Interview de M. Charles Millon, président du groupe parlementaire UDFC à l'Assemblée nationale, dans "Le Figaro" du 19 juillet 1993, sur la politique gouvernementale, le bilan de la session parlementaire le soutien de l'UDF à l'action du gouvernement et la nécessité d'une action de réforme notamment pour l'emploi.

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Média : Le Figaro

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Président du conseil régional Rhône-Alpes, le président du groupe UDF à l'Assemblée nationale exprime ses vues sur l'action au gouvernement.

Le Figaro : Pensez-vous que l'Assemblée nationale a fait du bon travail durant ces trois mois et demi de début de législature ?

Charles Millon : La session parlementaire qui vient de s'achever a permis d'engager une politique économique nouvelle et de respecter nos promesses en matière constitutionnelle. C'est son aspect positif. Cependant il est dommage que nous n'ayons pas profité des cinq premières semaines pour engager d'ores et déjà des réformes de fond dans tous les domaines relatifs à l'emploi, comme la formation professionnelle ou l'organisation du travail.

Le gouvernement a pris un certain nombre de mesures d'urgence, mais il est indispensable qu'il affirme maintenant une vision à moyen terme pour toute une série de projets de loi touchant aux structures du système fiscal, de la formation et de l'indemnisation du chômage. C'est indispensable, car la crise que nous traversons n'est pas uniquement une crise conjoncturelle, mais une crise structurelle.

Le Figaro : Vous estimez qu'aucune grande réforme n'a été adoptée ?

Charles Millon : Cinq grandes réformes ont été engagées : l'autonomie de la Banque de France, les privatisations, la réforme des retraites et assurances maladie, le contrôle des flux migratoires, ainsi que la révision constitutionnelle. Mais le cœur du problème, l'emploi, n'a pas été traité au fond pour le moment.

C'est pourquoi nous attendons avec intérêt le plan quinquennal, qui sera présenté cet été et discuté lors de la session d'octobre. Ce sera indéniablement le thème dominant de la session prochaine.

Même s'il est vrai qu'il n'y a pas de solution miracle, face à l'angoisse des Français, il n'est plus possible d'attendre pour engager des réformes aussi fondamentales que celle de l'ANPE et des Assedic, la décentralisation de la formation professionnelle, la définition d'une fiscalité favorable aux investissements, la mise en place de mesures innovantes pour financer les grands équipements publics ou encore la définition d'un statut de "travailleur indépendant" répondant aux besoins en matière de services.

Le Figaro : Il y a tout de même eu quelques mesures sur l'emploi présentées par Michel Giraud.

Charles Millon : Ce sont des mesures partielles d'adaptation qui auront un effet marginal sur la situation de l'emploi. Le gouvernement a choisi d'engager d'abord une politique budgétaire et financière, puis une politique sur l'emploi. Je l'ai dit et je le répète, j'aurais préféré qu'il fasse les deux parallèlement. L'emploi ne mérite pas la prudence. Il exige l'audace.

Le Figaro : L'utilisation par le gouvernement de l'article 49-3 pour faire passer le projet de loi sur les privatisations vous a autant pénalisé que les socialistes, puisqu'il n'y a pas eu de débat général. Vous regrettez le recours à cette procédure ?

Charles Millon : Oui, car ces grands débats obligent les protagonistes de tous bords à faire connaître leurs intentions, leur analyse et permettent d'évacuer tous les faux arguments et arguties.

Cela dit, nous nous félicitons du texte qui a été adopté, d'autant qu'il retient un certain nombre d'amendements – dont celui qui a limité à 20 % la participation des capitaux étrangers non européens – que nous avons proposés. Je regrette que, du fait du blocage des socialistes, les Français aient été privés d'un grand débat : ils le méritaient.

Le débat sur les nationalisations avait permis de voir s'opposer deux logiques économiques. Aujourd'hui, il aurait été intéressant de connaitre la ligne de clivage.

Le Figaro : Certains ont reproché à l'UDF de ne pas soutenir assez le gouvernement en formulant certaines critiques assez vives à l'égard du gouvernement…

Charles Millon : Le groupe LUDF, comme d'ailleurs le groupe RPR, a assumé sa mission de critique, et de jugement. Mais n'est-ce pas le rôle des parlementaires que de proposer, d'amender et d'améliorer des textes, surtout lorsqu'il n'y a plus de véritable opposition à l'Assemblée nationale ?

"Conjonction de toutes les volontés"

Le Figaro : Vous avez donc décidé de remplacer, ou du moins d'épauler, les socialistes dans leur rôle d'opposant ?

Charles Millon : En France, des opinions diverses s'expriment, il convient donc à la majorité parlementaire de porter la diversité de ces points de vue. C'est vrai il y a des tempéraments différents dans la majorité actuelle. Ce serait une faute de le nier. Certains sont plutôt jacobins et favorables à une politique d'autorité et sécurité, d'autres sont décentralisateurs et libéraux.

Vous pouvez exiger des parlementaires d'être godillots si vous avez une majorité étroite, à une ou deux voix près. Mais en cas de majorité très large, il faut au contraire accepter les différences. Le premier ministre doit être un chef d'orchestre qui accepte que chacun joue de son instrument pour atteindre l'harmonie. Sinon, la monotonie sera telle que les Français risquent de se lasser, et ensuite de se détourner du dessein gouvernemental.

Ainsi, pour affronter le défi du chômage et bâtir son plan sur l'emploi, le gouvernement devra faire la synthèse de diverses propositions et organiser la conjonction de toutes les volontés.

C'est pourquoi je suggère au gouvernement de défendre son plan sur l'emploi en totale osmose avec toute, je dis bien toute, la majorité. Prenons-y garde : face au chômage, il y a une angoisse qui monte dans le pays. Chez les uns cela se traduit par un scepticisme vis à-vis de l'action politique, chez d'autres par de l'indifférence.

Attention que ces sentiments ne se transforment pas en colère ! L'espoir porté par la majorité et par le premier ministre est tel qu'il nous crée un devoir impérieux sauf à provoquer une déception dangereuse.

Le Figaro : Le groupe UDF lui-même qui est traversé par des courants très divers – de Barrot à Griotteray – n'est-il pas menacé d'éclatement ?

Charles Millon : Non, je ne crois pas Malgré les différences, il existe un réel socle de convictions communes aux membres du groupe UDF. Ce socle repose sur trois piliers : la diffusion des responsabilités et la décentralisation ; la construction européenne, même s'il existe un débat entre ceux qui sont favorables à une préférence communautaire très stricte et ceux qui sont favorables à une Europe ouverte ; une certaine conception de la démocratie, avec un renforcement de l'indépendance de la justice et le respect scrupuleux de la dignité de la personne.

S'il est vrai que le groupe est constitué de manière confédérale, lorsqu'une décision est prise elle ne résulte pas d'un rapport de forces entre les composantes, mais d'un débat d'idées entre les parlementaires, quelle que soit leur affiliation.

Le Figaro : Vous avez refusé d'être ministre de l'Agriculture dans le gouvernement Balladur. Certains estiment que c'est parce que vous regrettez ce geste que vous êtes d'autant plus critique face à l'action gouvernementale.

Charles Millon : Ai-je l'air d'un homme malheureux ? Bien évidemment que tout homme politique souhaite un jour gouverner. Mais ne suis-je pas plus utile, n'ai-je pas davantage d'influence à la tête d'un groupe de 215 députés qu'à la tête d'un ministère technique ?

Le Figaro : Mais si un remaniement devait avoir lieu et que le ministère de l'Emploi se libérait, cela vous tenterait ?

Charles Millon : C'est une très belle mission, mais le problème ne se pose pas.

Le Figaro : Que pensez-vous d'une candidature Balladur aux européennes ?

Charles Millon : Je prends acte de la proposition d'Édouard Balladur. Mais il me parait prématuré d'en parler aujourd'hui la préoccupation essentielle des Français, c'est l'emploi. Nous en reparlerons au premier trimestre 1994.