Interviews de M. Christian Jacob, président du CNJA, à RTL le 13 décembre 1993 et à France 2 le 14, sur la signature d'un accord dans les négociations du GATT.

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Circonstance : Signature le 15 décembre 1993 à Genève de l'acte final des négociations du cycle de l'Uruguay (accord du GATT)

Média : France 2 - RTL

Texte intégral

France 2 : lundi 13 décembre 1993

G. Leclerc : On connaît maintenant toutes les données pour l'accord du GATT. Est-ce que cet accord vous convient et les députés doivent-ils le voter demain ?

C. Jacob : Absolument pas, car encore une fois comme nous l'avions dit depuis plusieurs semaines, le risque était qu'il n'y ait que des modifications de virgules dans le texte et c'est ce qui se passe. Aujourd'hui tous les parlementaires ruraux savent bien que cet accord est mauvais. Il n'est absolument pas compatible avec la réforme de la PAC comme s'y était engagé le gouvernement. Il y a un manque de courage politique à savoir plutôt que de poser concrètement la question parlementaire sur l'accord agricole et sur les autres accords qui interviennent, on va faire un vaste débat fumeux sur une grande question de confiance et on n'aura pas de réponse concrète à la question posée. On voit aussi qu'après avoir négocié, que les Français se retournent l'Union européenne en disant on a trouvé un accord mais il faudrait des compensations en plus. Ce qui veut bien dire que cet accord n'est pas compatible.

G. Leclerc : Donc vous seriez partisan que les députés ne votent pas ?

C. Jacob : Oui, c'est que nous leur demandons dans tous les départements. Tous les agriculteurs ont contacté tous les députés de leur circonscription pour leur expliquer les tenants et les aboutissants sur cet accord que nous leur demandons de ne pas voter.

G. Leclerc : Il y a eu des améliorations pourtant ?

C. Jacob : Oui, regardez ce qui s'est passé sur l'accord oléagineux on avait trouvé aux dires des ministres, un excellent accord, et dans les semaines et les mois qui ont suivi, on a vu que cet accord tombe à l'eau puisque d'autres pays étaient venus avec des nouveaux quotas de production et donc les engagements pris par la France étaient tombés à l'eau. Quand on parle avec les Américains, que l'on trouve un texte d'accord et après on leur dit : « on se retrouvera dans un, deux ou trois ans si les choses ne vont pas bien », ça veut dire clairement que l'on a perdu.

G. Leclerc : Il y a pourtant eu toute une série de compensations au niveau européen, le gouvernement français a obtenu « qu'il n'y ait pas un hectare de jachère en plus » a dit E. Balladur…

C. Jacob : Là-dessus il n'y a aucun engagement précis, aucun texte qui est capable de le démontrer aujourd'hui. Lorsque la semaine dernière j'ai entendu le ministre de l'Agriculture expliquer que les compensations qu'il demandera à Bruxelles seront « morales et politiques », ça veut dire clairement qu'on était capable de ne rien obtenir. De toute façon sur le fond, quand on perd des parts de marché telles que l'on va en perdre dans les mois et dans les années qui viennent, les Américains sur le seul dossier des céréales avec l'ALENA, représentent 65 % du marché mondial en céréales et la CEE 13 %. Tous les bouleversements démographiques qu'il y a à nos portes, montrent bien que les marchés sont à la porte de l'Union européenne et une fois de plus on les laisse aux Américains, une fois de plus on courbe l'échine. Ça n'est pas quand on perd des parts de marché que l'on trouvera des compensations. Une perte de marché ça ne se compense pas par des aides directes.

G. Leclerc : Ce qui veut dire qu'entre l'accord de BLAIR HOUSE et l'accord final de Luxembourg, il n'y a pas eu d'amélioration substantielle, le fond n'a pas changé ?

C. Jacob : Non en effet. Il y a eu quelques évolutions mais qui sont davantage des évolutions de forme plutôt que d'avoir changé les principes, comme le gouvernement français s'y était engagé.

G. Leclerc : Vous avez le sentiment d'avoir été un peu lâché par le gouvernement ?

C. Jacob : D'avoir été au moins trompés et notamment par notre ministre et par ceux qui ont négocié.

G. Leclerc : Qu'allez-vous faire concrètement, car vous avez beaucoup manifesté au printemps dernier et depuis quelques mois il ne se passait pas grand-chose sur le terrain ?

C. Jacob : Il y avait un pacte avec le gouvernement, dans la mesure où il reprenait nos propositions, elles étaient défendues par lui à Bruxelles et le gouvernement tenait bon sur ce dossier. Maintenant nous sommes dans une attitude totalement différentes, où le gouvernement a lâché sur les positions qu'il avait présentées devant l'Assemblée nationale. Donc des actions syndicales ont démarré ce week-end et vont continuer aujourd'hui et demain pour expliquer les enjeux parlementaires et pour demander aux parlementaires de voter contre cet accord.

G. Leclerc : Le pacte est donc rompu ?

C. Jacob : Pour moi, je considère qu'il est totalement rompu.

G. Leclerc : Vous aviez beaucoup manifesté contre la réforme de la PAC ct puis quand on voit les résultats, ça n'a pas l'air si mauvais que ce que l'on craignait. N'en sera-t-il pas de même sur le GATT ?

C. Jacob : La PAC, il y a un résultat très pervers et qu'il faut bien analyser, c'est que si on prend les chiffres dans leur globalité, l'ensemble des agriculteurs européens, on arrive à un maintien ou à une baisse moins importante que prévue du nombre d'agriculteurs sur l'ensemble de la CEE, notamment sur tous les agriculteurs âgés qui étaient en difficultés graves et que l'on permet de tenir quelques mois ou quelques années. En revanche, un seul chiffre pour la France: 38 % de baisse d'installations pour 93 – 40 % de jeunes en moins qui rentrent dans ce métier – Ce sont des chiffres dramatiques. Globalement, on peut maintenir des gens au bord de la cessation de paiement à un, deux ans de la retraite, mais en même temps handicaper une génération qui arrive, cela a d'autres conséquences.


RTL : 14 décembre 1993

J.-J. Bourdin : Les agriculteurs seraient-ils les dindons de la farce ?

C. Jacob : L'audiovisuel a eu, en la personne de M. Toubon, un ministre efficace en tandem avec M. Juppé. Ce qui n'a pas été le cas, sur l'agriculture, en notre ministre. Maintenant, c'est à la France, et au Parlement de ratifier cet accord. C'est l'engagement même qu'avait pris le gouvernement que sur tous les débats internationaux et européens, il y ait engagement du parlement.

J.-J. Bourdin : La France va ratifier les accords du GATT !

C. Jacob : Nous le saurons après qu'il y ait eu vote. L'heure, pour les parlementaires, n'est plus de jouer les bateleurs sur les tribunes…

J.-J. Bourdin : Je vous interromps ! Il y a vote sur une déclaration générale du gouvernement et après signature de l'Europe !

C. Jacob : Je reprends les déclarations du ministre des Affaire européennes et du Premier ministre qui s'est engagé sur le fait qu'il y ait, au préalable, ratification et engagement du parlement. Le Premier ministre va soumettre sous forme d'une question de confiance, ou sous une autre forme, aux parlementaires. C'est pour cela que nous avons fait monter la pression auprès des parlementaires pour qu'ils s'engagent et prennent leurs responsabilités. La balle est dans leur camp: c'est à eux de savoir ou non s'ils soutiennent cet accord. C'est à la majorité parlementaire de décider si elle cautionne ou pas.

J.-J. Bourdin : Vous avez déclaré que le ministre de l'Agriculture a préféré passé son temps dans les salles de presse, plutôt que de travail !

C. Jacob : C'est l'amertume sur ce qui s'est passé la semaine dernière, où les dépêches nous arrivaient les unes après les autres. Derrière cela, nous avons eu l'information grâce à nos corresponds qui étaient à Bruxelles ou Washington, mais pas par le ministère de l'Agriculture. Je suis très amer sur ce sujet.

J.-J. Bourdin : Le gouvernement vous avez préparés : 1,5 milliard de francs pour les agriculteurs, il y a un mois, 1,2 milliard au mois de mai !

C. Jacob : Pas d'histoires ! Lorsqu'on perd des parts de marché, cela ne se compense pas par des primes ou des aides directes. Si le gouvernement ratifie l'accord dans le cadre de ces négociations, cela veut dire clairement que le gouvernement a fait le choix de s'aligner sur les prix mondiaux. On sait que si l'on fait ce choix, ce ne sont pas des aides directes qui compenseront les choses. Le seul moyen de compensation c'est un regain de compétitivité très important. Il faut poser le débat des charges, notamment sur le plan fiscal, sur le plan social, le plan juridique. Le débat ce n'est pas celui des compensations, mais celui de savoir si le gouvernement est prêt à s'engager sur des usines, sur de nouveaux débouchés. Je pense aux biocarburants, mais aussi à des secteurs sur le lait, la viande, notamment la production extensive. Soit le gouvernement décide d'une agriculture à 100 000 agriculteurs, mais il faut qu'il ait le courage de l'afficher ! Bon sang, que l'on ait un peu de courage politique dans ce pays. On affiche cela, ou alors on fait le choix de redonner de la compétitivité aux entreprises agricoles. C'est noir ou blanc, mais pas gris.

J.-J. Bourdin : Vous appelez à l'action ?

C. Jacob : On est en action syndicale à Blois avec le Centre régional des jeunes agriculteurs de la région Centre. Les parlementaires se rendent compte que l'on est loin de ce que le ministre de l'Agriculture a bien voulu leur laisser entendre. Les conséquences peuvent être dramatiques.