Texte intégral
RTL : jeudi 2 décembre 1993
P. Caloni : Depuis hier, des négociations se sont ouvertes sur le régime des retraites complémentaires des cadres. Tout le monde va mettre la main à la poche ?
M. Vilbenoit : On n'en est pas là, nous venons d'ouvrir les négociations. En réalité, le régime des cadres est confronté au problème majeur de la société française, celui du chômage de son encadrement qui a doublé en trois ans, qui croit sur un rythme de 25 à 30 % par an. Aucun système de protection, pas plus la Sécu, dans toutes ses composantes, que le régime chômage et le régime des cadres ne peut résister à une telle situation. On est confronté à la situation de l'emploi, à l'angoisse, à l'inquiétude de la société française.
P. Caloni : 12 actifs sur 100 dans ce pays n'ont pas d'emploi…
M. Vilbenoit : Ce mois-ci on a retrouvé des rythmes de suppressions d'emploi de 1984 lors des grands plans de restructuration. On est dans une situation où si l'on ne passe pas un vrai pacte social, si on ne renverse pas un certain nombre de politiques, si on ne fait pas un moratoire des grandes théories, des inflations compétitives, tout cela sans prendre en compte le social, dans les entreprises notamment, à qui on donne des aides depuis 10 ans et qui finalement ne prennent pas d'engagements sur l'emploi. On nous a dit rendez les entreprises compétitives et vous aurez une bonne économie et de l'emploi. On l'a fait avec nos salaires, avec les effectifs. On a donné tout ça, on n'a pas d'économie et pas d'emplois. Il faut passer un autre pacte, chaque acteur doit prendre la responsabilité sociale en matière d'emploi. Nous, nous disons: finançons l'emploi. Il y a des méthodes et des possibilités. Il faut une volonté politique de les mettre en œuvre.
P. Caloni : Il y a de moins en moins de cadres ?
M. Vilbenoit : Pour la première fois depuis 1947, on a vu à la fois le nombre de cadres baisser dans ce pays et on a vu aussi leurs salaires baisser. Car les politiques salariales des entreprises ne sont pas favorables à la consommation, ni aux cotisations. Les salaires de l'encadrement ont régressé. C'est parfaitement le signe de la récession, le signe de l'effondrement. Car quand on licencie les équipes d'encadrement, on sait bien, dans une entreprise, dans une petite ville, que c'est le début de la fin pour une activité ou une entreprise.
P. Caloni : On dit aux jeunes faites des études, et puis il y a de moins en moins d'encadrement…
M. Vilbenoit : Il y avait une certaine résignation devant la fatalité des choses chez les salariés y compris l'encadrement au cours des dernières années.
P. Caloni : On peut chiffrer le nombre de chômeurs chez les cadres ou les futurs cadres ?
M. Vilbenoit : Il y a 1/3 des dernières promotions, même de grandes écoles, qui sont sur le tapis un an après. Sur les signaux donnés à l'opinion, c'est un signe de désespérance dans l'avenir. C'est cela qui amorce le refus que l'on sent monter et l'inquiétude. Je partage l'inquiétude d'E. Balladur sur le risque d'une fracture sociale.
P. Caloni : Vous avez des remèdes ?
M. Vilbenoit : On a fait des propositions depuis trois ans ! On demande des soutiens à l'économie et on a laissé le pays s'enfoncer dans la récession. On a demandé d'organiser des politiques commerciales européennes pour contourner la compétition, non pas technologique, qu'il faut accepter, mais la compétition fondée sur l'exploitation de l'homme, à savoir sur des standards sociaux incomparables aux nôtres. On a aussi proposé un changement complet de l'utilisation des moyens donnés aux entreprises. Il ne doit plus y avoir d'aide dispensée de façon non ciblée de manière générale. Il faut, certes, donner des aides, mais après une négociation sociale dans les branches et dans les entreprises, et non pas distribuer de façon aveugle, la TVA, la réduction de l'impôt, les exonérations sociales de tous ordres qui, du reste, font que nos régimes n'ont plus de quoi financer les prestations.
P. Caloni : Vous sentez venir une explosion ?
M. Vilbenoit : J'espère contribuer à l'éviter en donnant à la fois aux hommes politiques et aux patrons des raisons de s'alarmer, des raisons de changer les comportements et les politiques.
TF1 : mardi 7 décembre 1993
J. Offredo : Avez-vous un avis sur ce qui se passe à Bruxelles ?
M. Vilbenoit : Ce que nous jugeons, nous, c'est en terme d'emploi. Nous sommes favorables à un accord équilibré parce que la croissance mondiale retentit forcément sur la situation de notre pays. Mais d'un autre côté, nous ne pouvons pas nous livrer – déjà l'Europe est la plus ouverte des zones du monde, sans contrepartie, sans régulation, sans clause sociale ou monétaire – et détruire, délocaliser nos emplois. Donc, une prise de conscience de l'Europe, de la nécessité d'avoir une politique commerciale européenne vis-à-vis des grandes zones du monde, c'est l'enjeu actuel. Et nous attendons avec beaucoup d'intérêt, mais aussi d'anxiété, les résultats. Nous croyons qu'en terme d'emploi, il faut avoir un solde positif.
J. Offredo : Le chômage touche de plus en plus les cadres. Qu'en pensez-vous ?
M. Vilbenoit : Le chômage est dur pour tout le monde. Pour un ouvrier ou un cadre, humainement, c'est la même chose. Mais aujourd'hui, le chômage de l'encadrement qui a doublé pratiquement en trois ans, qui continue à croître deux fois plus vite que le chômage général qui, lui-même, est déjà catastrophique, en définitive, c'est un signe de désespérance. Moi qui parcours ce pays, j'ai vu passer d'une certaine résignation à la fatalité, à l'inquiétude, à l'angoisse et à la désespérance. Car on sait que quand on met hors du circuit de production les équipes d'ingénieurs, de cadres, de techniciens, cela veut dire que l'on fait une croix sur une possible reprise. Et quand on dit aux Français depuis des années que le problème c'est de former nos jeunes davantage, et qu'aujourd'hui tout le monde a fait des efforts, des sacrifices pour les plus défavorisés, et qu'un tiers des promotions de jeunes diplômés est sur le carreau… Ceci n'est pas compris de l'opinion publique, y compris des catégories qui ne sont pas celles de l'encadrement.
J. Offredo : C'est pour cela que vous en appelez à une certaine morale sociale ?
M. Vilbenoit : Oui, on est au bout d'une certaine logique : la logique du tout économique. Si la santé et la compétitivité des entreprises doit se faire systématiquement en broyant les femmes et les hommes au travail, en les excluant du champ de la production, on arrive à une situation où monte un refus de ce chômage.
J. Offredo : Qu'en est-il de l'avenir des retraites des cadres ?
M. Vilbenoit : Elles sont confrontées au problème de tout le système de protection sociale français. Aujourd'hui, pour la première fois depuis 1947, il y a moins de cadres dans ce pays que l'année dernière. C'est la première fois aussi que les salaires régressent. Et là est le problème de fond de la société française. Quand je parle de morale sociale, je veux dire que les entreprises, demain, doivent avec nous et avec l'aide des moyens de l'État, passer un pacte social pour l'emploi.