compétitivité. Théoriquement, réduire de 20 % le temps de travail de quatre salariés doit conduire une entreprise à embaucher un salarié supplémentaire pour obtenir la même production.
En fait, les choses ne sont pas si simples. Les hommes ne sont pas des pions interchangeables et l'on ne trouvera pas forcément les qualifications nécessaires chez les chômeurs.
De plus, une telle modification a un coût. Elle peut compliquer la vie de l'entreprise, allonger la durée de l'encadrement nécessaire, nécessiter des équipements complémentaires, ajouter un surcoût de formation, d'adaptation et de gestion des embauches nouvelles. Sans compter le surcoût salarial, si les salaires ne diminuent pas proportionnellement à la durée du travail.
Dans certains cas, ces surcoûts pourront être compensés obtenus grâce à une meilleure organisation du travail et une utilisation plus longue des machines. Il n'est donc pas impossible de coupler réduction du temps de travail et embauche supplémentaire, mais cela ne peut concerner que quelques entreprises. Il s'agit alors en fait de flexibilité du temps de travail, et non pas de partage du travail. C'est cette flexibilité que le gouvernement entend encourager : annualisation de la durée du travail, temps partiel, temps choisi, retraite progressive, semaine des 4 jours…
Tout autre est la logique du partage du travail. Il ne s'agit plus de travailler moins parce que l'on travaille mieux, mais de travailler moins pour laisser la place aux autres. Quelles que soient les formules proposées, elles passent toutes par la contrainte et la subvention.
Lorsque, récemment, le dirigeant d'une grande entreprise s'est prononcé en faveur des 32 heures, il y a mis deux conditions : 1) une aide financière de l'État : 2) une application obligatoire à l'ensemble des entreprises pour ne pas fausser la concurrence. On retrouve ces mêmes exigences chez les inventeurs de la semaine des 4 jours. Pour être efficace – disent-ils –, la réduction du temps de travail doit être massive. Ce qui est manifestement le cas de la semaine des 4 jours. Elle est l'équivalent de 6 ou 7 semaines de congés payés supplémentaires ou d'un abaissement de l'âge de la retraite de 6 à 7 ans.
Il faut aussi, pour pouvoir embaucher, contraindre tout le monde à réduire sa durée du travail. En enfermant le travail des Français dans la semaine des 4 jours (les entreprises continuant à travailler 5 jours), on évite, disent-ils, les inconvénients des autres formes de réduction du travail, la semaine des 35 heures, par exemple, qui laisserait ceux qui exercent des responsabilités « continuer à en faire 50 ou 60 » !
On reste confondu devant tant de naïveté. Qui ne voit l'immense perte de richesses et d'emplois que représenterait l'astreinte a la semaine des 4 jours des Français les plus créatifs, les plus innovateurs : les chercheurs, les cadres, les chefs d'entreprise ?
* Contrainte et subvention
Le partage du travail a besoin de subventions, car il coûte à l'entreprise. Il coûte d'autant plus que la plupart de ses partisans ne se risquent pas à proposer une baisse des salaires proportionnelle à la réduction de la durée du travail.
Comment payer ? « Avec l'argent qu'on dépense aujourd'hui pour le chômage », répondent nos brillants inventeurs.
Que d'erreurs ne pourrait-on légitimer au nom de la même logique comptable !
Pourquoi ne pas subventionner également les entreprises qui supprimeraient des machines pour occuper davantage de main-d'œuvre ?
Pourquoi tout simplement ne pas utiliser l'argent du chômage pour créer des emplois dans la fonction publique ?
En réalité, toute subvention donnée à un emploi se fait au détriment d'un autre emploi. L'argent public que l'on dépense est toujours un argent que l'on prélève. Laissé entre les mains des entrepreneurs ou des consommateurs, ce même argent aurait servi à investir, à acheter des produits ou des services, et donc à créer d'autres emplois. D‘ailleurs, comment une subvention uniforme pourrait-elle compenser des surcoûts très différents d'une entreprise à l'autre ?
Comment demander aux petites entreprises, celles de moins de 20 salariés par exemple (près de 2,1 millions sur 2,2 millions), de se convertir à la semaine des 4 jours ? Comment leur demander d'embaucher 1/5 de chauffeur ou, 1/5 de comptable ?
Derrière ces sophismes se cache en réalité un contresens fondamental sur l'emploi. Dans une économie marchande, il y a emploi nouveau lorsqu'il y a création de richesse nouvelle ayant valeur d'échange. Or le partage du travail, tel qu'on nous le présente, ne crée pas de richesse nouvelle, il ne fait que répartir autrement le travail. Il est économiquement stérile. Subventionner massivement le partage du travail constitue une erreur économique. Ce qui est très différent des subventions ou des exonérations qui accompagnent l'insertion de certaines catégories de chômeurs lorsqu'il s'agit de vrais emplois créateurs de richesse, liés au développement des entreprises.
* Les lois de l'économie
Si le partage du travail rencontre aujourd'hui un tel succès, c'est parce que se répand l'idée que nos économies modernes ne sont plus capables de créer de nouveaux emplois, que les progrès de la technique, l'internationalisation des échanges, vont être de plus en plus destructeurs d'emplois. Certains des partisans du partage du travail ajoutent même que la production n'a guère besoin de croître car, globalement, nos besoins marchands sont aujourd'hui satisfaits !
C'est méconnaître une vérité économique fondamentale : l'emploi crée l'emploi. Celui qui entreprend, celui qui travaille plus, crée davantage, crée un surplus de richesse et génère du même coup un pouvoir d'achat supplémentaire pour de nouveaux produits, de nouveaux services, qui permettra à son tour la création de nouveaux emplois.
Les emplois nouveaux ne résulteront pas du partage des emplois actuels, mais de l'invention de nouveaux emplois. Il ne s'agit pas de diviser l'emploi en parts égales mais de multiplier la création d'emplois.
En voulant partager le travail, c'est-à-dire interdire à certains d'augmenter leur travail, on leur interdit du même coup d'acheter le travail des autres. Le partage du travail n'est au bout du compte qu'un partage forcé des salaires, générateur de pauvreté et de chômage.
À prétendre remplacer les lois de l'économie par les lois du Parlement, on fait naître certes beaucoup d'espoir, mais on risque bien des déconvenues.
Prenons le chômage du bon côté. Cessons de nous lamenter sans fin sur le fait qu'il y a trop de chômeurs : nous ne le savons que trop ! Disons-nous que nous n'avons pas assez d'entrepreneurs et qu'il reste trop d'obstacles sur le chemin de ceux qui entreprennent.
RTL : Mardi 2 novembre 1993
P. Caloni : Aujourd'hui va débuter l'examen par le Sénat de la proposition des 32 heures de travail par semaine. Vous travaillez combien de temps par semaine, vous ?
A. Madelin : J'en sais rien, 30 heures, ça doit être un travail à mi-temps non ?
P. Caloni : Ce n'est pas votre tasse de thé, cette histoire ?
A. Madelin : Si j'ai pris position très fortement contre ce que j'appelle une nouvelle utopie, c'est parce que je crois que le chômage est trop grave à la fois pour ne pas discuter des idées nouvelles, mais en même temps pour faire rêver. Souvenez-vous, il y a une dizaine d'années, une utopie : je vais créer un million d'emplois dans l'année qui vient, et on n'a rien vu venir si ce n'est l'aggravation du chômage. Le gouvernement a choisi une voie, qui est celle de la confiance dans une économie de liberté, de la création de richesses nouvelles en libérant les entreprises d'un certain nombre de contraintes. Ne rêvons pas d'une solution miracle à contre-courant de l'ensemble du monde, de nos partenaires. Une idée qui heurte le bon sens parce que le plus petit artisan de France sait très bien que lorsque l'on est en difficulté, c'est rarement en travaillant moins, en relâchant l'effort que l'on va se sortir des difficultés. Cela heurte aussi l'expérience des autres parce que les pays qui réussissent beaucoup mieux que nous en matière de chômage, le Japon, les États-Unis, sont des pays qui travaillent beaucoup plus que nous. Regardez de l'autre côté du Rhin, l'Allemagne découvre aujourd'hui avec frayeur qu'elle ne travaille pas assez. Elle a stoppé sa marche vers les 35 heures et on est en train de pratiquer la reconquête des 40 heures. Et puis la France tout simplement parce que depuis plus de 10 ans, nous n‘avons cessé de pratiquer la réduction de la durée du travail sans résultat.
P. Caloni : Mais est-ce qu'il faut revenir sur les 39 heures ?
A. Madelin : Je crois qu'il faut donner le plus de liberté possible en ce qui concerne le travail. Des rigidités supplémentaires sur le marché du travail, au moment où l'emploi est en train de se transformer, ce serait une erreur monumentale. Il y a des tas d'entreprises qui aménagent leur temps de travail, des entreprises pratiquent la semaine de quatre jours depuis plus de dix ans. Mais lorsqu'elle est possible c'est parce que dans le même temps, on organise ses équipes autrement et l'on fait travailler davantage les machines. Il y a des gens qui travaillent sept jours sur sept, 24 heures sur 24, 365 jours par an. Il y a le temps partiel, le temps choisi, mille et une formules d'aménagement du temps de travail.
P. Caloni : C'est ce qu'on appelle la flexibilité ?
A. Madelin : Ce qui n'a rigoureusement rien à voir avec le partage du temps de travail. On peut faire des expériences, il faut les encourager, mais ce qui est grave, ce sont les idées modernes qui consistent à dire : on va généraliser cela. La généralisation passe par l'obligation, la subvention. L'obligation serait une erreur, la subvention, on n'a pas l'argent.
P. Caloni : Partage du travail, mais surtout pas partage du salaire, ça « pas touche » quand même ?
A. Madelin : Ce que proposent les partisans de la semaine de quatre jours, c'est tout de même de baisser un peu les salaires, mais pas complètement. Alors, comme on n'ose pas dire franchement qu'on va baisser les salaires à proportion de la réduction de la durée du travail, il va falloir subventionner. Un chiffre a été avancé par certains partisans, 140 milliards de transfert. Il y a quelques semaines, lorsque l'on avait donné presque 9 milliards à Bull, cela représentait deux années de l'impôt de tous les artisans de France. Nos inventeurs nous disent que comme on va résoudre le problème du chômage, on va économiser sur l'indemnité-chômage. C'est l'histoire de votre femme qui revient et qui dit, j'ai acheté un manteau à 3 000 francs mais j'ai fait 2 000 francs d'économie parce qu'il valait 5 000.
P. Caloni : Vous aviez qualifié ce projet de vieille lune socialiste, mais les défenseurs sont des partenaires de votre majorité.
A. Madelin : L'objectif de la réduction du temps de travail, ce sont des objectifs que se fixaient les socialistes. Aujourd'hui, au moment où le gouvernement a choisi une autre politique, qui ne fera pas l'économie de l'effort, du courage, je trouve qu'on fait une erreur politique à laisser entendre qu'il existe une autre solution, une solution miracle à laquelle personne dans le monde n'a pensé, et qui serait la solution socialiste. Alors l'expérimentation, oui, mais faisons extrêmement attention à ne pas faire rêver à une sorte de grand Noël du travail.
P. Caloni : Le secteur dont vous êtes le ministre, les PME, est un secteur créateur d'emplois ?
A. Madelin : Ce secteur est créateur d'emplois mais aujourd'hui, les PME subissent la récession comme les autres et même, sans doute un peu plus que les autres. Mais comment voulez-vous partager le travail dans une entreprise de 10 ou de 20 salariés, ce n'est pas possible, on ne peut pas embaucher un cinquième de chauffeur ou de comptable. La réalité du partage du travail serait que l'on ferait payer les petits. Ce que je dis souvent, c'est qu'il n'existe qu'une seule solution en matière d'emploi : la relance par l'entrepreneur et particulièrement la petite entreprise, seule créatrice d'emplois. Il ne s'agit pas de diviser les emplois existants, il s‘agit de multiplier les emplois nouveaux. Et si nous avons trop de chômeurs aujourd'hui, c'est parce que nous n'avons pas assez d'entrepreneurs ou que nous avons trop d'obstacles sur le chemin de nos entrepreneurs.
P. Caloni : Vous les incitez comment à créer des emplois ?
A. Madelin : Le partage du travail est un thème qui risque de détourner l'attention des vrais problèmes. Les vraies causes, c'est l'hyper-réglementation. On va alléger, on va déposer un projet de loi sur l'allégement des contraintes sur l'entreprise, trop de rigidité. C'est la loi Giraud. Et puis encore, trop de dépenses publiques. Il faut que tout le monde comprenne que l'on ne peut pas continuer ainsi à multiplier les dépenses publiques. Ce sont elles qui sont, pour une très large part, responsable du sur-chômage dans notre pays.
Le Journal du Dimanche : 7 novembre 1993
« Je ne voudrais pas qu'en encourageant une telle expérimentation, on cultive une illusion générale. Tout concept de partage du travail repose sur l'idée fausse qu'il existe dans notre pays une quantité fixe de travail, comme le nombre de kilomètres carrés par exemple, et qu'il conviendrait aujourd'hui de partager. Pour un économiste, il n'y a pas de limite à la quantité de travail possible !
L'histoire nous apprend que chaque crise économique ramène sur le devant de la scène les théories selon lesquelles le moment est venu de partager et non plus de produire, ramène en fait les solutions d'une économie dirigée. Déjà, au siècle dernier, avant 1848, il y avait des députés à l'assemblée pour dire : « La France produit trop. » La récession économique aujourd'hui est porteuse d'une même récession intellectuelle !
Je crains que le rideau de fumée du partage du travail ne cache l'essentiel, à savoir que c'est l'excès de nos dépenses publiques, improductives ou faiblement productives, qui est la principale cause du chômage.
Renforcer dirigisme et subventions sous couvert d'encourager l'emploi, c'est faire fausse route. Les chômeurs ne doivent pas servir de cobaye a des théories économiques abracadabrantes. Que les nouveaux prêtres du partage du travail essaient d‘aller convaincre ceux de nos concurrents, américains ou japonais, qui travaillent plus que nous !
Et je sais bien que la facture de tout ça serait des impôts supplémentaires pour ceux qui travaillent le plus ! »