Interview de M. Charles Millon, président du groupe parlementaire UDFC, à l'Assemblée nationale, dans "Libération" du 13 juillet 1993, sur l'évolution de la société face au chômage et la protection de la zone commerciale européenne, intitulé : "Je ne veux pas d'une Europe protectrice".

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Le président du groupe UDF à l'Assemblée nationale estime que "si la France écoute les sirènes protectionnistes, elle ira dans le mur". Selon lui, les politiques ont à cet égard la responsabilité de résister à la "démagogie". Une manière de marquer son désaccord avec Philippe Séguin.

Quelles solutions contre le chômage ? Quelle politique économique ? Quelle dose de libéralisme ou de protectionnisme dans la construction européenne ? Charles Million président du groupe UDF à l'Assemblée répond à nos questions, après Michel Rocard, Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry et Elisabeth Guigou, Patrick Devedjian. Prochain entretien : Brice Lalonde.

Libération : Pendant la campagne des législatives, vous n'avez pas cessé de répéter que "le futur gouvernement ne devraient avoir qu'un objectif : lutter contre le chômage". Aujourd'hui, tous les politiques, à commencer par Philippe Séguin, lancent des cris d'alarme alors que le gouvernement s'en tient à des recettes classiques et sans effet réel…

Charles Millon : Le chômage est un tel fléau que tout gouvernement, a pour objectif premier de parer au plus pressé : il prend donc des mesures conjoncturelles pour tenter de faire face aux situations les plus dramatiques. Tous les gouvernements se sont comportés de cette façon depuis quinze à vingt ans. Les politiques pansent les plaies mais ne guérissent pas le mal.

Libération : Comment guérir le mal ?

Charles Millon : Aujourd'hui, se cumulent une crise conjoncturelle et une crise structurelle ; c'est pourquoi les politiques ne peuvent se contenter de raisonner à court terme, ils doivent dégager une analyse et une vision à moyen et long terme. Si l'on n'inscrit pas les mesures à court terme dans une démarche plus globale et plus prospective, je crains que ce soit, une fois de plus, un coup d'épée dans l'eau.

Nous devons nous interroger sur la politique de la société qui va émerger, sur les rapports à organiser entre les vieux pays développés et les nouveaux pays industriels, sur le nouvel équilibre des échanges internationaux. Il nous faut prendre en compte les nouvelles habitudes de consommation, l'émergence d'une "production sur mesure", l'explosion extraordinaire du secteur des services. Il nous faut imaginer la nouvelle division du travail qui s'instaure dans le monde et les flux de personnes et de produits qu'elle implique.

À moyen terme, deux grands objectifs doivent être poursuivis : la formation, pour aider à une meilleure adaptation au marché du travail, la recherche pure et appliquée, pour favoriser l'émergence de nouveaux produits… etc.

Enfin, à court terme, il est indispensable de substituer, pour l'indemnisation du chômage, une logique d'insertion à la logique d'exclusion actuelle. À cette fin, il convient par exemple de fusionner Assedic et ANPE (celui qui paye et celui qui place), et d'installer des agences régionales qui auraient tout intérêt à favoriser au maximum le placement des demandeurs d'emplois, pour diminuer le montant des indemnités à verser.

Libération : Vous la voyez comment cette société future dont vous parlez ?

Charles Millon : Il faut trouver les moyens de faire émerger des besoins qui, aujourd'hui, sont mal ou pas du tout satisfaits : service à la personne, service de proximité… L'évolution de nos structures collectives a, en effet, créé un vide d'activité considérable en faisant disparaitre de la sphère familiale ou du cercle social les services de vie quotidienne : la garde des enfants ou des personnes âgées, l'intégration des handicapés dans la cité, le soutien scolaire, les missions d'accueil. Avec la montée de l'individualisme dans notre société, certains de ces services ont, dans un premier temps, disparu, puis ils ont, pour une part, été pris en charge par la collectivité. En faisant entrer ces services dans la sphère marchande, nous créerons de nouvelles activités, de nouveaux emplois. Certes, il est des procédures à mettre en place pour alléger les charges fiscales et sociales sur ces emplois, pour initier cette demande par des systèmes de "chèque service". Il convient, en baissant les prélèvements sociaux, d'augmenter les revenus directs afin de permettre à chacun de choisir les besoins qu'il souhaite satisfaire.

Libération : Chacun nous dit qu'il a bien conscience d'entrer dans un monde nouveau, mais les recettes économiques restent les mêmes. On continue d'agir comme si on était encore dans le monde ancien…

Charles Millon : Certainement pas. Chacun a compris que notre système de production connait une profonde mutation qui se caractérise par l'abandon de la production de masse et par mondialisation accrue. Ce qui vaut le plus, c'est désormais le "sur mesure". La valeur se réfugie dans l'innovation, la qualité, la personnalisation des produits.

On constate que, lorsqu'elle n'est pas délocalisée dans les pays de main d'œuvre peu coûteuse, la production de masse est le fait d'usines tellement robotisées, automatisées, qu'elles suppriment régulièrement, des emplois. Que restera-t-il en matière de création de richesse et d'emploi aux pays développés : la Haute technologie, l'invention de nouvelles techniques, de nouveaux produits, ainsi que la fabrication de produits spécifiques. Dans tous les domaines (agriculture, industrie, service) la qualité, la technicité, l'originalité sont aujourd'hui le moyen de donner au travail une valeur plus élevée.

Il convient donc d'encourager l'innovation et l'adaptation par une double politique de la recherche et de la formation.

C'est là la priorité des cinq prochaines années : il faut ouvrir la voie à la décentralisation du système de formation et au développement des expérimentations. Il faut engager une grande politique de recherche pure et appliquée en exonérant l'intégralité des capitaux investis.

D'ailleurs, il conviendra d'aller plus loin et d'exonérer tous les investissements. Le problème de la France, aujourd'hui, ce n'est pas d'avoir trop de chômeurs, c'est de ne pas avoir assez d'entreprenants.

Libération : S'il y a de moins en moins de gens qui travaillent, qui pourra s'offrir vos services nouveaux et vos productions personnalisées ?

Charles Millon : Il n'y aura pas de moins en moins de gens qui travaillent. Tout d'abord, dans les pays développés, il y aura, pour faire face au développement de la production sur mesure et à l'offre de service personnalisé une modification de l'organisation du travail, la reconnaissance du statut de travailleurs indépendants.

Ensuite, compte tenu du fait que ce sont de plus en plus eux qui assurent la production de masse, apparaitront dans les pays en voie de développement, une classe qui disposera de revenus. Il y aura donc des marchés à conquérir, pour les produits qu'ils ne fabriquent pas ou pour les techniques qu'ils ne maîtrisent pas. Eux nous offriront les produits de "série", nous la production sur mesure, personnalisée, de haute technologie. Une grande partie de la valeur ajoutée restera chez nous. C'est pourquoi je redoute le protectionnisme et j'appelle de mes vœux une nouvelle répartition des échanges.

Libération : Vous êtes hostile à une protection renforcée de l'Europe constituée en zone commerciale ?

Charles Millon : Je suis pour la monnaie unique, vite. Je suis pour l'acquisition par l'Europe d'un pouvoir de négociation. En aucun cas, l'Europe ne doit se replier sur elle-même, face aux marchés asiatiques, américains ou sud-américains… Notre problème, c'est surtout d'amener les autres à faire sauter leurs barrières et à ouvrir leurs portes. Un peuple qui ferme ses frontières a, pendant dix ou quinze ans, l'illusion de survivre, mais s'engage dans un processus de vieillissement et d'appauvrissement.

Les entrepreneurs qui, chez nous, font de la production de masse, ont tendance à réclamer des protections. Le rôle du politique, c'est, au contraire, de les convaincre de transformer leurs structures et d'accompagner leur conversion en les aidant en matière de recherche et de transfert de technologie, de formation, d'ouverture de marchés…

Si la France écoute les sirènes protectionnistes, elle ira dans le mur. Les hommes politiques ont, sur ce sujet, une responsabilité historique. Ils n'ont pas le droit de jouer avec le feu démagogique.

Libération : Personne ne parle de fermer les frontières. Le débat porte seulement sur l'Europe protectrice…

Charles Millon : Je ne veux pas d'une Europe protectrice. Je-veux une Europe qui puisse négocier et qui sache respecter l'équilibre des échanges. Et pour négocier, il lui faut une monnaie forte, une organisation politique renforcée, une organisation économique ouverte. Pour toutes ces raisons, je milite pour Maastricht.

Libération : L'idée qu'il faille distinguer entre secteur protégé et secteur concurrentiel, que la SNCF ne doive pas nécessairement être rentable, ça vous convient ?

Charles Millon : Si la SNCF n'avait pas un esprit de compétitivité, elle n'aurait jamais inventé le TGV. Qu'est-ce que c'est que ces histoires où l'on voudrait que certains domaines soient complètement protégés ? Mettez une fleur sous une cloche, elle mourra. Si le soleil vous fait peur, allez vivre dans la nuit.