Texte intégral
Toute la lumière
N'étant pas professeur agrégé de droit, je parle toujours de la justice avec beaucoup de prudence. Il m'est arrivé pourtant de m'inquiéter publiquement. C'était il y a plusieurs années, quand le pouvoir donnait l'impression de chercher à étouffer systématiquement les "affaires". On avait donc commencé à employer l'expression de "justice à deux vitesses", reprenant contre la justice cette vieille accusation de n'être pas la même pour les puissants et pour les simples citoyens ; ce qui était déjà dans les fables de La Fontaine et d'autres bons auteurs. Dans les sondages d'opinion sur la plus ou moins grande popularité des professions (venaient bien sûr en tête les pompiers, puis les médecins), il se confirmait que toutes les professions judiciaires souffraient d'une grave perte de confiance. "Trop lent, trop lourd, trop cher. Et si on a gagné son procès, on avait donc raison, pourquoi payer l'avocat ? Et si on a perdu, pourquoi le payer, puisqu'il était, c'est clair, mauvais ? D'ailleurs, si on ne connaît pas le greffier…"
Soyons sérieux pour une question aussi sérieuse. Il n'y a pas de civilisation sans justice efficace et respectée. Lors du débat sur la création d'une commission d'enquête en mai 1991, j'étais monté à la tribune de l'Assemblée nationale pour rappeler : "Ce qui est démoralisant et inquiétant pour tous les citoyens, c'est le sentiment que la justice puisse être arrêtée. Les médias donnent connaissance d'"affaires" et puis, quelque temps après, on n'en a plus de nouvelles, on ne peut savoir qui avait raison, qui avait tort, qui était coupable, qui ne l'était pas. Il ne reste qu'un doute généralisé. On ne peut pas savoir où était le droit."
L'incertitude durable sur ce qui est bien et ce qui ne l'est pas n'est supportable pour aucune société. Le reste est littérature. Comme on l'a fort bien dit, la République a besoin de vertus. Et la justice est "le seul ministère qui porte un nom de vertu".
De nouveau, la presse parle d'"affaires", qui viennent devant les tribunaux dans les domaines les plus divers. La finance ayant toujours été un domaine assez mystérieux, (l'expression "les affaires" a d'ailleurs un sens courant tout à fait ambigu), l'opinion ne s'étonne pas trop que ces mystères ne soient pas également partagés entre tous les intéressés ; ce qui pourrait être une définition du délit d'initié… Mais la proximité du haut pouvoir politique et de la basse combinaison aggrave, de nouveau, la réaction populaire contre les "deux vitesses" – réaction déjà presque naturelle dans l'opinion. L'image de la démocratie en souffre. Et je ne suis pas près de pardonner à certains dirigeants socialistes d'avoir cru se défendre naguère en faisant savoir que tout le monde avait les mêmes travers, était égal dans la faute, et que si les uns ne sentaient pas bon, les autres, oserais-je dire, ne fleuraient pas non plus la rose. Voilà de quoi alimenter les campagnes antiparlementaires les plus extrémistes et contribuer à décourager un peuple. Le mépris de soi-même et des autres n'est pas un gage de liberté, et le rejet de la responsabilité n'est pas un facteur de progrès.
Que dire alors si l'incertitude, le doute, l'ambiguïté touchent aux domaines modernes les plus sacrés ! Le sport à haut niveau, voici la nouvelle idole. Va-t-elle vaciller aussi et devra-t-on croire que tout s'achète ? Je n'ai en rien à souhaiter que la justice soit particulièrement ferme dans tel ou tel cas, et j'ai déjà demandé, au contraire, que les personnalités ne soient pas traitées mieux que les autres citoyens, ni moins bien. La vertu à montrer est d'être clair. Dans un autre domaine, magique lui aussi, la confusion s'est répandu celui de la santé. L'impression, dans la sinistre affaire du sang contaminé, est notamment que des critères immédiats de rentabilité commerciale l'ont emporté sur tout autre. C'est la morale qu'on détruit. Le conseil de l'Ordre ne s'est sans doute pas grandi en prononçant une peine symbolique qui pouvait passer pour un acquittement. Même si les inculpés actuels n'étaient pas seuls à être à la source de décisions, ou d'absence de décisions, qui, sous couvert de traitement, ont condamné des centaines de malheureux à la mort. Le fonctionnement des cabinets ministériels fait certes aussi partie des mystères de ce monde.
Les pouvoirs de l'ombre sont multiples. Je suis pour une société à responsabilité précisée. Toute la lumière doit être faite; une demi-lumière n'est pas la lumière. Cela s'appelle la pénombre.