Interviews et article de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Mouvement des citoyens, dans "Le Monde" du 1er décembre 1993, à France 3 et dans "Libération" du 3 et dans "Citoyens actualités" de décembre, sur son opposition au PS et la stratégie politique du Mouvement des citoyens.

Prononcé le 1er décembre 1993

Intervenant(s) : 

Circonstance : Congrès constitutif du Mouvement des citoyens à Saint-Egrève (Isère) du 3 au 5 décembre 1993

Média : Le Monde - France 3 - Libération - Citoyens actualités

Texte intégral

Le Monde : 1er décembre 1993

Le Mouvement des citoyens. – Le Mouvement des citoyens, présidé par Jean-Pierre Chevènement, organise son congrès constitutif les 3, 4 et 5 décembre à Saint-Egrève, près de Grenoble. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, l'ancien ministre de la Défense continue de se démarquer de ses ex-amis socialistes, auxquels il reproche de ne pas avoir entrepris la « relecture » de leurs dix ans de pouvoir. Il estime qu'« un parti est fait pour durer vingt-cinq ans » et qu'aujourd'hui le PS est devenu « à lui-même sa propre fin ».

Rendez-vous à l'Élysée. – François Mitterrand et Michel Rocard, qui s'étaient croisés lors des obsèques de Pierre Bérégovoy à Nevers, en mai dernier, mais qui n'ont pas eu d'entretien depuis mai 1991 – date à laquelle le chef de l'État avait demandé sa démission au Premier ministre d'alors, se rencontreront le 3 décembre à l'Élysée pour un petit-déjeuner.

Le Monde : Vous estimiez, au printemps dernier, que, compte tenu de la médiocrité de l'offre politique, un « espace immense » était disponible pour la Mouvement des citoyens. Est-ce toujours le cas ?

J.-P. Chevènement : Oui. De hâtifs ravalements de façade ne peuvent changer le fond des choses. De la droite à la gauche établie, c'est toujours le même discours de résignation qui prévaut, fondé sur le monétarisme, le libre-échangisme et l'européisme, bref sur la croyance que tous nos problèmes se résolvent ailleurs et ne dépendent pas d'abord de nous. Le Parti socialiste n'a pas analysé et ne veut pas analyser les causes de sa défaite. On ne peut le changer de l'intérieur. Il faut donc rebâtir à neuf.

À partir d'une triple rupture (le tournant libéral, le Golfe, Maastricht), le Mouvement des citoyens entend renouveler le débat politique à partir de trois exigences : d'abord, l'exigence de citoyenneté ; ensuite, la priorité absolue à la question sociale et donc à l'emploi ; enfin, le rôle de la nation, non seulement comme cadre privilégié d'expression de la démocratie, mais comme levier des redressements nécessaires en Europe et dans le monde.

Le Monde : Beaucoup ont des doutes sur la possibilité de conduire « une autre politique ». Quelles sont vos propositions sur la question sociale ?

J.-P. Chevènement : Nous sommes partisans d'une politique d'argent bon marché, de taux d'intérêts réels proches de zéro. Cela ne suffit pas, mais c'est le point de passage obligé de toute relance de l'activité. En second lieu, nous pensons que la crise actuelle tient à l'absence de projet de société. Car, au fond, quel a été le « carburant » du capitalisme pendant un demi-siècle ? La peur du communisme. Les locomotives de la croissance ont été, face à l'URSS, la course aux armements et l'aide au développement, et, face à la classe ouvrière, pour éviter qu'elle ne devienne une « cinquième colonne », l'État-providence, l'augmentation du pouvoir d'achat et l'essor de la protection sociale.

C'est tout cela qui est remis en cause aujourd'hui. C'est pourquoi nous avons besoin d'une vision planétaire, d'un nouveau modèle de développement. Plus que jamais s'impose, en France, une politique industrielle fondée sur la recherche, le développement technologique et la formation, qui sont nos véritables atouts. Enfin, la fameuse « initiative européenne de croissance », expression que j'ai forgée il y a quelques années, doit trouver un contenu. Edmond Malinvaud, dans vos colonnes, a donné des ordres de grandeur : l'équivalent de 4 % du PIB sur quatre ans (le Monde du 16 novembre). J'y adhère, mais cette vision est aux antipodes de celle de Maastricht.

La troisième piste que propose le Mouvement des citoyens est la création d'un vaste secteur d'utilité publique, décentralisé au niveau des collectivités locales et des associations. Il s'agirait, non pas de petits boulets, mais de métiers reconnus, dotés de statuts solides et gratifiants, pour répondre aux immenses besoins sociaux qui demeurent insatisfaits. À la différence du Parti socialiste, qui vise à s'adapter au déclin industriel, nous considérons qu'il y a la place, en France et en Europe, pour une croissance de l'ordre de 3 % à 4 % par an. 

Le Monde : Avec qui pensez-vous pouvoir aller dans cette direction ?

J.-P. Chevènement : Nous avons montré, à l'occasion du référendum sur Maastricht, que nous pouvions créer une dynamique à gauche. Le « non » de gauche a été au moins aussi important que le « non » de droite. C'est pourquoi notre capacité de rassemblement va bien au-delà de la sphère d'influence aujourd'hui rétrécie du Parti socialiste.

Le Monde : On comprend bien votre volonté de vous affirmer, dans un premier temps, mais ensuite ?

J.-P. Chevènement : Le confort eût été de rester au sein du Parti socialiste. Nous avons choisi la liberté : repartir sur le terrain, construire à neuf, créer un pôle inventif, capable de faire bouger, à partir de la gauche, toute la vie politique française. Faites-nous confiance pour gérer la suite !

Le Monde : Il n'y avait vraiment plus aucune possibilité de travailler au sein du Parti socialiste ?

J.-P. Chevènement : Non. Les États généraux de Chassieu (en juillet dernier) ont été un monument de démagogie basiste, et le congrès du Bourget un simple ravalement de façade. J'attends toujours une autocritique de la part des vrais responsables : les successifs premiers ministres, et premiers secrétaires, les grands protagonistes de cette période. Au fond, sur le moment, on pouvait pardonner aux socialistes de ne pas savoir ce qu'ils faisaient : par exemple en 1983, au moment du tournant libéral, ou en 1991, en cautionnant la guerre du Golfe, ou encore en 1992, en soutenant Maastricht, mais je ne peux pas leur pardonner, aujourd'hui, de n'avoir toujours pas compris ce qu'ils ont fait. 

Le Monde : Pourtant, il vous faudra bien, un jour, leur parler ?

J.-P. Chevènement : Pour qu'ils redeviennent des partenaires possibles, il faut que les socialistes répudient Maastricht et redécouvrent la République. On ne peut pas les changer de l'intérieur. On ne pourra les faire bouger que de l'extérieur.

Le Monde : Les communistes, les écologistes semblent décidés à participer aux assises de la transformation sociale. Ne craignez-vous pas de rester isolé ?

J.-P. Chevènement : Entre les directions du PC et du PS, il existe une vieille complicité pour se partager la gauche. Je connais bien ce mécanisme autobloquant. Au sein du Parti socialiste, le courant que j'ai animé depuis 1966 avait, précisément, pour but de faire sortir les socialistes de leurs ornières gestionnaires et les communistes de leurs ornières staliniennes. La vie a tranché. De 1981 à 1983, ils n'ont eu qu'une hâte non pas celle de relever le défi formidable de la gauche au pouvoir, mais, pour les uns, de revenir au plus vite à l'exercice du pouvoir pour le pouvoir et, pour les autres, de tirer – croyaient-ils – les marrons du feu, en disant au peuple : « Vous voyez, les socialistes n'ont pas changé, nous sommes vos seuls défenseurs ».

J'ai de l'estime pour les militants communistes, mais ils sont prisonniers d'un geste engloutie. Un parti qui devient à lui-même sa propre fin ne m'intéresse pas. Un parti, au fond, est fait pour durer vingt-cinq ans, le temps d'une génération. Ensuite, il faut être capable de casser les vieilles structures pour faire quelque chose de neuf. Quant aux Verts, nous nous sommes retrouvés avec certains d'entre eux sur le Golfe, sur Maastricht, dans le refus du libéralisme. Ce sont là les vrais clivages. Avec ceux-là, on peut discuter. Tous les citoyens qui partagent l'exigence républicaine peuvent également se retrouver au Mouvement des citoyens. Le Mouvement des citoyens entend rassembler à partir de la gauche, mais sans exclusive.

Le Monde : En clair, et en l'état actuel des choses, il y aura des personnalités diverses sur votre liste, aux prochaines élections européennes, mais pas d'accord avec des forces politiques constituées ?

J.-P. Chevènement : Je ne vois pas, en effet, que nous puissions faire liste commune avec les radicaux de gauche... Le PS n'a pas encore fait son travail de décantation et le Parti communiste entend montrer que son influence n'a pas diminué. Notre liste n'aura pas, pour autant, le label du Mouvement des citoyens. Nous souhaitons faire une liste largement ouverte, avec des femmes et des hommes représentatifs de sensibilités diverses, mais unis par l'exigence républicaine d'une autre politique. C'est le fond qui compte, parce que, pour faire bouger les lignes, nous devons faire entendre aux citoyens un langage neuf.


France 3 : Vendredi 3 décembre 1993

Q. : Est-ce que la rencontre entre M. Rocard et F. Mitterrand vous inspire un commentaire ? 

J.-P. Chevènement : En elle-même, elle n'aurait rien que de très banal. Il est normal que le Président de la République voit les différents leaders politiques. Maintenant, elle tire son caractère un peu extraordinaire du fait qu'il n'y avait pas eu de rencontre entre F. Mitterrand et M. Rocard depuis un peu plus de deux ans. Il serait intéressant de savoir – cela intéresse tous les Français – quelle analyse l'un et l'autre font des causes qui ont conduit la gauche à la défaite la plus cuisante de son histoire. Ça aurait été intéressant. Et je pense que ce qui serait intéressant aussi, c'est de savoir comment nous allons sortir de la situation très difficile dans laquelle se trouve le pays avec le chômage rapidement croissant.

Q. : Est-ce que vous dites comme d'autres, que la France ne pourra pas échapper à un débat sur une autre politique ?

J.-P. Chevènement : C'est l'évidence. Avec 3,3 millions de chômeurs, 3,7 prévus à la fin de l'an prochain, 14 % de la population active au chômage en l'an 2000, nous sommes en présence d'une politique tout à fait inacceptable. Il faut le dire, l'emploi n'a jamais été la priorité d'aucun gouvernement depuis 15 ans. Quoi qu'ils puissent dire, la priorité a été la valeur de la monnaie. Par conséquent, nous sommes en présence d'une politique monétariste qui résulte de la logique de Maastricht, la logique partagée par le gouvernement Balladur et par le parti de M. Rocard. C'est cela qu'il faut casser.

Q. : En créant un nouveau mouvement, ne risquez-vous pas d'affaiblir la gauche plus que de l'aider ?

J.-P. Chevènement : Ce qui intéresse les Français, ce n'est pas l'alternance entre deux politiques qui se ressemblent tellement qu'on pourrait s'y méprendre. Ce qui intéresse les Français, c'est la possibilité de changer vraiment de politique. Et nous proposons par exemple de baisser drastiquement les taux d'intérêt.

Q. : Mais vous risquez d'éparpiller les voix de gauche. 

J.-P. Chevènement : C'est ce raisonnement politicien dont les Français sont las. Et avec l'expérience qui est la mienne, je pense qu'on peut leur dire qu'une autre politique est possible, on peut leur faire des propositions, on peut leur montrer qu'il est nécessaire de rompre avec cette chimère néfaste de la monnaie unique. Ces critères de convergence, cette politique de convergence qui nous enfonce encore plus dans la récession. La politique actuelle est insupportable. Il faut sortir du piège dans lequel la France a été enfermée par une conception libérale de l'Europe, par une politique monétariste, par le GATT. Nous sentons très bien que le moment est venu de prendre cette résolution qui ne peut venir que des citoyens eux-mêmes. C'est la raison pour laquelle nous avons créé ce mouvement des citoyens.


Libération : 3 décembre 1993

Libération : En 1971, vous avez joué un rôle déterminant dans l'accession de François Mitterrand à la tête du PS. Il était atlantiste, pro-européen et acquis à l'économie de marché, comme Michel Rocard aujourd'hui. Alors pourquoi refuser de travailler avec le nouveau premier secrétaire du PS ?

Jean-Pierre Chevènement : En 1971, le congrès d'Épinay s'est fait sur une ligne politique très claire autour de l'idée d'un programme commun à toute la gauche et, au préalable, d'un programme socialiste qui servirait de base à la négociation avec les communistes. J'étais chargé de le rédiger et trois mois après son adoption l'union de la gauche était faite. À deux reprises, j'ai eu la responsabilité de préparer les programmes du PS dans l'opposition. Je n'ai jamais pensé que les programmes n'engageaient que ceux qui les lisaient. J'ai ensuite vécu de l'intérieur ce qu'il faut bien appeler le ralliement du PS à l'ordre établi, le virage monétariste et libéral de 1983, et le ralliement au nouvel ordre mondial américain en 1990...

Libération : Virages qui prouvent que vos programmes n'ont guère résisté à la pratique gouvernementale...

J.-P. Chevènement : J'ai sans doute surestimé le PS et sous-estimé la logique des institutions de la Ve République. Et puis, avec la révolution conservatrice anglo-saxonne, l'environnement, au début des années 80, il faut le reconnaître, n'était pas extrêmement porteur... Il fallait tenter cette expérience. Je ne renie rien du combat mené avec François Mitterrand. Simplement, il est utile aujourd'hui de tirer les leçons. Avec le Ceres, dans les années 60, nous avons essayé de transformer le PS, de l'intérieur. La stratégie du Ceres qui était d'opérer, à partir d'un PS rénové, le dépassement du stalinisme et de la social-démocratie s'est heurté à des limites objectives. La gauche: n'a pas rencontré la République. Le PS et le PCF – loin de s'élever à la hauteur de l'enjeu – sont très vite retombés dans leurs vieilles ornières : le premier a privilégié le « pouvoir pour le pouvoir », et le second « le parti pour le parti ». Il faut avoir le courage de se remettre en question. Puisque nous n'avons pas pu infléchir de l'intérieur, nous essayons désormais de le faire de l'extérieur. C'est le sens du Mouvement des citoyens : relever ensemble la gauche et la France.

Libération : Pour quelle raison, jugez-vous impossible aujourd'hui de peser de l'intérieur sur les choix du PS ?

J.-P. Chevènement : Les principaux dirigeants du PS ne sont pas prêts à revenir sur les choix monétaristes, libre-échangiste et européiste qui les ont conduits à la défaite la plus cuisante de leur histoire. Ils sont incapables de faire la plus petite autocritique.

Libération : Cette autocritique, ils l'ont pourtant entamée tant sur la politique économique de ces dix dernières années que sur l'Europe...

J.-P. Chevènement : En aucune manière. Prisonniers de la logique de Maastricht, ils fuient dans le gadget électoraliste : la semaine de 32 heures, la « nation européenne » et autres billevesées. L'Union économique et monétaire définie par Maastricht procède d'une conception économiste, monétariste, ultralibérale de notre avenir qui enfonce la France et l'Europe dans la crise. Qu'est-ce que la semaine de 32 heures, sinon un mode de gestion d'un déclin industriel dont les dirigeants du PS ont pris leur parti ? Et que signifie le concept de « nation européenne » mis en avant au congrès du Bourget quand la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe vient de rappeler que la construction européenne était une union d'États souverains, tirant de leurs peuples leur légitimité ? Pour refonder la gauche, il faut au préalable faire de cette dérive libérale et européiste une critique radicale.

Libération : Mais cette dérive, vous l'attribuez à qui ? À François Mitterrand, à la « gauche américaine » rocardienne ou à l'ordre des choses ?

J.-P. Chevènement : La « gauche américaine » – sobriquet prémonitoire que j'ai forgé en 1979 – a idéologiquement fait le lit du ralliement de la gauche au libéralisme. Même si politiquement, ce n'est pas elle qui l'a opéré. Michel Rocard a fait la théorie mais c'est sous François Mitterrand qu'on est passé aux travaux pratiques.

Libération : C'est tout de même un paradoxe que la politique de Mitterrand fasse tomber le PS dans les mains de son adversaire Rocard ?

J.-P. Chevènement : C'est la logique de l'histoire. À partir du moment où on a fait sa politique, il n'était pas anormal, en définitive, que Michel Rocard en recueille le bénéfice, aussi dérisoire soit-il, Car, le pouvoir rue de Solférino n'est qu'un pouvoir résiduel, même pas un pouvoir de rêve.

Libération : Mais si en 1983, vous aviez réussi à convaincre Mitterrand de sortir du SME, la « logique de l'histoire » vous aurait donc conduit à être aujourd'hui à la place de Rocard ?

J.-P. Chevènement : Mon objectif était de faire réussir la gauche, et non ma promotion personnelle. Le problème pour la gauche était de savoir comment gérer le capital de confiance que l'électoral avait placé en elle. Si un choix moins conformiste et sans doute plus rude avait été fait en 1983, peut-être n'aurions-nous pas retrouvé en 1988 le pouvoir que nous aurions, de toute façon, perdu en 1986. Mais la gauche aujourd'hui et la France seraient en meilleur état. En choisissant de privilégier les rentiers, à travers la politique du franc dit « fort », les socialistes ont obtenu le soutien de l'establishment mais au détriment de la croissance et de l'emploi. Les 3,4 millions de chômeurs, c'est le solde de cette politique qui a conduit à l'effondrement du 28 mars 1993.

Libération : Vous ne considérez pas même les socialistes comme des partenaires puisque vous refusez de participer à leurs assises de la transformation sociale ?

J.-P. Chevènement : Le Mouvement des citoyens n'a pas vocation à servir d'alibi. Quand le PS aura opéré les redressements nécessaires, on verra. 

Libération : Vous ne craignez pas que vos initiatives avec certains néo-gaullistes brouillent votre image auprès de l'électorat de gauche ?

J.-P. Chevènement : À partir du moment où l'Allemagne a décidé de subordonner le passage à la monnaie unique en 1999 à l'avis conforme de son Parlement, il n'y a aucune raison que le Parlement français n'ait pas son mot à dire. J'ai donc adressé à l'ensemble des parlementaires une proposition de loi visant à donner le même droit au Parlement français. C'est une question de fond qui touche à la démocratie et à la souveraineté nationale qui sont d'ailleurs une seule et même chose.

Pourquoi la France, des trois plus grands pays de la Communauté européenne, serait-elle le seul à ne pas vouloir se prononcer ? Ou alors, faut-il dire que la monnaie unique ne se fera pas, sinon aux conditions fixées par l'Allemagne ? La proposition de loi dont j'ai pris l'initiative, il ne tient qu'aux députés socialistes de la signer ou de la voter. En s'adressant au peuple français dans son ensemble, le Mouvement des citoyens fera aussi bouger les lignes à l'intérieur de la gauche. Sur le Golfe ou sur Maastricht, comme chaque fois que l'essentiel est en jeu, nous n'avons pas hésité à prendre nos responsabilités. Et nous avons confiance dans le jugement du peuple.

Libération : La gauche, vous la voyez revenir au pouvoir à quel horizon ?

J.-P. Chevènement : Il faut redonner un horizon à l'espérance, et pour cela recréer un pôle inventif à l'intérieur de la gauche française. C'est un préalable pour faire surgir un pôle progressiste à l'échelle internationale, dans le monde de l'après-communisme. Le pouvoir pour le pouvoir n'a pas de sens. Le Mouvement des citoyens n'a pas pour but l'alternance mais l'alternative. 


Citoyens Actualité : décembre 1993
La gauche et la France

Pour relever la gauche, il faut relever la France. Cette nécessité n'est pas toujours comprise par une gauche qui retrouve d'autant plus volontiers sa culture d'opposition qu'elle n'a pas su faire un bon usage du gouvernement. Comment ne pas voir pourtant que si le pays continuait de dévaler la pente du déclin, s'il se résignait à n'être plus qu'un compartiment normalisé de l'empire libéral, il n'y aurait plus de place pour l'exigence de transformation sociale.

Imaginons qu'un accord déplorable signé au GATT nous livre davantage encore aux lois d'un marché mondial faussées par les manipulations monétaires et le dumping social, qu'une Banque centrale européenne indépendante nous prive de la maîtrise de notre politique monétaire et par conséquent de nos choix économiques, qu'une faiblesse persistante assujettisse notre politique étrangère à des intérêts étrangers en Europe et dans le monde : la gauche n'aurait plus que le droit au bavardage.

Privée de leviers pour agir, la France vassalisée n'aurait plus qu'à assurer la gestion d'un système dont les choix moteurs lui échapperaient. La fausse alternance d'une droite libérale et d'une gauche gestionnaire serait son seul horizon. Nous aurions atteint l'Eden promis par « la gauche américaine » : comme aux États-Unis, démocrates et républicains se succèdent sans que rien de fondamental ne soit remis en cause ! Assurance tous risques contre le changement.

Voilà pourquoi nous entendons mettre au premier rang l'exigence de souveraineté et de liberté pour la France. Comment accepter par exemple que le passage à la troisième phase de la monnaie unique soit « irréversible » pour nous, tandis que les Britanniques s'en sont exemptés par un protocole additionnel au traité de Maastricht, alors que les Danois s'en sont dispensés de par la volonté de leur peuple, alors que les Allemands, par l'arrêt de leur Cour constitutionnelle, ont expressément soumis cette étape au vote préalable de leur Parlement ? En clair : il n'y aura pas de monnaie unique, sauf aux conditions fixées par l'Allemagne. Il s'agit là d'une claire violation du traité de Maastricht et de la clause d'irréversibilité qu'il comporte. Cette remise en cause unilatérale a été occultée par tous les responsables politiques français. Les médias se sont tus. La Constitution prévoit (art. 55 et 88) qu'aucun traité ne peut s'appliquer que sous réserve de réciprocité.

C'est pourquoi j'ai demandé à tous les députés français de soutenir une proposition de loi garantissant la saisine obligatoire de notre Parlement avant le passage à la monnaie unique, transfert inconcevable de nos compétences à une instance échappant à tout contrôle démocratique, dans un contexte que nous ne maîtrisons en aucune manière. C'est un enjeu décisif. Pour la démocratie, pour la souveraineté nationale, comme pour la lutte contre le chômage. Plusieurs députés ont accepté de briser les routines et de signer le texte dont j'ai pris l'initiative. Beaucoup d'autres, tétanisés par le conformisme, restent silencieux devant cet enjeu. Eh bien, notre tâche est de briser le blocus ! Avec tous ceux qui auront le courage de placer l'essentiel – la démocratie, le progrès social, l'indépendance nationale levier d'une Europe redressée – avant les petites habitudes. C'est en défendant la souveraineté et le contrôle démocratique sur notre politique monétaire et sur notre politique tout court que nous préserverons des marges d'action pour une gauche qui voudrait demain changer les choses. Sans une France libre et indépendante, la gauche serait enfermée dans une démarche purement gestionnaire. Elle aurait les mains blanches, mais elle n'aurait pas de mains.

Pour relever la France, il faut aussi et d'abord reconstruire la gauche. C'est elle qui pourra accomplir la tâche, et non point ce conservatisme libéral qui s'accommode si bien de l'empire de l'argent dont il vit. La gauche a besoin d'une refondation, non d'un ravalement de façade. Sa défaite de mars ne fut pas un simple passage à vide, mais le produit d'un renoncement sur l'essentiel.

À quoi servirait-il de participer à des « Assises de la transformation sociale » convoquées par un parti qui a clairement montré qu'il n'entendait nullement transformer la société mais « l'adapter au déclin » ? La gauche ne pourra se redresser que lorsque le projet insensé qui est au cœur du traité de Maastricht – je veux dire la monnaie unique – aura été jeté aux poubelles de l'histoire. 

Observons cependant l'évolution qui se produit dans l'opinion. Les salariés d'Air France, ceux d'EDF-GDF ont montré que le temps de la résignation muette s'achevait. La vive inquiétude qui saisit le gouvernement devant tout risque d'élargissement des conflits traduit une réalité sociale nouvelle. Cette volonté de résistance doit trouver un débouché politique, et nous devons en être les porteurs. 

Pour ce faire, nous devons lier la question sociale, la question nationale, et la question européenne. Un immense travail d'éducation et de formation des citoyens est à accomplir. Il faut leur faire voir la possibilité d'une autre politique. Il faut faire vivre un projet républicain moderne. C'est une manière radicalement nouvelle d'aborder les problèmes. C'est la seule façon de répondre (...) aiment aux attentes de notre peuple et de l'arracher au piège dans lequel ses dirigeants l'ont enfermé. Le pays attend du neuf. 

Le Mouvement des Citoyens sera au rendez-vous.