Déclaration de M. François Léotard, ministre de la défense, sur la mission du 2ème REP à Sarajevo, Calvi le 24 juillet 1993.

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Circonstance : Visite au 2ème REP (Régiment étranger de parachutistes) à Calvi le 24 juillet 1993 et hommage aux soldats morts ou blessés en ex-Yougoslavie

Texte intégral

Officiers,
Sous-officiers, 
Caporaux-chefs 
Caporaux et légionnaires du 2e régiment étranger de parachutistes,

Vous venez de passer six mois à Sarajevo. Durant ces six mois, vous avez vu tout ce qu'un homme peut voir. La folie meurtrière des peuples ; le massacre des femmes, des enfants, des vieillards ; la ruine de villes privées de tout, villes de cauchemar et de haine que plus rien ne fait ressembler à un monde humain. Vous avez vu quelque chose qui ressemble à l'enfer.

C'est pourquoi j'ai décidé de venir vous saluer à votre retour. Vos chefs vous féliciteront – ils l'ont sûrement déjà fait. Je suis simplement venu vous donner ces quelques heures de respect et d'affection. Prenez-les comme un témoignage de l'homme que je suis, avec sa responsabilité, aux hommes que vous êtes qui ont assumé au plus haut degré leur responsabilité. Prenez-les comme un témoignage de l'estime que je vous porte, que la Nation tout entière vous porte.

Votre régiment, le 2e régiment étranger de parachutistes, a connu, là-bas, un bilan humain très lourd. Votre camarade, votre compagnon d'armes, le légionnaire Benko, y est mort. Mort pour la France et mort pour la paix. Il venait de sauver une femme et son enfant. Il fut tué par un tir qui venait du camp de ceux-là même qu'il avait arrachés à la mort.

Vous déplorez vingt-cinq blessés parmi lesquels cinq blessés graves. Devant vous, je veux citer ces derniers. À l'appel de chacun de ces noms, c'est un acte de bravoure, c'est un acte de dévouement, c'est un témoignage de courage individuel auxquels je veux rendre hommage. Les légionnaires Gasparski, Murawski, Clerc, Novakowski Johannson sont entrés avec vous dans cette grande histoire de l'honneur qu'est l'histoire de la légion. 

Je veux que vous sachiez que l'on reconnaît déjà, dans les états-majors, à Paris comme à New York, le caractère exceptionnel des résultats que vous avez obtenus. Partout, on mesure l'accomplissement des missions que vous avez accomplies, sous la bannière de l'ONU et au nom de la France.

Je me suis interrogé sur les raisons qui font que vous avez réussi et que vous êtes un exemple. J'en vois au moins trois : la rigueur, la détermination, l'impartialité.

Rigueur des vrais professionnels que vous êtes, habitués à un entraînement remarquable à l'exécution intelligente des ordres. 

Détermination des hommes de caractère, convaincus qu'il faut aller jusqu'au bout de l'engagement.

Impartialité reconnue par toutes les factions en présence, qualité primordiale dans cette guerre civile. 

Dans ces bâtiments qui n'étaient pas faits pour la guerre, dans le froid de l'hiver, sous la menace permanente, vous avez accompli les missions les plus difficiles. Vous avez protégé l'aéroport de Sarajevo. Vous avez permis la réalisation des missions d'assistance humanitaire. Vous avez assuré la sécurité du quartier général. Vous avez contrôlé et assuré l'interdiction de tout mouvement à travers la piste de l'aéroport.

Je m'arrête sur cette dernière mission. Au dire de tous les observateurs, peut-être la plus difficile. La plus pénible de toutes. Vous l'avez vécue avec une profonde souffrance morale. Arrêter et refouler des femmes, des enfants, des civils qui fuient la guerre : j'imagine vos interrogations. Vos âmes d'hommes ont été troublées jusqu'au plus profond de vous-mêmes. Votre rigueur l'a emporté, là aussi : sans interdiction de tout passage à travers la piste, aucun pont aérien n'aurait été possible.

Et je ne peux m'empêcher – pensant à cette mission – de citer l'un des vôtres, le Capitaine Borelli, officier de légion et poète !

Quant à savoir si tout s'est passé de la sorte, et si vous n'êtes pas morts pour une chose morte, ô mes pauvres amis, ne le demandez pas !

Ce mort, ces blessés, ces souffrances physiques et morales, vous les avez subis. Avec une maîtrise de soi qui allie le métier du soldat et la qualité de l'homme. Un régiment comme le 2e REP éprouve naturellement la tentation de la riposte ! Mais vous l'avez dominée, ce qui est la forme la plus rare du courage.

La qualité des hommes que vous êtes fait honneur à la France. À son armée. En rendant l'hommage qui est dû au détachement du 2e REP de Sarajevo et à son chef le Colonel Poulet, c'est à un autre exemple de votre bravoure que je pense. Je me souviens de la 3ème compagnie de votre régiment, sous les ordres du capitaine Mercury, qui fut la première unité française à Mogadiscio et qui a montré à l'admiration de tous les mêmes qualités lors de mouvements de foules qui auraient pu tourner à l'émeute et au tragique.

Ce que je tiens à souligner aussi, devant une belle unité comme la vôtre, c'est l'extraordinaire solidarité entre ceux qui partent et ceux qui restent. Une partie de votre régiment était à Sarajevo. L'autre, à Calvi. Celle-ci était en opération. Celle-là assurait la continuité de la mémoire. Séparés par plus de 500 kilomètres, les deux moitiés de ce régiment sont restées unies. Et si la vie, aujourd'hui, reprend, c'est grâce au travail de ceux qui l'ont rendu possible ici, à Calvi, malgré l'éloignement et sans doute l'amertume de « ne pas y être », malgré cette crainte de l'amitié qui fait que l'on n'est jamais sûr de revoir son camarade, son frère.

Alors, je vous le dis, avec toute la confiance qui est la mienne :

– hommage à ceux qui sont tombés ;
– hommage à ceux qui sont restés ;
– hommage à tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, se sont battus, et ont honoré notre drapeau ;
– hommage aussi – si vous le permettez – à celles qui vous ont attendus dans le secret de leur cœur et de leur admiration.

Messieurs, on savait déjà que le légionnaire était à la fois un militaire et un bâtisseur. Le monde a appris que vous, exceptionnels professionnels de la guerre, étiez de formidables soldats de la paix. Deux mots résument votre attitude, où l'honneur et la fidélité se conjuguent, deux mots qui resteront attachés à la page d'histoire que vous venez d'écrire la fierté et la dignité.

Messieurs, c'est en pensant au général Germanos qui fut l'un de vos chefs de corps, c'est en pensant à lui comme à chacun de vos officiers et sous-officiers que je vous livre pour terminer cette très belle phrase d'Ernst Junger, dont vous savez qu'il fut légionnaire, qu'il fut un des vôtres : « Mais toujours reviennent des temps où l'exemple et le sacrifice d'un seul doivent restaurer le modèle selon lequel l'homme est créé et formé ».

Messieurs, au nom du gouvernement de la France, je vous exprime aujourd'hui la reconnaissance du peuple tout entier.