Texte intégral
Mercredi 1er décembre 1993
France Inter
J.-L. Hees : Un commentaire sur les propos de M. Pineau-Valenciennes ?
C. Jacob : Si on arrive en effet à un accord qui soit acceptable pour tout le monde, qui reprenne les préoccupations du Premier ministre présentées dans son mémorandum en mai, on peut en effet être d'accord. Mais aujourd'hui, il me semble que ces éléments-là ne sont pas réunis. Un point me paraît très important et qui n'est pas assez abordé par la classe politique : c'est au-delà des enjeux sectoriels, agriculture, industrie, services, culture, bref sur tous les dossiers traités au GATT, il y a un enjeu géopolitique et géostratégique important. La CEE a une situation géographique qui fait qu'à côté de nous, nous avons le Maghreb, le Moyen-Orient avec 350 millions d'habitants qui est en train de devenir une vraie poudrière, de l'autre on a les pays de l'Est avec une instabilité politique. Tout cela veut bien dire qu'il y a 1 milliard d'habitants où le rôle politique de la CEE est de faire en sorte qu'il y ait une certaine stabilité dans les pays qui nous environnent et aussi de permettre d'assurer la sécurité alimentaire à ces pays. Or aujourd'hui, tel que se présente l'accord agricole, avec l'exemple de l'ALENA, ça représente 65 % des échanges mondiaux sur la seule production céréalière. La CEE ne représente que 13 % sur le marché mondial. Et c'est à nous qu'on demande de diminuer de 21 % nos exportations. C'est insensé ! L'agriculture a en ce moment devant elle, les plus formidables opportunités qu'elle n'a jamais eues de développement. Avec d'une part, l'augmentation de la demande alimentaire mondiale, 50 % d'augmentation dans les 10 ans qui viennent. Tout ce qui concerne les débouchés bio-industriels, les bio-carburants, tout ce qui touche aussi l'industrie plastique, pharmaceutique, les cosmétiques etc. Enfin, l'agriculture de service. Par les accords tels qu'ils sont présentés aujourd'hui, les deux premières sont rayées définitivement de la carte.
J.-L. Hees : Vos intérêts sont totalement divergents ?
C. Jacob : Non, car M. Pineau-Valenciennes est aussi intéressé par un élément qui n'est pas du tout traité dans ces négociations du GATT la monnaie qui est un élément essentiel. Quels que soient les accords qui sont passés demain ou qui ne sont pas passés : si le dollar a une possibilité de fluctuation entre 4, 8 ou 10 francs, ça ne veut plus du tout dire la même chose. Regardons ce qui s'est passé aux USA dans la période où le dollar était à 5 francs et dans la période où il était à 8 ou 9 francs. Les choses sont complètement différentes et ça le GATT ne l'aborde pas. On a l'impression que les experts sur ce dossier sont enfermés dans leur cage de verre. On assiste aussi à des opérations de dumping social, sur l'environnement, tout ça n'est pas évoqué et on continue sur notre petit chemin comme avant.
J.-L. Hees : Vous pensez que les conclusions du GATT devraient être poursuivies autour de négociations du dollar et du yen ?
C. Jacob : Je pense d'abord que le GATT est une loi-cadre elle aussi et que ce sont des accords sur d'abord des principes et ensuite, il y aura des accords bilatéraux et puis des accords sur des sujets comme les sujets monétaires et en particulier les disciplines monétaires qu'il faut que chaque pays accepte pour éviter des dévaluations sauvages.
J.-L. Hees : Que se passera-t-il si ces accords du GATT sont signés en l'état en ce qui concerne le volet agricole ?
C. Jacob : Je pense, notamment grâce aux dernières positions du gouvernement français qu'on n'en arrivera pas là. Si oui, je ne sais plus quoi répondre. Les accords du GATT tels qu'ils sont envisagés aujourd'hui, c'est 35 % de gel de terres. Vous prenez l'autoroute Paris-Orléans, un champ sur trois est en friche. Ce n'est plus de la jachère 35 % c'est de la friche. Par la réforme de la PAC, on a abordé les choses sous l'angle de la réduction en volume ce qui est la pire des erreurs ! À chaque fois que l'on bloque du volume de production, on perd une certaine agressivité sur les marchés extérieurs et donc nos entreprises de commercialisation et de transformation, se battent moins pour gagner des parts pour concurrencer nos partenaires et nos concurrents et ainsi créer des richesses et de l'emploi. Là-dessus, le monde agricole s'est formidablement réveillé et il est prêt à faire un deuxième sursaut. Pour ça il faut lui donner quelques moyens.
Jeudi 2 décembre 1993
RTL
RTL : Quel est votre état d'esprit ?
C. Jacob : On est une fois de plus dans l'attentisme. Il est vrai qu'un certain nombre de bruits de couloir circulent. Rien de concret n'a été présenté. Les États-Unis n'ont bougé sur absolument rien. Ce qui est certain c'est qu'il y a un engagement du Premier ministre, du gouvernement français et depuis le 20 septembre de la CEE pour dire que cet accord est inacceptable en l'état. Il doit être renégocié. Ce qui compte pour nous c'est d'avoir la possibilité de pouvoir évoluer sur le marché international. On a une demande alimentaire qui ne cesse d'augmenter, 50 % dans les dix années qui viennent. La CEE si on prend les céréales, c'est 13 % des échanges internationaux. L'ALENA c'est 65 %. C'est à nous qu'on demande de diminuer de 21 % nos exportations, alors que les Américains et l'ALENA devraient baisser de 0 %. Cet accord est inacceptable.
RTL : Vous pensez que le gouvernement restera extrêmement ferme ?
C. Jacob : Les Américains, comme le commissaire européen L. Brittan, annonçaient que le pré-accord était parfaitement compatible avec la réforme de la PAC. Depuis, nous lui avons fait la démonstration que le pré-accord avait comme incidence directe 35 % de friches en France. Nous sommes à 15 % de jachères aujourd'hui, donc plus du double. Il l'a reconnu aujourd'hui, charge à lui maintenant de trouver un accord qui fasse en sorte qu'on ne dépasse pas ce chiffre, mais surtout qu'on puisse évoluer sur le marché mondial. Il faut maintenir une véritable préférence communautaire. Les Américains avec l'ALENA se protègent d'une certaine façon, en mettant des droits de douane, en interdisant à certains produits de pénétrer sur leur marché. Pourquoi la CEE ne peut pas en faire autant. Ce qu'on demande c'est des mesures qui soient équitables d'un côté et de l'autre de l'Atlantique. Pour le moment il est hors de question de bouger. Le Premier ministre s'y engageait. Si le Premier ministre revenait sur ses engagements, à lui d'en porter la responsabilité. À lui de venir devant le parlement français et de dire "dans ma déclaration d'il y a un mois, je me suis trompé, on doit revenir sur nos positions". C'est à lui seul d'en supporter la responsabilité avec le gouvernement et en aucun cas aux responsables agricoles.
Mardi 7 décembre 1993
Europe 1
C. Jacob : Ce qui nous préoccupe, c'est de savoir si oui ou non, les agriculteurs, demain, pourront bénéficier de l'évolution de la demande alimentaire sur le marché mondial. Et donc continuer à exporter. Même si le ministre veut à tout prix qu'on le félicite, attendons les résultats avant d'en arriver là.
Europe 1 : Avez-vous l'impression qu'il y a des avancées ?
C. Jacob : On nous dit depuis plus d'un mois qu'il y a des avancées sur un certain nombre de points, je ne demande qu'à le croire. Mais à condition de voir ces avancées écrites d'une part et que cela fasse l'objet d'une traduction officielle en français, c'est-à-dire qu'on respecte les règles prévues pour un accord et non pas ce qui s'est passé avec Blair House. Si on n'est pas sur ce chemin, ce n'est pas acceptable. Mais ce qui compte avant tout, pour nous, c'est de pouvoir se placer sur le marché de l'exportation et de pouvoir renforcer la préférence communautaire. La préférence communautaire, ce n'est pas des mesures de protectionnisme. C'est simplement d'éviter que certains pays puissent faire du dumping social et environnemental en cassant complètement les prix des produits au détriment du salaire des gens qui travaillent pour ces produits, au détriment des conséquences sur l'environnement de ces pays. Quand ça sera formulé et écrit, nous nous prononcerons.
Europe 1 : Si un accord est trouvé et qu'il ne vous satisfait pas, vous descendrez dans la rue ?
C. Jacob : La mobilisation syndicale peut se faire très rapidement, dans les 12 ou 24 heures.
Mardi 7 décembre 1993
France Inter
France Inter : Quelle est votre réaction sur le pré-accord d'hier ?
C. Jacob : Mon inquiétude est grande dans ce domaine. On pressent des relents de Blair House, il n'y a pas de textes en tant que tels, il y a quelques déclarations. On est dans le même flou, avec des commissaires européens qui dépassent pour la ixième fois complètement leur rôle, c'est-à-dire se permettent de faire leur déclaration politique. Or, un commissaire est là pour travailler et exécuter un mandat politique, mais en aucun cas pour décider et avoir un avis de politique générale. J'espère que ces commissaires vont être rappelés à l'ordre par les ministres des affaires générales. Les seuls échos que nous avons aujourd'hui par les médias sont tout à fait inquiétants. On est très loin des engagements du gouvernement, du mémorandum présenté par le Premier ministre. On nous explique qu'il y a une évolution sur la cause de paix. C'est faire en sorte que les États-Unis, comme l'Union européenne, puissent se doter des mêmes instruments commerciaux et de rétorsion en cas de conflit. Si les Américains estiment qu'il y a des importations sur leur territoire qui concurrencent directement leurs productions, ils mettent en place des systèmes de taxation sur des produits ciblés à l'avance. Nous n'avons pas ce mécanisme à la CEE, ou plutôt il existe vaguement. Qu'on passe aujourd'hui cette clause de paix de six ans à neuf ans, si elle est inefficace on peut bien la passer à 20 ans. S'il n'y a pas une organisation multilatérale du commerce qui établisse clairement les règles, la clause de paix ne sert à rien.
France Inter : On a l'impression de découvrir cela le jour de la date butoir ?
C. Jacob : Il y a sept ans que l'on est sur ce dossier, c'est vrai. La reprise médiatique est plus importante et c'est normal en ce moment. Ce qui m'inquiète c'est qu'on prend les dossiers sous l'angle technique. Ce qu'il faut arriver à faire jusqu'à un certain moment. Mais il y a un angle politique ignoré qui est essentiel. On a une explosion démographique autour de la CEE, avec le Maghreb et les pays de l'Est. sur ces marchés en expansion, on considère que, de droit, ils doivent être acquis aux États-Unis.
France Inter : Qu'est-ce vous ferez si on n'avance pas davantage ?
C. Jacob : Concrètement, il faut attendre le Conseil Affaires générales, voir quelle sera la position des ministres et notamment du gouvernement français. Ensuite, une fois que le Conseil Affaires Générales aura émis un avis, il faudra qu'il soit transmis devant le parlement. Je rejoins J.-P. Soisson, cela doit se traduire par un vote sur texte. Si encore une fois cela se résume à une grande déclaration de politique générale d'un ministre, ainsi qu'à celles de quelques chefs de groupe, cela ne sert à rien.
France Inter : Cela veut dire que vous allez organiser de grosses manifestations paysannes ?
C. Jacob : Non, cela veut dire : avons-nous la volonté que l'Union européenne existe politiquement ou pas ? A partir de là, le Premier ministre a pris des engagements devant l'Assemblée nationale. Va-t-il revenir pour nous dire qu'il nous a trompés ? C'est à lui d'en supporter la responsabilité. C'est également aux parlementaires, qui auront à se prononcer, d'être capables de faire un choix clair et de s'en expliquer sur le terrain. Je n'ai pas envie de jouer le fusible pour tel ou tel ministre ou tel ou tel gouvernement défaillant en ce domaine. Les choses sont clairement établies. Jusqu'à maintenant le gouvernement a fait preuve de fermeté. D'ailleurs peut-être plus le ministre Affaires étrangères que le ministre de l'Agriculture. Ce qui est particulièrement inquiétant. S'il manque à sa mission, tous les moyens seront bons pas les pour le rappeler à l'ordre. Lorsqu'on a trente ans de carrière devant soi, on ne voit mêmes choses que lorsqu'on est à trois ans de la retraite.
France Inter : Pensez-vous que le gouvernement est sincère ?
C. Jacob : Il est sincèrement engagé. Une négociation est dure, on sait que dans les derniers moments il s'agit de tenir bon, ce que le ministre des Affaires étrangères donne l'impression de faire pour le moment. Toutes les actions que l'on pourra faire pour le réconforter, on le fera. On est en train d'envisager une action commune avec les gens de l'audiovisuel et du monde artistique, pour montrer que ce n'est pas un combat sectoriel, mais hautement politique. Derrière cela il y a l'existence de la CEE.
France Inter : Faut-il aller jusqu'au clash selon vous ?
C. Jacob : Si l'accord est sur les bases que l'on connaît aujourd'hui, oui ! L'Europe n'a avancé qu'à coups de crises. Il ne faut pas avoir peur d'une crise. J'ai envie de voir des politiques qui se battent la rage au ventre comme les paysans sur leurs exploitations.
Mercredi 8 décembre 1993
TF1
J. Offredo : Qu'allez-vous dire au président de la République que vous rencontrez tout à l'heure ?
C. Jacob : Un mot sur la journée d'hier. On n'a jamais vu pareil imbroglio. J'étais assez amer, surtout vis-à-vis du ministre de l'Agriculture ; j'aurais aimé qu'il passe davantage de temps en salle de travail plutôt qu'en salle de presse à faire des déclarations sans cesse contradictoires. Ceci étant, la rencontre avec le président de la République a un avantage très clair rappeler quels étaient les enjeux de la France sur les accords de Blair House. C'était de pouvoir évoluer sur le marché à l'exportation, bénéficier de l'augmentation de la demande alimentaire, d'assurer une véritable préférence communautaire, de mettre en place dans le cadre de cette préférence une protection, ce qui n'est pas du protectionnisme, mais d'éviter de subir le dumping de certains pays. Ces enjeux qui devaient être négociés ne l'ont pas été parce que nous sommes dans la position retenue hier à Bruxelles très loin du mémorandum français des engagements du gouvernement. Nous voulons rappeler cela au président de la République pour qu'il en fasse état lors du Conseil de Bruxelles et qu'en aucun cas la France puisse donner son accord. J'ai cru comprendre quand on a enfin rencontré le ministre de l'Agriculture et qu'il en avait enfin terminé avec ses déclarations médiatiques qu'il avait donné son accord.
J. Offredo : Ne trouvez-vous pas que les agriculteurs français vont un peu loin ?
C. Jacob : On ne va pas trop loin dans la mesure où nos engagements étaient tout à fait responsables et tout à fait en phase avec ceux du gouvernement, autour de "pas un hectare de jachère supplémentaire". Si on prend l'exemple du marché mondial des céréales, 65 % des échanges internationaux en céréales sont détenus par les Américains et ALENA, 13 par la Communauté. On doit subir une baisse de 21 %, un peu amoindris par les accords d'hier, c'est vrai. Mais les Américains ne baissent pas. Ce n'est pas acceptable. Doit-on accepter d'être concurrencés par des produits dont on sait que les gens qui y travaillent ont des salaires de 20 à 30 fois inférieurs aux nôtres ?
J. Offredo : L'accord harmonisé avec la PAC, c'est insuffisant ?
C. Jacob : Oui, le ministre de l'Agriculture n'a pas tenu ses engagements. Il n'est pas arrivé à ce que nous souhaitions. Maintenant, on demande des compensations à l'intérieur de la Communauté. Je regrette à propos des négociations avec les Américains, il y avait un engagement sur lequel le ministre avait pris position. Il ne l'a pas tenu.