Extraits de l'interview de M. Jean Poperen, membre du PS, à RTL le 6 juin 1993, sur l'immigration, la regression sociale et la politique de l'emploi et l'analyse de l'échec des socialistes qui implique une réanimation du mouvement social.

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Média : Emission Le Grand Jury RTL Le Monde

Texte intégral

Passages importants

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde »

Comme le disait Michel Rocard, dans une phrase d'ailleurs terrible, mais qui constitue une vérité simple : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » (…)

Je suis passionnément pour l'intégration (…), mais c'est très difficile. (…) Si des arrivées massives se produisent en peu de temps, l'équilibre est rompu. Mais la grande question qui domine actuellement toutes les autres, c'est celle d'un minimum de cohésion sociale, d'harmonie sociale. (…) Si nous connaissons des difficultés dans certaines banlieues, c'est parce qu'il y a un taux exceptionnellement élevé de chômeurs, notamment de jeunes chômeurs. (…) Les choses se sont dégradées à partir du moment où l'on a eu le sentiment qu'il n'y avait plus de la place pour tout le monde. On ne pourra s'évader de la question principale, qui est la question sociale. Les droits de l'homme, très bien ! Mais c'est d'abord les droits des gens qui veulent travailler ! (…)

Les projets Pasqua

Chacune des mesures proposées par M. Pasqua mérite discussion. (…) Mais l'assimilation qui est faite entre l'insécurité et l'immigration créé un climat de tension et risque de provoquer chez certains de ces gens venus d'ailleurs le sentiment qu'ils sont la cible du malaise social.

L'objectif d'« une immigration zéro » est-il réaliste ?

L'objectif d'une immigration zéro n'est évidemment pas réaliste. La question est de ménager un rythme d'arrivée de migrants qui soit compatible avec l'équilibre social. Mais le verrouillage intégral, personne ne l'a jamais réussi. (…) La solution ne peut résulter que des négociations que nous aurons – et quand je dis nous, c'est l'Europe – avec les pays d'émigration. (…)

Le terrorisme à l'encontre des salariés

On assiste à une formidable offensive sur le thème : « Acceptez les réductions de salaire ou de protection sociale, et nous pourrons maintenir l'emploi ! » (…) À l'heure actuelle, il y a un véritable terrorisme sur un grand nombre de salariés : c'est la porte, la rue, avec tout son cortège de malheurs, si l'on ne se plie pas. Nous sommes devant une formidable offensive de régression sociale. Les récents événements sont, de ce point de vue, tristement exemplaires. (…)

Je crains qu'avec le gouvernement que nous avons maintenant, des pratiques qui avaient déjà commencé à prévaloir n'aient tendance à devenir la règle. On systématise et on proclame ce qui n'était jusqu'à présent qu'épisodes plus ou moins isolés. (…)

Le patronat ne « traîne pas les pieds » par rapport à la politique gouvernementale ; il accélère la marche dans le sens de la régression sociale, c'est-à-dire qu'il se sert du rétrécissement du marché du travail comme élément de pression sur la situation du salariat. (…) M. Major a dit cyniquement à l'adresse des Européens du continent : « Vous aurez la protection sociale ; et nous, nous aurons les emplois ! » Il a résumé cette philosophie suivant laquelle il faudrait choisir entre les acquis sociaux et le maintien de l'emploi. C'est ce qu'on appelle le dumping social ! C'est très exactement ce qu'a fait la firme Hoover. (…)

Le gouvernement, le patronat et l'accélération de la régression sociale

J'ai lu que 92 % des chefs d'entreprise avalent voté à droite, ce qui fait justice de l'idée chère à Michel Rocard (…) suivant laquelle les déterminations d'origine sociale ne seraient aujourd'hui qu'accessoires (…). Alors, que M. Balladur s'arrange avec ses propres troupes ! Mais c'est vrai que, pour le moment, elles font preuve d'une noire ingratitude.

On leur a donné un tas de choses ! Nous-mêmes leur avions déjà beaucoup donné ! À fonds perdus ! Chaque fois que des facilités leur ont été accordées, il n'y avait rien à l'arrivée ! Parce qu'on n'a jamais négocié le « donnent donnant », comme je n'avais cessé de le demander ! (…) Depuis les élections, on assiste même à une accélération des suppressions d'emplois. Le mouvement de régression sociale (…) s'est accéléré.

Pour une renégociation du traité de Maastricht

Je ne regrette pas d'avoir voté pour Maastricht, mais je pense que le moment est venu de remettre sur le métier la clause d'exception dont bénéficie la Grande-Bretagne, car, à l'usage, il est clair que le déséquilibre que nous avons accepté était un prix trop lourd. Parce que nous avons aujourd'hui un formidable déséquilibre entre l'engagement économique des Douze et l'engagement social partiel des Dix ou Onze. Cela ne peut pas continuer. La déclaration de M. Major est une condamnation terrible de l'accord. En fait, elle rompt l'accord. Car on ne peut naturellement pas accepter ce qu'il dit. Par conséquent, il y a là matière à renégociation. (…)

On ne fera pas l'Europe sociale sans que le mouvement social vive. Si l'on ne fait pas l'Europe sociale, l'Europe capotera. (…) La crise sociale sera telle qu'elle fera sauter le dispositif européen. Mais, pour que l'Europe sociale existe, il faut que les forces du travail s'expriment. Or, pour le moment, elles sont absentes du jeu : elles sont absentes en France ; elles sont absentes à l'échelle européenne.

Partage du travail et pacte social

Le partage du travail est un des éléments de solution, mais il ne peut résulter que d'une méthode contractuelle, que d'une négociation, que de la recherche d'un accord entre partenaires. On ne peut pas poser le principe qu'en aucun cas il n'y aura réduction de rémunération. En revanche, je récuse absolument que l'on dise d'entrée de jeu et que l'on décide unilatéralement qu'il n'y aura maintien de l'emploi que s'il y a réduction de rémunération. (…)

Nous sommes devant la nécessité de réguler le marché. Ce qui implique que toutes les forces sociales soient présentes dans la négociation, la confrontation sociale et qu'elles aboutissent à un compromis. L'européanisation de nos problèmes, la pression formidable exercée par des pays autres que les pays européens – notamment des pays d'Extrême-Orient, la Chine ou l'Inde – obligent à avoir un véritable pacte social européen. (…)

Il faut faire en sorte de protéger le marché du travail européen. Pour le moment, ce n'est pas le cas. C'est ce qui explique la formidable régression sociale qui se dessine et risque d'aller en s'amplifiant si rien n'est fait. Mais il est vrai, dans le même temps, qu'on doit envisager une réorganisation et une redistribution du temps de travail. Pour quelles raisons ? Parce que nous avons découvert au cours de ces dix dernières années que l'augmentation de la productivité « tuait » l'emploi, ou en tout cas le réduisait. (…) C'est une terrible condamnation du libéralisme, que ce soit le libéralisme social de M. Balladur ou le social-libéralisme (…).

J'admire que M. Balladur ait déclaré ces derniers jours : « Il faut organiser le libéralisme ». Pour un libéral comme lui, c'est une déclaration admirable. (…) Est-ce qu'il va l'organiser par des décrets ? Non ! Justement ! Et c'est la différence avec la situation qu'a connue le monde entre les deux guerres. (…) À notre époque, la réponse réside dans le contrat social, dans le pacte social négocié. Simplement, il n'y a pacte social, il n'y a contrat social que si tous les partenaires sociaux sont dans le coup. Aujourd'hui, il y en a un qui manque : le mouvement social, le mouvement des travailleurs. Il n'est pas là.

Protection de l'emploi et préférence communautaire

L'immigration reste importante, même si elle a plutôt tendance à diminuer, et le travail s'en va à l'autre bout du monde. Je n'ai pas le remède miracle dans ma poche. Ce serait une véritable incongruité que de le prétendre. (…) Nous allons de toute façon vivre quelques années très dures. (…) Mais peut-on faire autrement que d'aller vers une négociation internationale ? En attendant, en la préparant, des mesures de protection de l'emploi des pays européens devront être prises, qui d'ailleurs viseront, pour une très large part, des chefs d'entreprise européens. (…) En effet, certains chefs d'entreprise exercent une forme de dumping social cynique sur le marché du travail français, et ce n'est pas tolérable. (…) On ne peut pas laisser jouer la simple loi de l'offre et de la demande sur le marché du travail.

Autre mesure conservatoire, dont je conviens qu'elle n'est pas très agréable et qu'elle est malaisée à mettre en œuvre, qu'elle peut faire penser à d'horribles réflexes protectionnistes (…) : on ne peut pas écarter l'hypothèse de la préférence communautaire. Mais préférence ne veut pas dire fermeture.

Question : Nicolas Sarkozy, le porte-parole du Gouvernement, a estimé aujourd'hui qu'en recherchant systématiquement les produits les moins coûteux, les consommateurs contribuaient à la baisse de l'emploi. Qu'en pensez-vous ?

Jean Poperen : Ce n'est tout de même pas au consommateur qu'il appartient de faire la police de l'économie libérale ! (…) J'espère que ce gouvernement a d'autres recettes que celle-là dans sa besace.

Les raisons de l'échec socialiste

On peut gouverner avec la volonté de peser sur la réalité existante. La vérité, c'est qu'à aucun moment nous n'avons avancé, pendant que nous gérions la situation économique, ces fameuses exigences de contreparties qui auraient permis de rendre plus acceptables, par le monde du travail, les sacrifices que nous lui demandions. (…)

Nous avons décidé la suppression de l'indexation des salaires. (…) Il n'y a eu aucune contrepartie ! En 1987-1988, le Gouvernement de droite a décidé la suppression de l'autorisation préalable de licenciement - autre formidable garantie et l'on s'en aperçoit aujourd'hui. Nous avons fait campagne en disant que nous la rétablirions. Nous ne l'avons pas fait. En dix ans, nous avons soit décidé, soit accepté la suppression de deux garanties essentielles et nous n'avons rien mis à la place. (…) Quand le compte n'y est pas sur la feuille de paie, le compte ne peut pas y être dans les urnes ! (…)

Pourquoi a-t-on agi comme cela ? Parce que l'on n'a pas eu une vision réaliste de ce qu'est la gestion d'une société comme la nôtre. Elle passe toujours par la confrontation entre diverses forces sociales. (…) La confrontation est la règle des sociétés vivantes. Au lieu de cela, on nous a tenu le discours du consensus, de la résignation sociale (…)

On a remplacé Marx par l'Abbé Pierre. (…) On a remplacé la lutte des classes par la doctrine sociale de l'Église et la justice sociale par la charité. (…) »

Jean Poperen, Michel Rocard et Jean-Pierre Chevènement 

Le débat avec Michel Rocard, cela fait quelque trente ans que nous l'avons. Je lui rends hommage (…) : il y a une grande cohérence et une grande continuité dans sa pensée. (…)

Quant à Jean-Pierre Chevènement, sur beaucoup de questions, nous avons peut-être les mêmes réflexes critiques à l'égard de ce qui s'est passé. La grande différence, c'est que lui, d'entrée de jeu, il n'accepte pas la logique européenne. (…) Moi, je veux la réussite de l'Europe et je ne crois pas que la France ait d'avenir indépendamment de l'Europe. Mais je dis que l'Europe va se casser la figure si l'impératif social n'est pas très rapidement pris en compte et ne se traduit pas par des changements importants (…)

M. Poperen pourrait-il quitter le parti socialiste ?

C'est pour une grande part ce qui va se passer en juillet et en octobre qui en décidera. (…) La question principale, c'est de réanimer le mouvement social, de lui faire jouer son rôle dans la société française. (…) Cinquante questions sont posées pour les états généraux de juillet. C'est une très mauvaise indication. (…) Cela veut dire que l'on n'en traitera aucune, c'est une façon de noyer le poisson, de disperser le débat, de le découper en rondelles, c'est la méthode du salami. (…)

J'avance l'idée que l'on puisse décider dès le mois de juillet de préparer au cours des douze mois à venir des états généraux de la gauche européenne avec, à l'ordre du jour, la protection sociale, l'emploi, la durée du travail, etc. (…) Si l'on ne traite pas les questions essentielles, je ne sais pas si je claquerai la porte, mais j'irai les traiter ailleurs. (…) On ne laissera pas détourner l'ensemble de la gauche française de ses préoccupations principales. (…) 

Les défauts et les risques du présidentialisme

La cause de l'abaissement terrifiant du parti socialiste, c'est la dérive présidentialiste. (…) C'est un mal qui ronge la société française. (…) Il faudra bien s'attaquer à la particularité exclusive de la Constitution française, au regard des constitutions des autres démocraties représentatives des pays industriellement avancés, à savoir que le Président de la République est à la fois élu au suffrage universel et détenteur du droit de dissolution. Le cumul de ces deux prérogatives déséquilibre nos institutions. (…)

Les Présidents que nous avons eus jusqu'à présent, très différents les uns des autres, étaient tous des démocrates et des hommes sérieux. Quelle garantie avons-nous qu'un jour ou l'autre un aventurier politique ne deviendra pas Président de la République ? (…) Si la situation sociale devait se dégrader, la démocratie serait menacée au bénéfice soit d'extrémistes, soit de formules de national-populisme dont on pourrait craindre le pire.