Texte intégral
Il y a eu hier cinquante ans, le 27 mai 1943, se tenait à Paris la première réunion clandestine du Conseil national de la Résistance, rue du Four. Sous la houlette fédératrice de Jean Moulin, délégué par le général de Gaulle, s'assemblaient les représentants des différents mouvements de la Résistance qui avaient accepté, au nom de la France, de surmonter leurs divisions.
Le but, nous le connaissons.
Il s'agissait de « faire la guerre, rendre la parole au peuple français ; rétablir les libertés républicaines dans un État où la justice sociale ne sera pas exclue et qui aura le sens de la grandeur ; travailler avec les Alliés à l'établissement d'une collaboration internationale réelle sur le plan économique et social, dans un monde où la France aura regagné son prestige. »
Moins d'un mois après, arrêté par la gestapo le 21 juin 1943, torturé, Jean Moulin devait mourir, sans doute dans le wagon qui l'entraînait hors de France.
Croyant l'abattre, l'occupant nazi le faisait entrer au panthéon des héros ; espérant porter à la résistance un coup décisif, il précipitait au contraire son unité et renforçait les énergies tendues vers un seul but : gagner la guerre !
Jean Moulin, martyr de la liberté, entrait dans la légende nationale.
Le général de Gaulle ne s'était pas trompé en le choisissant. Dans les jours sombres de l'occupation, le courage et la détermination de Jean Moulin avaient fait merveille.
En quelques mois, cet homme d'exception avait mené à bien une œuvre considérable pour l'avenir de notre pays.
En y perdant la vie, il devait y gagner la gloire en même temps que la reconnaissance de tous les Français. Nous en témoignons aujourd'hui, car la cérémonie qui nous réunit en l'Hôtel de la Monnaie s'inscrit dans le cadre des manifestations nationales qui marquent le cinquantenaire de la disparition tragique de Jean Moulin, unificateur et chef du Conseil national de la Résistance.
Qu'il me soit permis ici de remercier la Monnaie de Paris en la personne de son directeur, Pierre Consigny, dont je salue le remarquable dynamisme pour la réalisation exemplaire de cette pièce commémorative, première d'une série consacrée à « La liberté retrouvée » ; sans oublier le graveur général et grand prix de Rome, Émile Rousseau, qui a apporté tout son talent à cette entreprise.
L'Hôtel de la Monnaie sait allier magnifiquement l'héritage d'un passé prestigieux et le modernisme des techniques contemporaines. Je suis sûr qu'une fois de plus cette émission rencontrera le succès public auquel elle est accoutumée ; apportant ainsi, avec le concours de mon département ministériel, sa pierre à l'édifice de la mémoire qui nous est si cher.
Mais qui était Jean Moulin ?
D'abord un homme pétri de principes hérités du siècle des lumières. Ensuite un grand serviteur de l'État ayant l'expérience politique des cabinets ministériels et les qualités d'un administrateur hors pair. Plus jeune préfet de France en 1938, son sens du devoir et de la patrie associé à de rares talents d'organisateur qu'il met au service de la France et du général de Gaulle, sa ténacité et sa maturité forcent l'admiration. Dès le début de la seconde guerre mondiale et jusqu'à son martyre, il va résister, tenir tête à l'ennemi, être une source d'inspiration, de résolution et d'espoir.
Préfet d'Eure-et-Loir, il refuse de ratifier les actes barbares que l'envahisseur avait commis et qu'il tentait de faire endosser par l'armée française.
Au soir d'une nuit de souffrances et d'horreur, n'écrivait-il pas : « pendant sept heures, j'ai été mis à la torture physiquement et moralement. Je sais qu'aujourd'hui je suis allé jusqu'à la limite de la résistance. Je sais aussi que demain, si cela recommence, je finirai par signer.
Et pourtant je ne peux pas signer. Je ne peux pas être complice de cette monstrueuse machination qui n'a pu être conçue que par des sadiques en délire. Je ne peux pas sanctionner cet outrage à l'armée française et me déshonorer moi-même.
Tout plutôt que cela, tout, même la mort.
La mort ? Dès le début de la guerre, comme des milliers de Français, je l'ai acceptée. Depuis, je l'ai vue de près bien des fois. Elle ne me fait pas peur.
Il y a quelques jours, en me prenant, elle eût fait un vide ici, dans le camp de la Résistance.
Maintenant, j'ai rempli ma mission, ou plutôt, je l'aurai remplie jusqu'au bout quand j'aurai empêché nos ennemis de nous déshonorer.»
Toute notre reconnaissance demeure acquise à l'homme qui sut donner l'impulsion à la résistance intérieure ; à l'homme surtout qui sut créer l'unité, non seulement de la résistance intérieure, mais aussi, au nom du général de Gaulle, l'unité contre le même ennemi entre ceux qui se battaient hors de France et ceux qui luttaient sur le sol même de la patrie.
Rarement héros s'accorda si bien aux valeurs profondes d'une nation.
Souvenons-nous encore de l'appel de celui qui était alors préfet de l'Aveyron, appel « à la sagesse, au sentiment national, à l'union ». « On peut, disait-il, n'être pas d'accord sur la forme et les moyens du gouvernement et c'est la force d'un grand pays libre d'admettre toutes les critiques. Mais lorsqu'on parle du gouvernement, il faudrait qu'on n'oubliât point qu'il s'agit du gouvernement de la France ».
Par-delà la mort, Jean Moulin le patriote intransigeant nous invite à nous montrer dignes de ce moment d'histoire qu'il symbolise. Son exemple reste de ceux qui, au milieu des périls, forcent l'admiration.
Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, pour conclure de citer le général de Gaulle qui évoquait, au moment de faire entrer Jean Moulin au Panthéon, le glorieux calvaire de son premier représentant dans la France occupée :
« Il me semble que la Résistance française, dans la nuit de son cachot, dans les ténèbres de sa clandestinité, peut dire ce que disait le martyr devant le tyran : Ma nuit n'a pas d'ombre ».