Interview de M. François Bayrou, président de Force démocrate, à Europe 1 le 29 mars 1998, sur sa proposition de fonder un nouveau parti de centre droit à la place de l'UDF.

Texte intégral

M. le président de Force démocrate vous avez créé la surprise, l'électrochoc dites-vous, devant le courroux de vos alliés de l'UDF en créant une sorte de rupture.
Vous reprenez vos billes pour créer un grand parti du Centre. Les questions que le Club de la presse vous posera ce soir tourneront autour de : Et maintenant, quelles sont vos chances de succès ? Comment allez-vous tourner la page de l'UDF, si c'est ce que vous voulez faire ?
Ce nouveau parti va reposer sur quelles valeurs ? Sur quel programme ? Et surtout sur quelles alliances futures ?
Je voudrais aussi que vous nous expliquiez pourquoi n'y a-t-il eu que des présidents UDF qui étaient prêts à accepter les voix du Front national ? Est-ce que cela ne change pas le positionnement de l'UDF, parce que vous parlez du Centre, mais alors, est-ce que ce n'est pas le RPR qui occupe le Centre, et qu'est-ce qui vous distingue aujourd'hui de votre allié traditionnel dans l'opposition ?
On parle de modernisation nécessaire de la vie politique. Jacques Chirac va recevoir tous les leaders un à un, sauf Le Pen. Alors si Le Pen est si dangereux, est-ce que ce n'est pas le moment d'avoir le courage de dire « interdisons ce parti ». Que peut-il sortir de cette consultation ?
On parle entre autre de changer le mode de scrutin aux régionales, Laurent Fabius dit qu'il faut le faire tout de suite. Daniel Vaillant, le ministre des relations avec le parlement, dit que ce n'est pas cela qui réglera le problème. Quelle est votre position ?
Mais surtout, pour l'avenir, on se demande comment allez-vous faire, vous à droite, pour que les Français d'abord reviennent vers vous, mais surtout reviennent aux urnes et surtout, que ceux qui apportent leurs voix au Front national se détournent de lui ?
Nous parlerons aussi de Jacques Chirac. Comment voyez-vous son rôle dans cette cohabitation qui va durer ? Et puis nous vous demanderons votre appréciation de Lionel Jospin, de son gouvernement, qui viennent d'engranger des régions et des départements.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Votre initiative a reçu, chez vos adversaires, un accueil ironique et incrédule, vos amis hésitent entre la compassion et la réticence et le refus, devant un échec relatif quoi qu'on en dise aujourd'hui qui se profile, est-ce que vous renoncerez ?

François BAYROU. – Vous avez le droit d'avoir des appréciations, ou de vous faire souffler dans l'oreille des appréciations... Alors reprenons les choses comme elles sont.

La première, c'est que chaque fois que l'on entreprend quelque chose de nouveau, on dérange des conformismes, des situations antérieures. Quand Jacques Chirac en 1976 a lancé, à la place de l'UDR, un nouveau parti qui s'appelait le Rassemblement pour la République, vous vous souviendrez peut-être des tonnes d'accusations qu'il a reçues, je pense à Alexandre Sanguinetti, par exemple, qui étaient brillantes, talentueuses, mais qui appartenaient à l'ordre ancien.

Je vous signale que cependant, je vais citer quelques noms pour vous montrer que ce n'est pas tout à fait ce que vous décrivez. Il y a un très grand nombre de responsables politiques qui appartenant à cette famille politique, je pense à Raymond Barre, à Hervé de Charette, à Pierre-André Wilzer, à Gilles de Robien, à Pierre Méhaignerie, je pense à six jeunes députés appartenant à l'UDF, à Valéry Giscard d'Estaing, lui-même, dans un style différent, assez contrasté, qui ont tous dit, une chose capitale : il faut que ça bouge.

Et si ce mouvement n'avait pas été lancé, on en serait encore à la stagnation dans laquelle on vivait et qui faisait que l'UDF devenait le désespoir de ses amis et l'atout principal de ses ennemis ou de ses adversaires et concurrents.

Car, Catherine Nay l'a très bien dit, qu'est-ce que c'est qu'un mouvement qui se positionne au centre de la vie politique française et qui accepte, seul, l'accord avec l'extrême-droite. Si on faisait cela, si ce mouvement se perpétrait, si on l'avait accepté, si on ne changeait pas les choses c'est un mouvement qui serait mort. Politiquement mort. Cliniquement mort.

Franz-Olivier GIESBERT. – C'est un mouvement qui n'est pas dirigé.

François Bayrou. – J'y reviens. Il y a deux choses, et qui ne tiennent pas aux hommes. Et singulièrement, pas à ce que François Léotard a fait et qu'il a fait très courageusement et à mon avis très loyalement et volontairement pendant cette période. François Léotard est arrivé devant notre groupe la semaine dernière, et il nous a dit : « L'UDF est une balise qui n'émet plus aucun signal ».

Quand le président d'une formation politique en arrive, devant son groupe parlementaire, à dire « Nous sommes une balise que n'émet plus aucun signal », cela veut dire qu'il est nécessaire qu'il faut que quelque chose de fort se fasse.

Qu'est-ce qu'il faut pour qu'une balise émette un signal qui soft entendu ? Dans les anciens comptes rendus de radio on disait : « Je vous reçois clair et puissant ». Eh Bien, il faut que nous soyons clairs et puissants. Qu'est-ce que cela veut dire être clair ? Cela veut dire mettre de l'ordre dans nos intentions, dans ce que nous croyons, notamment sur ce plan capital vous voyez bien tout ce qui se passe en France tous ces jours-ci – des relations avec l'extrême-droite.

Et pour être puissants, qu'est-ce qu'il faut ? Il faut mettre fin à la culture de chapelles à laquelle nous appartenons. Je ne la renie pas. J'ai moi-même fait vivre cette formation politique qui est une des deux qui, à l'UDF, ont le plus marqué ces dernières années. Je dis simplement, il faut tourner la page. II est temps de faire autre chose. Il est temps, de faire que, pour être puissants, nous soyons unis. Pour être puissants, nous appartenions à une seule organisation, à la condition que cette seule organisation ait d'abord clarifié le message qu'elle voulait émettre.

Serge JULY. – Clair et puissant, sauf que votre démarche, pour l'instant, n'est pas claire et pas très puissante. Je n'ai toujours pas compris si vous faisiez toujours partie de l'UDF.

François BAYROU. – Bien sûr.

Serge JULY. – Quel processus allez-vous entamer pour sortir de l'UDF ?

François BAYROU. – J'ai dit : « Un mouvement politique issu de l'UDF ». « Issu de l'UDF », cela veut dire que les gens qui forment l'UDF aujourd'hui, conscients de l'incapacité dramatique dans laquelle ils se sont placés ; de l'impuissance qu'est désormais devenu leur lot, décident, pour vivre ensemble, d'ouvrir un chemin nouveau, ayant, c'est l'article 1, clarifier ce qu'ils avaient à dire, à penser, et qu'elle était leur ligne de pensée. Je n'ai qu'un souhait, c'est que tout le monde y soit. Parce que pour être puissants, il faut être uni. Et je parie que tout le monde y sera ! Il faut être unis et nombreux, c'est cela la puissance.

Serge JULY. – Je voudrais que vous me répondiez très précisément. Comment allez-vous faire ? II va y avoir un vote ? Un référendum de l'ensemble des militants de l'UDF ?

François BAYROU. – Il y a trois jours déjà qu'on passe par la procédure la plus démocratique. Le plus démocratique c'est la base. Nous avons à l'UDF 100 000 militants dont nous avons les noms et les adresses. II faut les interroger directement, personnellement, car ils sont, eux, les véritables responsables. Ce n'est pas au sommet, dans un petit groupe de 5 ou 6, que cela se décide.

Serge JULY. – Et si les autres composantes de l'UDF ne sont pas d'accord sur ce procédé ?

François BAYROU. –- Ils seront d'accord ! Comment dire non à la démocratie ? Comment, quand on veut être un parti qui s'appelle Union pour la Démocratie Française, refuser la démocratie. Je dis donc qu'il est très simple d'écrire sur ces deux points un texte de référence de quelques lignes disant clairement : Voulez-vous que l'UDF se fixe désormais comme règle qu'elle ne pactisera pas avec l'extrême-droite, pour faire des majorités. Deuxièmement, voulez-vous que l'UDF s'unisse en une formation politique nouvelle ?

Serge JULY. – Encore une question, est-ce que c'est un souhait que vous formulez, ou est-ce une décision qui est prise ? Pour poser la question autrement vous l'organisez quand ce référendum ?

François BAYROU. – Il me semble que ce doit être fait avant l'été, parce qu'après l'été ce sera raté et donc il me semble que ce référendum peut être utilement organisé dans un mois. Cela fera un mois de campagne électorale. Que chacun y défende ses thèses. Que la base décide. Qu'elle choisisse. Qu'elle s'engage.

Franz-Olivier GIESBERT. – Est-ce que vous n'avez pas le sentiment qu'il serait temps aussi de refonder la droite, autour de nouvelles idées ? Si oui, lesquelles? Et qu'est-ce que cela peut être ? Qu'est-ce qui peut vous différencier, par exemple, par rapport au RPR aujourd'hui ?

François BAYROU. – C'est une question importante aujourd'hui, parce qu'il y a des tas de gens qui disent, il ne faut pas faire le centre droit. Mais alors la conséquence de leur affirmation c'est qu'il faut faire un seul parti de droite. Ce n'est pas ma thèse. Ma thèse – ma vision – c'est qu'il y aura des majorités en France, quand il y aura une expression de droite puissante et une expression du centre puissante. Autrement le cadeau à Le Pen, d'une part, à Jospin de l'autre, est un cadeau inestimable. L'idée qu'on abandonne le terrain.

Serge JULY. – C'est une vision différente que vous avez avec Edouard Balladur, sur l'analyse ?

François BAYROU. – Oui, je pense. Je suis plus proche sur cette analyse-là de Philippe Séguin.

Franz-OLIVIER GIESBERT. –  Pour revenir aux idées…

François BAYROU. – Sur les idées, c'est très simple, Philippe Séguin a voté « non » au traité de Maastricht, j'ai voté « oui ». Autrement dit, je crois que l'avenir de la nation c'est un avenir européen et qu'il n'y a pas d'autre possibilité. Et qu'au lieu d'être euro sceptique, de prendre le projet européen comme une croix qu'on porterait sur le dos et qu'on ne pourrait pas faire autrement, je crois qu'il faut le saisir d'enthousiasme et accepter de mettre ce grand projet devant nous. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas corriger l'Europe – vous savez que j'ai proposé il y a quelque temps une Constitution européenne – mais pour autant il faut le choisir avec optimisme et détermination. Cela c'est le premier point.

Deuxième point, très important. La réponse traditionnelle de nos amis gaullistes en période de crise, c'est l'État. Et moi je ne crois pas que l'État soit capable de répondre aux situations de crises. Aucune situation, difficile à régler ne peut se régler par l'intermédiaire de l'État. Je crois qu'il est donc nécessaire de construire la société de proximité.

Serge JULY. – Vous êtes plus Girondins et eux sont plus Jacobins, cela reste vrai ?

François BAYROU. – Cela reste vrai. En tout cas, vous ne résoudrez pas les problèmes sociaux par l'État. L'ensemble de l'invention qu'il faut pour apporter des réponses à l'exclusion, à des aides sociales différenciées, à des aides au logement qui ne soient pas les mêmes selon les départements français, la possibilité de bâtir. L'expérimentation cela ne peut pas se faire par l'État. Cela ne peut se faire que par la proximité. L'État n'est pas sans rôle, mais l'acteur doit être prêt.

Serge JULY. – On a vu Nicolas Sarkozy, ici, dire la même chose que vous.

François BAYROU. – Peut être. Mais je suis frappé de voir à quel point nous avons un monde de communication facile. Et plus le niveau de communication monte, plus les gens se sentent seuls. Plus le niveau de communication augmente, plus la société apparaît indifférente. Et bâtir une société de liens, ce n'est pas la même chose que de demander à l'État de résoudre les problèmes qui sont les vôtres. Deuxième point, la proximité.

Troisième point : Nous croyons, nous, qu'il faut construire une société puissante. Par exemple, je suis persuadé qu'aucune réforme ne peut se faire sans corps intermédiaires. Or, en France, on a complètement abandonné ce que Jacques Delors appelle « la réflexion sociale », sur la société, l'ingénierie sociale. On a complètement abandonné l'idée que pour faire changer le monde, il fallait des acteurs qui le changent et qui prennent ce changement en charge. Notamment, l'ensemble de la réflexion politique sur la méthode de la réforme est toujours conçue comme décidée au sommet, et imposée à la base et, plus on veut réformer les choses, plus on vous raconte qu'il faut se durcir contre une épreuve de force qui viendra, comme si la base avait toujours tort et le sommet toujours raison. Je ne crois pas à cela.

Voilà trois différences fortes qui peuvent montrer que le projet politique n'est pas le même.

Franz-Olivier GIESBERT. – Vous dites différences fortes. Le RPR a fait des progrès considérables sur l'Europe. Le RPR est plus libéral aujourd'hui. On ne l'entend pas de la bouche de Nicolas Sarkozy et quelques autres. Ce que vous dites sur les corps intermédiaires, tous les partis – en gros – le disent. Quelles sont les idées nouvelles autour desquelles va s'articuler votre mouvement ?

François BAYROU. – Un grand projet national vers l'Europe. Ce qui, vous I'avouerez, ne fait pas l'unanimité chez beaucoup de nos partenaires !

Tous. – Ils y vont, mais ils traînent les pieds…

François BAYROU. – Vous voyez bien ce que vous êtes en train de décrire. C'est le monde des « malgré nous » ! L'idée; perpétuellement affirmée, que les choix de société on doit les faire parce que on ne peut pas faire autrement ! Ne vous étonnez pas que les gens soient euro sceptiques, révoltés, qu'ils aillent faire des choix extrémistes. On explique constamment que ce n'est pas parce qu'on le veut qu'on y va, mais parce que la mondialisation vous l'impose et que c'est dans un autre sens qu'on aimerait aller.

Franz-Olivier GIESBERT. – Concrètement comment allez-vous réinsérer dans la société les corps intermédiaires dont vous parlez ?

François BAYROU. – Un exemple précis. Quand mon successeur au ministère de l'Education nationale, Claude Allègre, est entré dans son bureau pour la première fois, il a prononcé une phrase historique, en tout cas ressentie comme telle : « la cogestion c'est fini ». C'est-à-dire, qu'il a expliqué qu'il ne discuterait plus des réformes avec les gens. Avec tous les syndicats, et tous les représentants…

Jean-Pierre ELKABBACH. –- Pas de partage du pouvoir !

François BAYROU. – Je veux vous rappeler que j'ai fait adopter la réforme de l'université à l'unanimité, des syndicats d'extrême-droite aux syndicats d'extrême-gauche. Et vous savez qu'ils existent, et l'un et l'autre, à l'intérieur de l'Université française.

Donc, le projet consiste à vouloir concevoir la réforme avec les acteurs eux-mêmes. En Allemagne, la société s'est construite autour de l'idée précisément qu'on avait en face de soi des acteurs sociaux puissants et qu'on travaillait avec eux et non contre eux. Et quand Jacques Delors a dit, à juste titre, sur la réforme de l'Education nationale qu' « on ne réparait pas une montre avec un marteau », c'est quelque chose comme cela qu'il voulait dire aussi. Et je suis pour que la base ait son rôle à jouer dans les décisions du futur.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Il y a eu des manifestations, que M. Cambadélis appelle citoyennes, à Paris et dans les grandes villes de France. On y a vu beaucoup de jeunes et de lycéens. Cette politisation des jeunes, M. Bayrou, est-ce qu'elle vous paraît une riposte morale, suffisante à la nature du combat politique qui est engagé contre les forces de l'extrême-droite, en France ?

François BAYROU. – C'est difficile. Je vois très bien de quels sentiments sincères et généreux les manifestants sont animés. Je sais que c'était presque inévitable, à partir du moment où on avait, sous leurs yeux, accepté une transgression aussi grave que celle qui a été acceptée. Mais je vous dis le fond de ce que je pense, je ne crois pas que cela soit la solution à la montée de l'extrême-droite en France que de multiplier les manifestations de cet ordre, devenues presque traditionnelles. Je suis persuadé que cela renforce les gens qui votent pour le Front national, ou qui sont tentés de le faire. Un sentiment d'assiégés. Le sentiment qu'il y a un siège qui est conduit contre eux.

Et plus, je crois qu'ils se renforcent dans leur détermination à protester sous cette forme.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Et vous dites cela à l'égard des intellectuels qui vont se manifester au début de la semaine ?

François BAYROU. – Non. Je comprends très bien qu'on écrive, qu'on fasse des pétitions. On a le droit de dire à ses élus qu'ils ne sont pas bien comporté, comme ils s'étaient engagés le faire. Et d'une certaine manière, c'est le rapport normal entre l'électeur et l'élu. Mais, comme je le ressens – je peux me tromper – je ne crois pas que les manifestations de rue soient de nature à faire réfléchir les gens qui votent pour le Front national. Au contraire, j'ai l'impression que cela les renforce.

Serge JULY. – Vous parliez tout à l'heure des différences entre le RPR et l'UDF, puisque vous voulez construire une force de centre droit, pourquoi ce phénomène – qui intrigue tout le monde – est-ce que ce sont des UDF qui ont craqué ?

François BAYROU. – Parce ce qu'on n'avait pas les structures capables de faire respecter les décisions.

Serge JULY. – Ce n'était pas un vrai parti ?

François BAYROU. – Ce n'était pas une organisation solide. Il y avait toujours – et chacun y avait sa part de faute, et moi sans doute aussi – il y avait toujours des interstices dans lesquels on pouvait se glisser. Entre les familles politiques qui formaient la confédération. Tout le monde se disait : de toute façon moi, je trouverai mon chemin, j'arriverai à me glisser. Je pense que c'est la raison principale.

Serge JULY et Catherine NAY. –- Cela vous voulez que ce soit terminé ? Un vrai parti, avec une vraie autorité ?

François BAYROU. – Ou bien on fait un vrai parti, avec une vraie autorité, ou bien on arrête.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Cela veut dire que depuis longtemps l'UDF n'existait plus et qu'on ne le savait pas ?

François BAYROU. – C'est très difficile. J'en ai été le secrétaire général pendant cinq ans, à côté de M. Giscard d'Estaing de 1989 à 1994. Et l'on s'en souviendra, j'ai usé de tous les trésors de diplomatie possibles pour faire venir ceux qui ne venaient plus à l'UDF : ceux qui sont aujourd'hui à Démocratie libérale, ne venaient plus à l'UDF, les autres, Force démocrate aujourd'hui, ne venaient plus à l'UDF, pour les réconcilier à l'intérieur de cette famille politique. Mais j'avais sous-estimé, en période de crise, et en période de crise grave, la faiblesse que signifie une organisation aussi démembrée.

Serge JULY. – Hervé de Charette a employé un mot d'une extrême gravité. Il a dit que c'était un complot. Comment faut-il le comprendre ? Il désignait un certain nombre de dirigeants régionaux qui avaient fait alliance avec le Front national.

François BAYROU. – C'est possible qu'il y ait une sorte de connivence. Je ne suis pas de nature à jeter la pierre. Je pense que les hommes qui ont fait cela, ne sont pas différents aujourd'hui de ce qu'ils étaient hier. Ils l'ont fait de bonne foi.

Serge JULY. – Ce n'est pas de bonne foi ! Ils ont quand même change lever programme pour se présenter à la présidence de la région.

François BAYROU. – Ce n'est pas leurs sentiments qui sont en cause. C'est le choix politique profond qu'ils ont fait. C'est un choix meurtrier. À mon avis.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Quand une région a voté, en majorité à droite, en tenant compte d'un certain nombre de voix de l'extrême-droite, on laisse cette région à la gauche ?

François BAYROU. – Je ne sais pas ce que cela veut dire voter à droite. L'idée selon laquelle il n'y aurait qu'une droite qui irait jusqu'à M. Le Pen, à l'intérieur du même ensemble, supposant qu'il y a au fond les mêmes valeurs, qu'il suffirait de faire un programme commun, cette idée, encore une fois est meurtrière, pour deux raisons. La première de ces raisons, c'est que si vous transformez le vote protestataire en vote utile, vous le faites flamber. Il flambera lourdement et quelquefois les incendiaires eux-mêmes seront brûlés.

Et puis il y a une deuxième raison qui pour moi est la plus importante, on ne peut pas se trouver dans une situation politique qui vous oblige à renier ce pour quoi vous vivez. Pas seulement ce pour quoi vous vous êtes engagé, ou ce que sont vos idées politiques. Car il y a des raisons de vivre, des envies d'élever ses enfants, de leur faire partager des choses plus importantes mêmes que les idées politiques. Pour moi, ce serait de cet ordre.

Un dernier point si vous voulez. Je trouve aussi meurtrier que, grâce à tout cela, on ne parle plus du Front national dans la politique française. Parce que vous avez beau le charger de toutes les invectives et de tous les anathèmes, il demeure qu'on ne parle que de lui et, j'ai un de mes vieux amis qui dit : « louanges ou blâmes, c'est de la réclame ». C'est vraiment un élément de sagesse populaire politique que je crois parfaitement justifié.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Vous avez dit qu'un des deux critères qui définit un nouveau parti du centre…

François BAYROU. – Du centre droit ! Il ne s'agit pas de se séparer !

Jean-Pierre ELKABBACH. – … un des deux critères c'est le refus d'alliance avec le Front national.

François BAYROU. – Oui.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Est-ce que cela veut dire qu'il faudra préférer la gauche, définitivement, au Front national ?

François BAYROU. – C'est exactement le contraire ! Je l'ai dit à M. Le Pen directement, sur un plateau de télévision, je pense, que c'est si nous acceptons ce genre de pacte avec le Front national, si nous acceptons de fabriquer des majorités avec lui, implicitement ou explicitement, si nous passons notre temps à rechercher des thèmes qui sont de connivence, avec le langage du Front national, si nous passons notre temps à dire plus soft, ce qu'il dit plus hard, alors la gauche est au pouvoir pour très longtemps. Je pense même qu'il n'y a qu'un seul critère de la victoire pour longtemps, ou de la défaite assez rapprochée de la gauche, c'est que nous soyons capables de tenir bon sur ce sujet.

Je pense que c'est là le critère absolu pour cantonner le Front national, autant qu'on le pourra, pour convaincre ses électeurs que leur choix n'est pas le bon. Sinon comment les convaincre ? Si vous acceptez de faire une alliance avec eux, cela veut dire que leur choix est le bon et qu'ils ont réussi par leur nombre à tordre le bras de tous ceux qui, à l'intérieur de la démocratie ne le voulaient pas, et vous offrez – si vous acceptez l'alliance – à la gauche le plus extraordinaire des espaces, l'espace de la condamnation morale dont ils ont toujours tendance à user et même quelquefois, à mon gré, à abuser.

Serge JULY. – Vous avez un conseil à donner à Charles Millon ?

François BAYROU. – Démission. De toute manière il y sera contraint. Il va être obligé de constater, je ne sais pas si ce sera demain, après-demain, dans un mois, que l'entreprise est injouable. Comment voulez-vous prétendre que vous n'avez aucune connivence avec un groupe qui compte 35 voix, dont les voix sont indispensables pour toutes les décisions à prendre ? C'est purement et simplement injouable et donc depuis le début, je le lui ai dit de vive voix, il doit, je pense, démissionner.

Jean-Pierre ELKABBACH. –- Est-ce que vous allez l'exclure d'ici à jeudi, puisque vous lui avez donné une semaine et demie ?

François BAYROU. – Oui, il sera exclu jeudi s'il n'a pas réglé lui-même sa situation, s'il n'a pas démissionné.

Franz-Olivier GIESBERT. – Quelle est l'attitude de Jacques Chirac par rapport à vous ? Lui avez-vous parlé avant de votre initiative ? Avez-vous l'impression qu'il y est favorable ?

François BAYROU. – Non. Je l'ai eu au téléphone pour autre chose, nous n'avons pas parlé de cela. Pourquoi y serait-il hostile ? Je n'ai consulté personne. Parce qu'il y a des moments où il faut proposer un chemin ou un sursaut.

Franz-Olivier GIESBERT. – M. Madelin vous a traité de putschiste.

François BAYROU. – J'ai proposé un sursaut. Beaucoup de gens en France étaient désespérés au point de se dire « je renonce, je ne voterai plus ». Et, en face de cela, on était parti dans une discussion d'état-major qui allait durer des semaines pour savoir quelle virgule on allait changer et pour qu'au bout du compte la situation demeure identiquement embrouillée et identiquement impossible à comprendre pour l'opinion. Eh bien, dans ces cas-là, il y a des jours où on est tout seul pour prendre les décisions. Je l'ai prise tout seul et je l'assume tout seul. Je suis persuadé que beaucoup de gens, qui eux-mêmes ne sont pas en politique, y auront reconnu quelque chose qui leur parle. Comme une fenêtre qui s'ouvre.

Un mot encore, parce que l'on parle toujours des politiques. On parle soit, de ceux qui votent à 15 % pour le Front national, soit de ceux qui votent à gauche, soit de ceux qui votent à droite. On oublie qu'il y a 45 % des gens qui ne votent pas. Et on ne se demande pas pourquoi il y a un Français sur deux qui ne va pas voter, parmi les jeunes en particulier. Parce que ce sont les plus âgés qui votent pour des réflexes civiques acquis depuis plus longtemps. Et on ne se demande pas s'il ne faudrait pas leur proposer un autre style, autre chose, un renouvellement.

Franz-Olivier GIESBERT. – Comment voyez-vous Jacques Chirac dans ce nouveau dispositif de l'opposition ? Est-ce qu'on ne va pas vers deux candidatures au prochain premier tour de la prochaine élection présidentielle ? Une candidature UDF, François Bayrou par exemple ? Et une candidature RPR Jacques Chirac ?

François BAYROU. –- On est sûr que les gens ont déjà tourné, le bouton ! Qui ont zappé ! Si vous pensez que la préoccupation des gens c'est celle de l'élection présidentielle, de 2002 !

Jacques Chirac est le Président de la République, il est une référence commune. J'ai beaucoup apprécié ce qu'il a dit et la manière dont il l'a dit lundi soir et je l'ai appelé pour le lui dire.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Donc le parti du centre droit aidera Jacques Chirac en 2002 ?

François BAYROU. – La question n'est pas là ! Jacques Chirac est Président de la République et je n'ai pas envie, alors qu'il y a dans la société française un point de référence, respecté et en situation de s'exprimer, d'entrer dans une situation mesquine avec lui.

Catherine NAY. – L'immédiat c'est la modernisation, ce n'est pas l'élection présidentielle, qu'avez-vous à en dire ?

François BAYROU. – J'entends des gens dire : il faut interdire Le Pen. Vraiment, cette idée selon laquelle il suffit de casser le thermomètre, pour que la fièvre tombe ! L'idée selon laquelle, les problèmes que nous avons, qui sont des problèmes politiques, moraux, de conviction profonde – rationnels ou spirituels – disparaîtraient, simplement en interdisant le Front national – qui d'ailleurs reparaîtrait le lendemain comme alliance nationale ou comme parti national, avec les mêmes ou à peu près, et cela susciterait une flambée dans l'opinion – cette idée me paraît une idée irresponsable.

On ne mesure pas ce que signifie le vote du Front national. Et, je crois que c'est aux causes qu'il faut essayer de s'appliquer et, peut-être aussi, à la manière d'en parler.

Serge JULY. – François Bayrou, est-ce que vous pensez que parmi les causes il y a – comme l'a dit d'ailleurs le Président de la République – les institutions, qui ont beaucoup vieilli, sont mal adaptées, notamment les modes de scrutins, les durées de mandats, la question – peut-être – du quinquennat, est-ce que vous pensez que cela fait partie des causes de la désaffection à l'égard de la vie politique dont vous parliez à l'instant ? Est-ce que vous allez en parler au Président de la République, mardi, et vous allez lui proposer quoi ?

François BAYROU. – Je ne parlerai pas de ce sujet, principalement, parce que c'est un sujet très profond sous la Ve République. La situation dans laquelle nous avons été placés depuis 10 ou 15 ans, qui consiste à changer de majorité tous les deux ans, autrement dit laisser penser aux Français que chaque majorité essayait quelque chose, qui échouait. On passait à une autre. Jamais les fruits n'étaient là pour remplir les promesses des fleurs. L'idée selon laquelle tout cela c'était des mots, vient principalement de l'instabilité politique que nous avons aujourd'hui. Elle vient, à mon avis, de l'acceptation – vous savez que je n'étais pas du même avis sur cette ligne – par tout le monde, de la cohabitation. Parce qu'on a introduit l'instabilité au cœur du système politique français. Ma proposition est qu'on élise, en même temps, l'Assemblée nationale et le Président de la République.

Serge JULY. – Qu'il n'y ait plus de droit de dissolution ?

François BAYROU. – Ah si, je suis pour qu'on laisse un droit de dissolution.

Catherine NAY. – Qui dit que le président et l'Assemblée nationale seront de la même couleur

François BAYROU. – À ce moment-là, le message du peuple ne voudra pas dire la même chose. On peut garder le droit de dissolution jusqu'à la prochaine élection présidentielle. C'est d'ailleurs le cas en Belgique, la dissolution ne s'applique que jusqu'à la fin de la législature. L'idée est très simple, il y a élections législatives, en même temps que toute élection présidentielle.

Serge JULY. – C'est un changement de République ?

François BAYROU. – Non. C'est un changement profond de la Ve République. Et cela ne change rien de l'esprit de la Ve République. Quant à la durée des mandats on peut les harmoniser. On peut mettre le mandat à 6 ans. Un mandat de 5 ans, l'autre de 6 ans : il faut trouver une cohérence dans la durée des mandats.

Serge JULY. – Même celui des sénateurs ?

François BAYROU. – Non, ce n'est pas la même Assemblée. Elle n'a pas les mêmes pouvoirs, elle a sa logique. En tout cas, je n'ai pas envie de renier, en 1998, la campagne de 1969, j'avais 18 ans, sur ce sujet.

Jean-Pierre ELKABBACH. –- Je ne sais pas si les 3 millions et demi qui ont voté pour le Front national et les abstentionnistes se satisferont de changements institutionnels, dont vous-même dites qu'ils sont insuffisants.

François BAYROU. – Certainement pas. Le principal, c'est un changement de style. Que les hommes politiques, dont je suis, acceptent un langage plus direct, une manière d'aller au but, les yeux dans les yeux, un renouvellement profond.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Il y a le chômage, il y a l'insécurité, y compris l'insécurité dans les lycées. Il y a la peur des parents d'élèves, il y a la peur des professeurs, en Seine-Saint-Denis et ailleurs. Qu'est-ce qu'il y a à faire pour rétablir la sécurité, pour qu'un climat de relative paix sociale puisse se faire, puisque les lycées ne peuvent pas être des sanctuaires, des lieux protégés, alors, qu'à l'extérieur, il se passe des choses ?

François BAYROU. – Il y a deux choses à faire. Une que Claude Allègre a su faire – et que j'approuve. Et une pour laquelle il a fait le contraire. La première c'est qu'il a mis un encadrement humain plus important, avec les jeunes emplois Aubry, dans les lycées. On aurait pu inventer d'autres formules. En tout cas, je n'avais pas pu le faire. Il l'a fait, et c'est bien. Mais il fait quelque chose qui va à l'encontre de cela. Depuis longtemps, je suis convaincu, que la meilleure manière de défendre l'école, c'est de défendre l'image de l'école à la maison. C'est de faire que tous les Français respectent l'école, qu'ils y mettent leurs espoirs. Et qu'ils soutiennent les enseignants dans le difficile métier qui est le leur. II a fait le contraire en expliquant que les enseignants étaient des fainéants, qu'ils n'étaient pas à la hauteur de leur mission, absentéistes et qu'il allait falloir que cela change. Il est allé à l'encontre du but recherché. Un bon point et un mauvais point, pour autant qu'on puisse donner des leçons.

Jean-Pierre ELKABBACH. – Combien de temps vous vous donnez pour réussir cette grande expérience ? Et vous la sentirez à quels signes ?

François BAYROU. – Le jour où le référendum, sur des choix clairs, un choix de ligne politique élémentaire, et deuxièmement, un choix d'organisation élémentaire. Le jour où ces deux choix auront été acceptés, alors je ne douterai plus du succès.

Jean-Pierre ELKABBACH. – L'ennemi pour vous, c'est le Front national ?

François BAYROU. – Pas seulement. Le Front national, c'est un symptôme. Ceux qui votent pour le Front national, ce sont les victimes en colère des maux de notre temps. Ils se sentent abandonnés, ils se sentent victimes. On ne leur répond pas. Pour moi, le principal ennemi, c'est la désespérance de la démocratie française. Et c'est à cette désespérance là qu'il faut apporter une réponse.