Article de M. Jean-Claude Tricoche, secrétaire national de la FEN, dans "Education Economie" de décembre 1993, intitulé "La formation professionnelle en question".

Prononcé le 1er décembre 1993

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Média : Education Economie

Texte intégral

Aujourd'hui trop de discours, voire une loi, laissent à penser que la solution au chômage dépendrait essentiellement de la formation professionnelle. Or, tous les indicateurs démontrent que les problèmes d'insertion professionnelle des jeunes sont d'abord liés à la situation du marché du travail. Le taux d'insertion professionnelle est inversement proportionnel à la courbe montante du chômage. Nous ne contestons pas, à la FEN, la nécessité d'améliorer l'adéquation formation-emploi, toute l'action de notre fédération depuis 1979 témoigne de notre volonté d'améliorer la relation entre l'école et le monde économique des entreprises sur la base du partenariat. Mais nous n'acceptons pas que la crise économique soit prétexte à remettre en cause le rôle de l'Éducation nationale, la place de l'État et l'équilibre issus des lois de la décentralisation.

Dans cette période de crise économique, la montée du chômage aidant, la mission de formation professionnelle assumée par l'Éducation nationale est sournoisement contestée par certains de nos partenaires et plus ouvertement remise en cause par certains hommes politiques. Derrière le discours plus ou moins prudent de représentants autorisés des professions se profilent des stratégies de reprise en mains que seul bride aujourd'hui le coût financier à assumer.

Dans les cinquante dernières années, la voie professionnelle de l'enseignement technique s'est progressivement imposée au sein de l'Éducation nationale. Depuis 1985, avec le succès des bacs professionnels se sont élargies les perspectives offertes aux élèves, auparavant limitées par l'horizon du niveau V. Il avait semblé alors que la stabilité atteinte était durable. Mais le succès suscite la contestation et l'envie. Les milieux patronaux souhaitent à présent reprendre le contrôle de la formation professionnelle et les élus régionaux en commander la marche.

Pour la FEN la préparation à l'exercice d'un métier fait partie de la formation initiale du futur citoyen. La formation professionnelle ne saurait donc être distincte de la formation première délivrée par l'Éducation nationale au jeunes de ce pays. L'école a pour mission de former le travailleur. C'est un enseignement au même titre que les autres. Mais sa spécificité et interdépendance avec les besoins économiques nécessite une approche particulière. C'est une formation plus large que celle qui serait donnée aux jeunes à partir des besoins d'une seule entreprise et des pratiques de celle-ci. Ce n'est pas aussi réducteur que la seule insertion professionnelle. Nous revendiquons pour les jeunes une vraie formation, large, leur permettant mobilité et adaptation à partir des bases théoriques et pratiques qui leur sont dues.  La formation du citoyen et du travailleur est inséparable de celle de l'Homme dans le sens de sa plénitude humaniste, de ses capacités à vivre dans la société en se réalisant complètement. Nous voulons que les jeunes soient entièrement de leur époque et qu'ils puissent vivre pleinement dans le présent, en préparant l'avenir. Ceci n'est pas possible sans une ouverture vers l'extérieur. Il faut refuser de considérer l'école comme un espace fermé, qui ne prendrait pas en considération l'insertion sociale des élèves. Or, celle-ci passe inévitablement par la formation professionnelle, qui permet l'accès à la qualification.

Au lendemain de la guerre, il y a eu une situation de fait, c'est vrai. Le besoin de former rapidement les ouvriers qui participeraient à la reconstruction du pays, s'est appuyé sur l'existence de centres d'apprentissage qui se sont ainsi maintenus et développés. Ils sont ultérieurement devenus collèges d'enseignement technique, puis LEP et maintenant lycées professionnels. Toute cette évolution vers l'égalité de considération avec la voie « technologique » d'abord, et la voie générale ensuite, ne s'est pas faite en opposition avec les professions. Celles-ci ne revendiquaient pas la formation des jeunes pas plus en 1945 qu'en 1970. Elles ont même fermé certaines de leurs écoles d'entreprise et « utilisé » le potentiel que leur offrait l'Éducation nationale en matière de formation initiale et de qualification.

S'il est vrai que la voie générale scolaire a longtemps ignoré les réalités économiques, on ne peut pas dire la même chose de l'enseignement technique. Celui-ci a toujours travaillé avec les milieux professionnels. Rappelons que les CAP datent de la loi Astier en 1919, que les examens se sont toujours déroulés avec la participation des professionnels et que la création ces divers CAP n'a jamais été le fruit de la seule Éducation nationale, mais bien d'une « collaboration » dans les CPC.

C'est sur la base réussie du bac professionnel, et de l'originalité de l'alternance école-entreprise qu'il a fait naître, que la FEN a souhaité que se développe pour toutes les formations professionnelles et technologiques « l'alternance sous statut scolaire ». La loi d'orientation de l'éducation du 10 juillet 1989, dans son article 7, a repris ce vœu et en a fait une obligation de la Nation.

Notre fédération a accueilli favorablement la création d'une Commission nationale Éducation Professions. Sans fausse modestie, on peut dire aujourd'hui qu'elle en a été l'instigatrice. La CNEP existe, elle a été installée et nous souhaitons qu'elle joue pleinement son rôle dans la concertation indispensable entre les professions et le ministère de l'Éducation nationale. Notre ministère est-il si frileux qu'il refuse, malgré notre demande, de réunir cette commission dans le cadre de la préparation de la loi quinquennale dont le titre III traite pourtant de la formation professionnelle et de l'éducation ? La FEN a milité pour la construction d'un partenariat entre l'école et les milieux professionnels. Elle a signé dès 1979 un accord avec un ministre de l'Éducation nationale, issu de l'industrie. L'accord FEN-Beullac a permis d'engager grâce aux « séquences éducatives » un rapprochement entre les deux terrains, ce qui a entraîné une meilleure connaissance et une meilleure compréhension réciproques. En témoignent, parmi des exemples divers, les accords avec la branche de la plasturgie, qui a confié à l'enseignement technique la formation de ses cadres à tous les niveaux. En témoigne la création du baccalauréat professionnel en 1985, sous l'impulsion de ce qui est devenu depuis le Haut Comité Éducation Économie (HCEE), concrétisant ainsi le rapprochement du professionnel scolaire et du professionnel dans les entreprises. Nous avons approuvé et soutenu cette formation nouvelle, qui ouvrait une filière débouchant sur le bac avec des périodes de formation en entreprise dont la durée représente en moyenne un quart de la durée du cursus de formation. Il ne s'agit donc pas pour nous d'une récente conversion.

Fruit d'un travail patient entre les branches professionnelles et le ministère, entre les établissements scolaires et les entreprises, les relations de partenariat se sont inexorablement tissées entre les « deux mondes ». Ce partenariat n'a de sens que si chaque partenaire y trouve son intérêt et respecte les prérogatives des autres partenaires. Faute de quoi, si le rapport de force était tel que l'un cherche à utiliser unilatéralement l'autre. Il ne s'agirait plus alors que de la recherche de prestataires de services aux ordres. Ce serait une grave erreur. Ce serait le moyen de vider le partenariat de sa richesse, des complémentarités entre le savoir-faire et les compétences de chacun.

Galvanisés par l'alternance politique intervenue en mars dernier, les « discours de tribune » de certains représentants des professions ont des airs de revanche. Dans leur empressement à « vendre l'apprentissage », ils passent par profits et pertes tout ce qui a été construit, souvent avec eux, au cours des dernières décennies, qui fait qu'aujourd'hui plus de 75 % des jeunes reçoivent leur première qualification par l'Éducation nationale…

Pour ne pas compromettre l'avenir dans des querelles de pouvoir, il faut veiller à ne pas détruire ce qui existe et qui est solide dans le système éducatif au bénéfice d'un apprentissage qui ferait mieux, soit disant. La FEN conserve l'espoir que le bon sens finira par rétablir la raison. C'est dans cet esprit que nous avons abordé la loi quinquennale, en cours de débat au Sénat au moment où nous rédigeons ces lignes.

Les lois de décentralisation de 1983 et 1985 ont donné aux régions des compétences en matière d'éducation. Si la formation professionnelle initiale scolaire reste de la responsabilité de l'État, les conseils régionaux participent à l'élaboration des politiques de formation par le biais de schémas prévisionnels des formations et des investissements. Les financements croisés de la formation initiale sont aujourd'hui une réalité. État, collectivités décentralisées, entreprises participent.

La FEN souhaite que l'équilibre issu de la décentralisation ne soit pas remis en cause.

La FEN ne conteste pas la pertinence du niveau régional pour élaborer une politique globale de formation professionnelle. Cela permet une meilleure cohérence entre l'ensemble des différents dispositifs de formation et répond aux besoins sociaux et économiques locaux. Cette recherche doit se faire par le partenariat entre les différents acteurs (régions, État, dont l'Éducation nationale, partenaires sociaux et économiques), la loi pouvant contraindre, si nécessaire, la contractualisation entre les partenaires. Mais la voie choisie par le Gouvernement dans son projet de loi quinquennale, tend au contraire à réduire le partenariat à un enjeu de pouvoir au bénéfice des régions déjà « opérateurs » en matière d'apprentissage.

Les interventions de la FEN ont participé (amendements de l'Assemblée nationale en première lecture) à ce que le plan régional de développement des formations, prévu à l'article 34 du projet de loi, soit établi en concertation avec l'État, qui devient ainsi incontournable, et que le conseil académique de l'Éducation nationale soit préalablement consulté.

Si nous pensons que les régions peuvent jouer un rôle important dans la collecte des besoins en formation, dans l'élaboration des politiques d'impulsion de l'emploi et de la formation, c'est en partenariat avec je tissu économique et avec la totalité de ses représentants. Non en ignorant l'Éducation, ses structures et ses moyens. Ce n'est pas en cherchant à asservir et à vassaliser celle-ci, ni à la concurrencer par des structures rivales. On a tout à gagner à considérer que le plus important opérateur de la formation professionnelle de France, qui par ailleurs dispose d'un réseau important de Greta en formation continue, a des possibilités d'intervention et un savoir-faire essentiel pour la formation des jeunes et des adultes. À vouloir négliger, ou réduire, son potentiel non seulement on se tromperait de cible, mais on perdrait surtout des capacités sérieuses pour le devenir de notre économie.

Au contraire, pour mieux assurer la cohérence entre l'ensemble des modalités de formation professionnelle, la formation initiale, la formation continue et les différents dispositifs de formation alternée, la FEN propose la création sur la base des lycées technologiques professionnels de véritables centres de formation professionnelle (qu'on pourrait appeler lycées polytechniques), qui offriraient aux jeunes l'ensemble des métiers d'une ou plusieurs branche professionnelles du niveau V au niveau III. Ces établissements permettraient d'associer harmonieusement formation initiale sous statut scolaire et sous contrat de travail, ainsi que formation continue, Le tout en coopération avec les partenaires : collectivités décentralisées, professions, partenaires sociaux. Ces centres devraient permettre à l'Éducation national de mieux répondre aux exigences actuelles de la formation professionnelle tout en proposant aux jeunes une vitrine attrayante.

La région est bien l'espace géographique approprié pour une concertation avec les partenaire sociaux, tenant compte de la réalité de la situation économique et sociale sur te terrain. Mais nous sommes conscients qu'il est aussi trop étroit pour définir l'ensemble des politiques de formation dans chaque secteur professionnel et face aux enjeux de la mobilité des salariés et de l'harmonisation des niveaux de qualification.

Nous souhaitons donc que l'État ne renonce pas à ses prérogatives de régulation, de coordination, y compris d'animateur, de responsable de la cohérence nationale (insertion et renforcement des CPC, par exemple…), pour éviter que la diversité de richesses régionales ne se traduise par des différences de traitement considérables dans les formations offertes aux jeunes. Une péréquation ne peut se faire qu'au niveau national et à condition que l'État garde son rôle d'arbitre et de planificateur, se situant dans un espace plus large que la région et qui tienne compte du contexte européen.

C'est dans un partenariat responsable et respectueux des compétences de chacun que la FEN est prête à dialoguer avec les régions comme elle a su le faire avec les autres partenaires.

Prête au dialogue, certes, mais décidée à combattre toutes les régressions telle la vieille lune de l'apprentissage dès 14 ans, que certains voudraient imposer dans la formation professionnelle des jeunes, futurs citoyens d'une Europe sans frontière.