Déclarations de Mme Simone Veil, ministre des affaires sociales de la santé et de la ville, sur l'explosion démographique mondiale et sur la préparation de la conférence internationale de Pékin sur la situation des femmes, Paris les 7 et 20 décembre 1993.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Simone Veil - Ministre des affaires sociales, de la santé et de la ville

Circonstance : Symposium international "Où va la population mondiale" le 7 décembre. Réunion du comité préparatoire à la conférence de Pékin sur la situation des femmes le 20 décembre 1993

Texte intégral

7 décembre 1993
Symposium international "où va la population mondiale ?"

Monsieur le Président,
Madame la Présidente,
Mesdames, Messieurs,

Je suis particulièrement heureuse d'être parmi vous pour cette rencontre qui contribue à éveiller la conscience et élargir la réflexion sur l'évolution de la population mondiale, question essentielle pour notre avenir à tous.

Les débats que vous avez eus au cours de ces deux journées ont montré combien l'enjeu démographique était capital pour le sort de l'Humanité mais aussi qu'il était inséparable de l'évolution du monde. Il faut bien constater que l'opinion publique en France, à la différence de celle de certains de ses voisins européens comme la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou les Pays scandinaves ne perçoit pas clairement, faute d'information, ces réalités. Observant la faible natalité que connaît de façon quasi constante notre pays depuis près de deux siècles à l'exception du baby-boom qui a suivi la deuxième guerre mondiale, les Français n'ont qu'une vision nationale de la démographie qui les conduit trop souvent à ignorer les conséquences dramatiques de la surpopulation dans d'autres régions du monde.

Aussi, je tiens à saluer à la fois l'organisation de ce symposium relayé par un groupe de presse et la création de l'association "Équilibres et populations".

J'ai parlé de prise de conscience.

De plus en plus, les Européens, inquiets de leur propre situation démographique dont un récent rapport d'Eurostat a souligné le caractère très préoccupant, se désintéressent des problèmes posés par la croissance des populations des autres continents. Certes, des organismes internationaux comme le Fonds des Nations-Unies pour la Population ou l'Organisation Mondiale de la Santé, mais aussi des organisations non gouvernementales comme la Fondation Rockfeller, la Fondation Wellcome, le Population Concil, l'IPPF(1), ou des experts de qualité, si nombreux dans cette salle, nous informent, alertent l'opinion et suscitent des actions concrètes sur le terrain. Je tiens à leur rendre hommage, pour leur clairvoyance et pour leur sens des responsabilités.

Diverses enquêtes internationales font apparaître une inquiétude grandissante des gouvernements de certains pays en développement à forte croissance démographique. Avec une augmentation prévisible d'une centaine de millions par an dans les dernières années de la décennie, la population mondiale devrait atteindre 6,2 milliards en l'an 2000, dépasser 7 milliards d'ici 2010, et atteindra 8,2 milliards en 2025. Ces 2 à 3 milliards d'êtres humains supplémentaires vivront principalement dans les régions où le niveau de vie est particulièrement bas et parfois même se dégrade: une partie de l'Asie, l'Amérique latine et l'Afrique dont le taux de croissance de la population, estimé à 3 % par an, est le plus élevé du monde.

Ces prévisions ne tiennent pas compte de la terrible progression du SIDA en Afrique. Les experts estiment qu'elle pourrait avoir pour conséquence ultime d'abaisser à l'aube de 2020, le taux d'espérance de vie de 15 années et de ruiner les progrès sanitaires accomplis mais ne modifierait pas sensiblement les prévisions en matière de croissance de la population. Je n'insisterai pas sur ce point remarquablement traité, hier par le Professeur Jonathan Mann.

Nous connaissons les problèmes liés à cette croissance démographique : difficultés pour satisfaire les besoins en nourriture, en santé, logement, éducation, infrastructure ; multiplication de mégapoles qui vont s'étendre et sont de plus en plus impossibles à maîtriser et gérer, désintégration sociale, détérioration de l'environnement local par la pollution, le non traitement des déchets, l'exploitation abusive des sols, et la désertification.

Les conséquences de cette situation ne sont, le plus souvent perçues dans notre pays, qu'en termes de vulnérabilité par rapport à des masses de populations vécues comme un danger pour notre stabilité intérieure ou notre économie, c'est bien l'équilibre général du monde et le sort de la planète qui sont en jeu.

Reprenons quelques-uns de ces défis auxquels nous sommes confrontés : Le Groupe d'experts réuni par l'Organisation Mondiale pour la Santé a élaboré un rapport sur la Santé et l'Environnement, dans la perspective du Sommet de la Terre de Rio, Commission que j'ai eu l'honneur de présider. Elle a pu mesurer avec précision les interactions entre l'environnement, la santé et le développement.

Ce groupe d'experts a tenu à mettre prioritairement l'accent sur les conséquences de la croissance de la population tant en matière de développement que de dégradation de l'environnement.

Dans les pays du Sud dont certains connaissent malgré certains efforts une véritable explosion démographique, la faiblesse du PNB, la malnutrition et le très mauvais état sanitaire font obstacle au développement et le bien-être des populations ne cessent de se dégrader.

L'exploitation de terres cultivables, pour nourrir la population entraîne une érosion et une déforestation particulièrement dommageable pour l'environnement. Il en est de même de l'utilisation du bois comme combustible pour tous les usagers de la vie quotidienne.

À cela s'ajoute une urbanisation croissante, souvent anarchique. L'essor des villes dans les pays en voie de développement n'a pas toujours été accompagné des investissements nécessaires en matière d'infrastructures. Dès lors assiste-t-on à un surpeuplement des quartiers pauvres, à des difficultés d'approvisionnement en eau, à des systèmes d'assainissement insuffisants. Cette expansion urbaine a souvent pour effet la propagation de maladies infectieuses.

Enfin les délocalisations auxquelles procèdent les pays développés peuvent aussi contribuer à cette dégradation de l'environnement. Certaines entreprises disposent ainsi d'une main d'œuvre à bon marché et peuvent en outre s'affranchir des normes strictes imposées dans leur pays en matière d'environnement.

Les évolutions que je viens de retracer et qui résultent de la surpopulation mettent donc en cause gravement la santé des femmes et des hommes. Je n'en donnerai que deux exemples :

1. Quatre millions de nourrissons et d'enfants meurent chaque année de maladies dues essentiellement à la contamination des aliments ou de l'eau ; plus d'un million de personnes meurent de paludisme chaque année et 237 millions sont infectées dans le monde.

2. Des centaines de millions de personnes sont exposées à des dangers chimiques et physiques inutiles.

Plus d'un milliard de personnes n'ont pas les revenus ou les terres nécessaires pour satisfaire des besoins aussi essentiels. Des centaines de millions de personnes sont sous-alimentées.

En l'an 2010, la terre devrait compter 7 milliards d'habitants. Comment pourra-t-elle s'alimenter décemment, alors qu'une partie considérable de la planète souffre déjà de malnutrition, comment pourrons-nous allouer le minimum vital à ces milliards d'individus ?

Certes la terre a la capacité de produire suffisamment pour nourrir ses habitants. À l'échelle mondiale, il n'y a pas de pénurie alimentaire et il existe de considérables potentialités d'augmentation de la production. Cependant, la distribution et les coûts des denrées (alimentaires) restent profondément inégaux. La FAO prévoit qu'avant la fin du siècle, près de 590 millions d'individus souffriront de malnutrition, principale cause de mortalité. Or ce n'est pas la surproduction des pays développés qui permettra de répondre aux besoins des pays surpeuplés ; l'importation de denrées alimentaires à bas prix ruinerait leurs propres efforts pour parvenir à une autosuffisance des produits auxquels la population locale est accoutumée.

Les problèmes posés par l'éducation sont tout aussi graves et fondamentaux pour garantir l'épanouissement des générations de demain. Pensons en particulier aux femmes qui assurent la protection des enfants mais dont le taux d'alphabétisation et de scolarisation progresse beaucoup plus lentement que celui de la population masculine. Dans les pays les moins avancés, il est de 37,9 % chez les femmes contre 51,4 % pour les hommes.

Songeons aussi simplement à l'immense effort d'éducation nécessaire pour encadrer ces nouvelles générations. Pour éviter que n'augmente le nombre d'élèves par maître, compte tenu de l'accroissement du nombre d'enfants, l'UNESCO a calculé qu'il faudra, en dix ans, créer 5,2 millions de postes d'instituteurs additionnels dans les pays en développement. Et si l'on veut que ce nombre d'élèves par maître continue de baisser, il faudra porter ce chiffre à 7,8 millions d'enseignants supplémentaires.

"Ceci posera, note l'UNESCO un problème considérable de recrutement et de formation dans certaines régions, notamment en Afrique subsaharienne où il faudrait que d'ici à l'an 2000 les effectifs totaux d'enseignants s'accroissent en moyenne de 5,6 % par an pour l'enseignement du second degré." Ces deux chiffres dépassent de très loin les prévisions les plus optimistes concernant les taux de croissance des économies de ces pays.

Je voudrais évoquer enfin le problème des migrations. Si nous sommes actuellement conscients de la situation des réfugiés en Europe, en particulier de Bosnie sans d'ailleurs être capables de réagir, nous voyons que les conflits locaux d'origine tribale entraînent de considérables mouvements de population, de personnes déplacées et réfugiées entre pays en développement.

Dans le même temps, la misère et la pauvreté des pays en développement conduit des millions d'êtres humains à tenter d'émigrer vers les pays riches. Ceux-ci globalement, leur ferment leurs portes après les avoir accueillis dans les années d'expansion. Aux boat-people surchargés de réfugiés politiques fuyant l'oppression ont succédé d'autres boat-people fuyant la misère et recherchant une possibilité de survie.

Le problème de l'explosion démographique requiert un effort mondial. Nous connaissons les outils d'une politique visant à réduire le taux de fécondité. Seuls des programmes d'information et d'éducation, un planning familial dispensant conseils et méthodes contraceptives à l'occasion de la prise en charge générale des problèmes de la maternité dans des centres de protection maternelle et infantile, peuvent avoir des effets durables sur la croissance démographique. La tentation est forte pour certains pays d'avoir recours à des pratiques intolérables : stérilisations forcées, mesures répressives pour les familles dépassant le nombre d'enfants prescrits ce qui entraîne le meurtre de nouveaux nés de sexe féminin. Sauf à bafouer les plus élémentaires des droits individuels, et à utiliser des méthodes contraceptives inacceptables, l'État ne pourra jamais obliger un individu à maîtriser sa procréation.

Il faut avant tout informer et expliquer en tenant compte des réalités locales et des motivations qui poussent les populations à avoir de nombreux enfants. Des études ont montré que les paysans nigériens ou camerounais, par exemple, sont incités à faire de nombreux enfants. La mortalité infantile, y est pour beaucoup. Ils savent que tous leurs enfants ne survivront pas. En outre, c'est le souci de se faire aider et d'assurer leur vieillesse.

La définition d'une politique de planning familial se heurte d'abord au manque d'information. La plupart des pays en voie de développement n'ont pas les moyens de connaître avec précision les changements intervenus dans leur taux de fécondité et de mortalité. En disposant même de ces données il resterait à fixer l'objectif à respecter qui doit être appréhendé en tenant compte de chaque situation nationale. Il est clair que les pays en développement qui avaient des croissances démographiques importantes ont évolué très différemment. Ceux du Sud-Est asiatique contrairement à l'Afrique par exemple sont parvenus à contrôler l'augmentation de leur population, à mettre en place un système de production qui emploie une main-d'œuvre abondante et à devenir de redoutables concurrents sur les marchés. Cette situation devrait faire comprendre aux pays riches la nécessité d'accompagner les transitions démographiques plutôt que de les subir. La concurrence de ces pays est inéluctable. Et l'enjeu du GATT est bien aujourd'hui de ménager les transitions face à cette évolution. Quoiqu'il en soit, la compréhension des relations entre population développement ne peut laisser indifférents les pays développés puisqu'elle devrait influencer toute leur stratégie économique mondiale.

Les problèmes démographiques doivent être appréhendés dans une perspective planétaire comme une responsabilité de la communauté internationale. Il faut réaffirmer la souveraineté et donc la responsabilité de chaque État dans l'élaboration de sa propre politique démographique, dans le cadre de solidarité internationale à l'égard des générations futures. Or, cette solidarité passe par la promotion du développement durable et soutenue par une vision humaniste des problèmes de population.

Toute politique démographique doit prendre en compte et respecter des spécificités locales, culturelles, sociales et surtout religieuses. Cette maîtrise réaliste et humaine des taux de fécondité implique des efforts considérables en matière de services de planning familial, une amélioration de l'éducation et de la santé et des incitations financières. Ces mesures chacun comprend que les pays en développement ne peuvent les assumer sans le soutien actif apporté par les pays riches au développement du Sud. Il faut aussi saluer les efforts menés par les organisations internationales, comme l'OMS et part des fondations privées en faveur des pays du Sud s'agissant en particulier de la protection maternelle et infantile.

Dans ce cadre général, il faut clairement énoncer des priorités.

J'ai évoqué le rôle des femmes. Nous savons aujourd'hui que les pays les plus réticents au planning familial sont ceux où le statut social de la femme est le plus fragile : faible taux de scolarisation, écart très sensible d'éducation par rapport à l'homme. Il faut donc favoriser l'accès des femmes à un statut d'égalité et soutenir tout projet de développement qui vise l'amélioration de leur statut sur le plan éducatif et sanitaire et à l'affirmation de leur rôle dans la vie communautaire.

Il faut aussi assurer la promotion de la santé des femmes tout au long du cycle de vie avec une attention particulière aux éventuelles discriminations dont elles sont l'objet depuis l'enfance. La santé maternelle est une priorité majeure. La grossesse, l'accouchement, les soins du nouveau-né, la contraception, la prévention, le dépistage et le traitement des maladies sexuellement transmises, la prévention du SIDA, sont des éléments indissociables et constituant un des socles de l'offre de soins de santé.

Le droit au libre choix du nombre d'enfants doit rester un droit humain fondamental. Et l'on sait que l'accès des jeunes filles et des jeunes garçons à l'éducation et l'obtention par les femmes d'une autonomie économique conditionnent en partie leur choix libre d'une méthode de planification effectivement accessible.

Notre devoir consiste parallèlement à intégrer les étrangers installés dans les pays riches. Le développement séparé des communautés est porteur de conflits culturels, d'affrontements (inter-ethniques). Cette politique est celle de la France qui conduit un effort particulier pour (réhabiliter l'habitat), créer des activités susceptibles de prévenir le désœuvrement, la délinquance des jeunes immigrés et pour favoriser la scolarisation des jeunes et l'alphabétisation des adultes. De façon générale, il importe de faciliter la convergence des comportements entre "nationaux" et "étrangers" et d'encourager une fréquentation précoce du système scolaire.

Cette politique d'intégration n'est possible qu'à condition de mener de pair une régulation des flux migratoires au regard des contraintes économiques et sans ignorer les répercussions de cette maîtrise sur les pays d'origine.

Ces exigences sont aujourd'hui celle de l'ensemble des pays de la Communauté européenne.

Les priorités que je viens d'évoquer sont inscrites dans la contribution française à la conférence du Caire qui souligne aussi la nécessité d'informer sur ces questions.

Le gouvernement a pris sa part dans ce travail en présentant (depuis 22 ans) au Parlement le rapport annuel de l'INED sur la situation démographique de la France, en subventionnant des expositions telles que "6 milliards d'hommes" qui aura lieu l'an prochain au musée de l'homme à l'occasion de la Conférence internationale sur la Population du Caire, ou en diffusant les travaux du Haut Conseil de la Population et de la Famille. Cet effort d'explication doit être largement développé et la responsabilité des médias est à cet égard capitale.

Au niveau international, la coordination s'organise. La Conférence des ministres européens sur les mouvements de population Est-Ouest en janvier 1991 en est un symbole. Plus largement, il faut rendre hommage aux Nations-Unies, à la Banque Mondiale qui à la suite des organisations non gouvernementales intègrent aujourd'hui largement leur offre de planification familiale à des programmes plus vastes de santé de la mère et de l'enfant et de promotion de la femme. Cet effort des organisations internationales est mené parallèlement à un développement de l'information et de l'éducation.

L'écart grandissant entre la population vieillissante des pays riches et la jeunesse des pays en développement, doit nous interroger sur notre avenir et provoquer une prise de conscience.

Le sentiment et la raison nous convient, ensemble, à cette réflexion globale et à l'action. Loin de l'angélisme ou du réalisme morne, il nous faut nous engager avec détermination. Il y va bien sûr, du bien commun de l'humanité mais aussi plus concrètement du sort des générations de demain. Ce futur qui est si proche et si lointain, sachons, dans la fraternité des hommes, le préparer.

(1) International Planned Parenthood Fédération

 

20 décembre 1993
Comité préparatoire à la conférence de Pékin

En vous souhaitant la bienvenue, je tiens tout d'abord à vous remercier de prendre part à la mise en place de ce comité préparatoire à la conférence de Pékin. Malgré les délais très courts qui vous ont été imposés. Le Gouvernement attache beaucoup d'importance à vos travaux et souhaite leur donner une large audience.

La conférence de Pékin sera la quatrième du genre et la dernière du siècle, ce qui lui donne un caractère hautement symbolique. Chacun évalue les avancées considérables qui se sont produites dans la vie des femmes au cours des cent dernières années dans les pays industrialisés.

De l'avis de l'ONU et de la plupart des observateurs, la conférence de Nairobi qui s'était tenue en 1985 avait privilégié des débats d'ordre politique qui l'avait détournée de son objet et affaibli sa capacité de proposition. Il importe désormais d'éviter une telle dérive pour la prochaine conférence. La situation difficile des femmes dans de nombreux pays mérite en effet que l'on s'y consacre pleinement.

Les bouleversements géopolitiques intervenus ces dernières années, les conflits régionaux, les déplacements de population, les violences qui les accompagnent, sont généralement lourds de conséquences pour les femmes. Je pense particulièrement à leur situation dans l'ex Yougoslavie. La France a été parmi les premiers pays à dénoncer ces crimes dans l'enceinte de l'ONU.

Toutefois, les mutations économiques et sociales qui inquiètent souvent les femmes, peuvent aussi leur permettre d'investir de nouveaux espaces pour s'exprimer et participer aux évolutions de la société.

Le gouvernement Français pourrait se contenter de dresser un bilan de ses réalisations et de démontrer que des avancées significatives ont été faites. Ce n'est pas l'idée que je me fais de notre rôle. Si l'ensemble des pays industrialisés ont connu des progrès tangibles, on peut affirmer que, globalement, la situation des femmes ne s'est pas améliorée dans le monde depuis l'adoption des "stratégies Prospectives" de Nairobi. La persistance, voire l'aggravation de la misère, le sous-développement, ses conséquences en matière de santé, la montée du fanatisme et de l'intolérance à travers le monde, pèsent essentiellement sur les femmes.

Nombreuses d'entre elles souhaitent jouer un rôle majeur pour lutter contre ces phénomènes. Notre devoir est de les aider.

La conférence de Pékin doit déboucher sur un engagement résolu, des objectifs opérationnels clairs, qui témoignent de la volonté réelle des États de promouvoir la place des femmes dans la vie politique, économique et sociale.

Lors de cette conférence, la France a un rôle essentiel à tenir. Non seulement, elle reste au plan international le pays de référence en matière de défense des droits de l'homme mais elle a toujours tenu un langage ferme et cohérent sur la place de la femme dans la société.

Enfin, nous devons être attentifs à affirmer notre responsabilité de chef de file de la francophonie. C'est une demande pressante, notamment de la part de nos collègues africaines.

Pour toutes ces raisons, j'attache une grande importance à la préparation de cette conférence.

Les travaux du comité de pilotage et le soutien que vous avez accepté de lui apporter sont essentiels. La France doit, comme les autres participants, élaborer un rapport qui sera remis avant l'été 1994 à l'ONU. Ce rapport, pour sa première partie, portera sur l'évaluation des politiques publiques en direction des femmes menées depuis la conférence de Nairobi. Le service du droit des femmes qui suit cette politique depuis 1974 est chargé de cette évaluation et sera rapidement à même de vous en fournir les éléments. La seconde partie du rapport doit être prospective et définir des priorités d'action pour les années à venir. C'est pour le gouvernement d'une importance capitale puisque cette réflexion doit nous permettre de définir un cadre pour la politique en direction des femmes pour les 10 prochaines années. Il faut, bien évidemment, se situer dans une perspective européenne. Des réunions sont prévues en 1994 et 1995 afin de coordonner les travaux des comités nationaux des pays membres.

La France sera appelée à prendre diverses initiatives en direction des pays en voie de développement et particulièrement des pays francophones et des organisations non gouvernementales de ces pays pour leur permettre de préparer et de participer à la conférence de Pékin.

La perspective de cette conférence doit aussi et surtout être l'occasion d'une sensibilisation réelle et d'une puissante mobilisation au plan national sur l'ensemble des sujets qui touchent à la place et au rôle des femmes dans notre société.

L'Organisation des Nations Unies insiste d'ailleurs sur l'importance primordiale qui s'attache à un tel processus et sur la nécessité d'y associer la société civile.

Les travaux que vous allez mener vont bien au-delà de l'élaboration du rapport à l'ONU, opération importante mais qui obéit nécessairement à un genre convenu.

Au-delà, je compte sur ces travaux pour fournir à l'action gouvernementale une vision prospective et claire étayée par des propositions concrètes, sur la base d'une analyse approfondie de la situation.

Au plan mondial, la tâche est immense : dans de nombreux pays, la femme est encore considérée comme mineure sur le plan légal.

Dans les pays occidentaux comme le nôtre, un chemin important reste à parcourir de l'égalité de droit à l'égalité de fait.

L'inscription dans la loi des principes de non-discrimination et la suppression des barrières juridiques est un premier stade, qui est aujourd'hui assez largement achevé mais le plus difficile est encore devant nous.

L'égalité - qui est, avec le développement et la paix, l'un des thèmes emblématiques de la quatrième conférence mondiale pour les femmes - demeure donc, dans tous les cas de figure, un objectif pertinent et une revendication légitime des femmes.

Nous vivons une période de grandes transformations dans tous les domaines de la vie publique et privée. L'évolution des rôles masculin et féminin en fait, à l'évidence, partie. L'économie, la politique, la société sont en crise.

Les femmes peuvent et doivent jouer un rôle de premier plan dans la construction de nouveaux équilibres. Bien qu'ayant progressivement investi de larges secteurs de la vie économique et sociale, elles sont gravement sous-représentées dans les instances de décision et les lieux de pouvoir.

Les femmes ont un autre regard sur le réel, leurs capacités de pragmatisme et d'innovation doivent être mises à contribution pour l'exercice d'un pouvoir dont elles ont trop longtemps été exclues.

Il n'y aura pas de recomposition viable de notre société sans la participation des femmes, sans une répartition équilibrée des responsabilités entre les sexes.

Les femmes ne veulent pas avoir à choisir entre leur vie professionnelle et leurs enfants. Elles ne veulent pas sacrifier leur vie familiale à un engagement politique ou social.

Le nécessaire rééquilibrage des responsabilités entre les sexes dans la sphère publique suppose également un rééquilibrage des rôles et des tâches dans la sphère privée et familiale.

Celui-ci passe nécessairement par une revalorisation des responsabilités familiales et par une véritable reconnaissance de celles-ci dans l'organisation de la vie publique et professionnelle.

L'Organisation des Nations Unies a décidé que l'année 1994 serait placée sous le signe de la famille, considérée comme "la plus petite démocratie" au sein de notre société. En cette année de la famille, et au moment où l'on s'inquiète en France de la natalité, il importe de souligner que la vie de la cité ne peut s'organiser en ignorant celle de la famille, qui constitue son noyau de base.

Le modèle traditionnel d'activité, basé sur une carrière ininterrompue, et impliquant de longues heures de présence au travail, de la sortie de l'école à la retraite n'est pas intangible. Les débats actuels autour de l'organisation du travail et de sa durée ne concernent pas que les femmes et constituent peut-être le ferment de nouveaux équilibres pour les deux sexes.

Les femmes ne constituent pas un "public spécifique", comme on l'entend trop souvent dire dans le jargon administratif. Les politiques visant à promouvoir la place et le rôle des femmes ne sauraient être isolées des grandes orientations de la politique gouvernementale dont elles font partie intégrante.

Cette question est l'affaire de tous : femmes et hommes de la société civile et de la vie publique.

Elle est plus particulièrement votre affaire puisque vous avez accepté de faire partie de ce Comité, dont je souhaite qu'il joue le rôle d'une véritable instance de réflexion, de conseil et d'orientation.

Certaines et certains d'entre vous sont des spécialistes des questions féministes, auxquels ils ont consacré depuis plusieurs années leur activité. D'autres ne le sont pas et ont été choisis précisément en raison de leur capacité à susciter des questions nouvelles et à apporter une autre approche, axée sur leur engagement dans des secteurs variés de la vie politique, économique ou sociale.

Tous sont reconnus non seulement pour leurs compétences dans le domaine qui leur est propre mais aussi pour leur ouverture et pour la qualité de leur réflexion sur les grands enjeux contemporains.

Ce souci de placer d'emblée les travaux de préparation à un très haut niveau est également manifeste à travers le choix que nous avons fait avec le ministre des Affaires étrangères, d'en confier la coordination à madame Hélène Gisserot, Procureur Général près la Cour des Comptes.

Non seulement connue pour son expérience et sa compétence dans les questions féminines puisqu'elle a notamment assuré, dans un passé récent, les fonctions de Déléguée Interministérielle à la Condition Féminine, elle occupe également une place éminente dans la hiérarchie administrative française.

Cette place constitue une illustration exemplaire de l'accès des femmes à des postes jusqu'alors réservés aux hommes.

Je suis persuadée que toutes les conditions sont ainsi réunies pour que le travail que vous accomplirez en commun assure, non seulement le plein succès de la participation française à la Conférence de Pékin mais marque également une étape importante pour construire en France un projet de société auquel les femmes soient associées.