Déclarations de M. Philippe Douste-Blazy, ministre délégué à la santé, sur l'action gouvernementale engagée en matière de lutte contre le SIDA, à Lyon le 24 septembre, Nanterre le 25 novembre 1993, et Paris le 8 février 1994.

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Intervenant(s) : 

Circonstance : Assises de AIDES à Lyon le 24 septembre 1993. Journée des Hauts-de-Seine sur le SIDA, à Nanterre le 25 novembre 1993. Rencontre franco-européenne sur la prévention du SIDA, à Paris le 8 février 1994

Texte intégral

Discours aux 6èmes assises de AIDES, le 24 septembre 1993, à Lyon

Monsieur le député-maire,
Monsieur le maire,
Monsieur le président,
Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux et très honoré de participer à cette première journée des 6èmes assises de AIDES.

Voilà presque dix ans déjà que, sous l'impulsion de Daniel Defert, son président-fondateur, l'association AIDES a su rassembler des forces et des volontés pour agir rapidement, bien avant que les pouvoirs publics, prenant la pleine mesure des enjeux liés à l'épidémie du Sida, ne s'organisent eux-mêmes pour lutter contre ce fléau.

En s'attachant d'emblée à refuser les risques de ségrégation, l'association AIDES nous a appris dès le départ à ne pas dissocier les aspects sociaux et les aspects sanitaires de la prise en charge des personnes atteintes par le virus. Ce point de départ, fondamental à mes yeux, a donné à la lutte contre le Sida son caractère global, original et profondément humain.

Nous vivons, encore aujourd'hui, sur cette intuition et sur cette lancée. Nous sommes, jour après jour, invités à approfondir cette démarche.

Voilà pourquoi, je suis venu aujourd'hui vous remercier de votre contribution et vous encourager à poursuivre voire action. Voilà pourquoi la lutte contre le Sida est une des premières priorités pour le Gouvernement dans son ensemble et pour mon ministère en particulier.

D'ailleurs, dès le 13 mai dernier, c'est-à-dire un mois à peine après sa constitution, le Gouvernement décidait, sur ma proposition, de mettre en place un plan d'urgence. Comme vous le savez, ce plan privilégie le soutien direct aux malades. Il est le signe tangible d'une solidarité concrète qui donne son vrai sens à la protection sociale.

La mise en œuvre de ce plan par la Direction générale de la Santé est maintenant bien avancée.

Je me bornerai à souligner quelques réalisations.

Les crédits affectés à l'hébergement des malades sont passés de 9 millions de francs en 1992 à 20 millions de francs en 1993. Quant aux crédits affectés à l'aide à domicile, ils sont passés de 7 millions de francs à 13 millions de francs.

Par ailleurs, la prise en charge des détenus infectés par le virus constitue plus que jamais une priorité tant pour les besoins des individus concernés que pour des objectifs de santé publique.

Dans cet esprit, le Gouvernement prépare un projet de loi qui permettra d'améliorer la situation sanitaire des personnes incarcérées. Il sera examiné par le Conseil des ministres du 6 octobre, et prévoira la signature de Conventions entre les hôpitaux et les prisons pour l'accueil des détenus. Une enveloppe spécifique du budget hospitalier y sera consacrée.

La mission Santé-Prison, que j'ai mise en place, est précisément chargée de définir les besoins médicaux de ces personnes. Elle concourra à une meilleure efficacité du dispositif que nous mettons en place.

S'agissant des toxicomanes, des mesures récentes viennent d'être prises lors du Comité Interministériel du 21 septembre dernier. Je voudrais affirmer très clairement, contrairement à ce que j'ai lu dans la presse, que nous n'avons pas oublié que le Sida sévissait gravement chez les toxicomanes. La contamination par la toxicomanie progresse toujours et nous sommes bien décidés à la contenir.

Nous lutterons par des moyens renforcés contre le trafic et la vente de drogue sur la voie publique.

Les établissements hospitaliers seront invités à mettre en place des lits réservés aux cures de sevrage.

Par ailleurs, nous procéderons à un doublement sur 3 ans des structures d'hébergement.

Enfin, la collaboration des généralistes et des associations sera recherchée pour bâtir des réseaux Ville-Hôpital-Toxicomanie.

Les programmes de substitution seront développés, et notamment la substitution par la méthadone.

Je rappelle que, grâce au plan qui vient d'être décidé, et aux arbitrages du budget 1994, les crédits de lutte contre la drogue, tous ministères confondus, passeront de 665 MF en 1992 à 701 MF en 1993, 755 MF en 1994 et 843,5 MF en 1995.

En matière de prévention, nos grandes orientations pour les trois prochaines années ont été matérialisées dans un plan élaboré par l'agence française de lutte contre le Sida. La mise en œuvre de ce plan et son succès reposent sur l'organisation d'un partenariat actif avec les associations de lutte contre le Sida.

L'action du Gouvernement doit s'appuyer sur toutes les associations. Leur concours et leur expérience sont, en effet, essentiels à la réussite de ce plan.

La lutte contre le Sida a donné naissance à un grand nombre d'associations dont les objectifs, très variés, répondent aux problèmes multiples que rencontrent les personnes atteintes. Je voudrais ici profiter de cette tribune pour leur rendre, à toutes, au nom du pays, un hommage solennel et chaleureux.

Je suis particulièrement sensible à la diversité des participants que AIDES a su rassembler. Ils sont issus de toutes les régions et de tous les milieux sociaux et professionnels. Vous êtes, pour la plupart d'entre vous, des volontaires au sein de l'association, conciliant une activité professionnelle et votre engagement dans la lutte contre le Sida.

C'est parce que vous êtes au quotidien en contact avec les personnes qui souffrent que vous devez jouer le rôle de témoin toujours à l'affût, d'aiguillon, prompts à alerter les pouvoirs publics afin qu'ils adaptent en permanence les moyens mis en place et l'affectation des ressources.

Nous avons besoin, plus que jamais, de votre soutien critique.

Par votre présence sur le terrain et votre souplesse d'intervention vous êtes les interlocuteurs indispensables de la direction générale de la Santé, de la direction des hôpitaux et des directions départementales des Affaires Sanitaires et Sociales et de l'agence française de lutte contre le Sida. Le partenariat ne sera durable que s'il respecte l'autonomie de chaque acteur. La rencontre des partenaires est source d'enrichissement s'ils se donnent une stratégie commune au service d'objectifs communs.

Mais le Gouvernement ne saurait compter sur votre aide sans vous assurer de sa volonté d'aller plus avant dans sa collaboration : il s'efforcera de mieux vous informer en gardant un contact étroit avec vos représentants ;

Il veillera à vous consulter plus fréquemment, pour nourrir une réflexion collective et définir les actions les plus innovantes, notamment vis-à-vis des personnes les plus exposées et les plus vulnérables.

Par ailleurs, pour assurer une meilleure continuité et par la même fournir une plus grande stabilité de nos relations, les conventions signées entre les associations et l'AFLS deviendront pluriannuelles.

Dans le but de faciliter la mise en place de vos actions, la direction générale de la Santé et l'agence française de lutte contre le Sida mettront l'accent sur la formation des acteurs de terrain.

Enfin, avec la déconcentration qu'étudie l'agence française de lutte contre le SIDA, chaque association régionale ou locale pourra intervenir plus activement dans la politique locale de prévention et trouver plus rapidement un soutien adapté à ses projets.

La prévention et les conditions d'exercice des soins constituent des terrains familiers d'intervention des associations. Mais légitimement, vous vous préoccupez de plus en plus du lancement et du déroulement des essais thérapeutiques.

À cet égard, des relations fructueuses se sont nouées avec l'agence nationale de recherches sur le Sida. Elles seront poursuivies et si possible amplifiées.

Il me paraît important que la rapidité que vous souhaitez concernant la mise sur le marché de nouvelles molécules ne se fasse pas au détriment de la sécurité et de l'efficacité des procédures employées.

Seuls des échanges réguliers d'information entre partenaires permettront de surmonter ces objectifs contradictoires.

Il me paraît enfin hautement souhaitable qu'on réfléchisse à la meilleure façon de communiquer les résultats des essais une fois achevés.

Les déclarations récentes qui ont minimisé les concertations nécessaires devraient pouvoir nous éclairer sur les meilleures procédures à suivre.

Telles sont les réflexions et les orientations dont je souhaitais vous faire part au début de ces trois jours de travail ensemble. Le programme de vos assises est ambitieux. J'attends beaucoup de vos analyses et de vos conclusions. Elles m'éclaireront, de manière déterminante, sur les orientations à prendre.

Je suis convaincu que les initiatives les plus hardies et les plus novatrices sont le plus souvent prises sur le plan local par le mouvement associatif. Elles doivent accompagner celles que prend le Gouvernement, et je voudrais vous dire combien j'ai apprécié les campagnes que AIDES a montées en faveur des préservatifs.

Le Sida est une épidémie qui touche au cœur chacun de nous. Nous devons être unis pour l'affronter. Croyez que le médecin, l'homme et le ministre de la Santé que je suis, sera toujours à l'écoute de vos initiatives et restera constamment à vos côtés.

Je vous remercie.


Intervention à l'occasion de la journée des Hauts-de-Seine sur le Sida, le jeudi 25 novembre 1993, à l'hôtel du Département.

Monsieur le ministre d'État, président du Conseil Général
Monsieur le professeur,
Mesdames et Messieurs,
Chers collègues,

Vous m'avez invité à participer à vos côtés à la journée des Hauts-de-Seine sur le Sida organisée, à l'occasion de la Journée Mondiale sur le Sida.

Le thème mobilisateur retenu cette année par l'Organisation Mondiale de la Santé est : agissons maintenant.

Vous avez pris l'initiative de le compléter en prenant pour devise agissons maintenant et ensemble, et vous avez eu raison : c'est bien, tous ensemble que nous devons agir car la situation est grave.

La France est, comme vous le savez, le pays le plus touché en Europe. Il y a plus de 25 000 cas de Sida déclarés depuis 1986, la progression des malades a été de 15 % durant la dernière année, on enregistre 5 000 décès par an, soit près de 14 décès par jour, le nombre de malades en cours de traitement est actuellement de 12 000, on l'évalue à 16 000 d'ici l'an 2000.

Le département des Hauts-de-Seine, au sein de la région Île-de-France, figure parmi les départements les plus touchés par l'épidémie, après Paris et la Seine-Saint-Denis. Avec 962 cas par million d'habitants, votre département enregistre un taux de contamination quatre fois plus élevé que la moyenne nationale hors Île-de-France.

Les toxicomanes en Île-de-France sont de plus en plus contaminés par le virus du Sida : ils représentent 24 % des nouveaux cas enregistrés au premier semestre 1993. La contamination des hétérosexuels progresse également : ils représentent 17 % des nouveaux cas enregistrés.

La proportion des homosexuels, très fortement majoritaire au début de la contamination, a tendance à baisser. Elle se situe en-dessous maintenant de la moitié des nouveaux cas déclarés.

Les cas de transmission hétérosexuelle mérite un éclairage particulier :

En effet si, avant 1986, la quasi-totalité des cas de Sida étaient diagnostiqués chez des sujets originaires d'Afrique ou des Caraïbes, ou ayant eu des contacts avec ces personnes originaires de ces régions, la part des cas contaminés par un partenaire toxicomane ou ancien toxicomane est en très forte augmentation et dépasse maintenant 25 %.

La connaissance de ces données épidémiologiques est très importante : elle conduit nos choix et oriente nos actions pour bâtir un plan de lutte contre le Sida sous tous ses aspects.

Les objectifs de l'action gouvernementale sont clairs. Nous avons retenu trois grandes priorités : humaniser la vie quotidienne des malades, conduire une véritable politique de réduction des risques et renforcer la prévention.

I. – Le premier objectif, l'humanisation de la vie quotidienne des malades, vous concerne au premier chef, vous qui avez été les promoteurs et les initiateurs des réseaux ville-hôpital dans votre département.

Votre département en possède déjà trois : au nord, le réseau ARES, au centre, le réseau Val-de-Seine et au sud le réseau Val-de-Bièvre.

Ces réseaux attestent le rôle croissant de la médecine de ville dans la prise en charge des patients, en parfaite complémentarité de celle de l'hôpital puisque la moitié des patients suivis sont également traités dans les services hospitaliers.

Vous avez, en deux ans, démontrer votre capacité à inventer une nouvelle forme de la médecine, la médecine qui s'efforce d'apporter une réponse globale aux attentes du malade, de privilégier sa qualité de vie, d'associer les personnes atteintes à la gestion même de leur affection afin de leur permettre de vivre dignement et sans exclusion cette terrible épreuve.

Le budget 1994 permet de fournir de nouvelles opportunités à l'action de vos réseaux.

La capacité d'aide au maintien à domicile des malades est plus que doublée par rapport au potentiel de 1993 : le nombre d'heures d'aides ménagères et de garde-malades passera au total de 80 000 heures à 170 000 heures.

Le nombre de places en appartements thérapeutiques sera quadruplé : c'est 200 places au total qui seront disponibles contre 54 places seulement en mars 1993.

L'équivalent de 20 postes supplémentaires ont été mis à disposition des permanences sociales, les crédits affectés à la formation des personnels et des intervenants sont augmentés de 60 %.

Au total, les crédits affectés à ces actions d'humanisation sont portes de 48 millions de francs à 61 millions de francs, en 1994.

L'enveloppe Sida consacrée à la prise en charge hospitalière est, pour sa part, augmentée de 454 millions de francs.

II. – Le deuxième objectif de l'action gouvernementale est tout à fait novateur. Il s'agit de mettre en œuvre une politique de réduction des risques de contamination des toxicomanes et de leur entourage.

Les données épidémiologiques que je vous ai rappelées, nous démontrent à l'évidence que les toxicomanes sont de plus en plus touchés par l'épidémie, et que les hétérosexuels non toxicomanes sont de plus en plus contaminés par un partenaire toxicomane ou ancien toxicomane.

On compte aujourd'hui environ 150 000 toxicomanes dépendants en France, dont 1 sur 3 est séropositif et 7 sur 10 sont touchés par les hépatites B ou C, et la tuberculose se répand dans cette population.

Comment réduire les risques de contamination des toxicomanes, comment leur permettre de préserver leur capital vie ?

1. D'abord en s'attaquant aux modes de contamination

La contamination par échanges de seringues

Le premier axe de notre plan concerne l'accessibilité des seringues.

Les pharmaciens du sud de votre département ont expérimenté le conditionnement de type STERIBOX, spécifique aux toxicomanes et je voudrais tout particulièrement les en remercier.

Les résultats de cette expérience sont tout à fait encourageants. Je souhaite que cette action puisse se pérenniser et s'élargir progressivement à l'ensemble des communes de votre département.

Je souhaite, pour ma part, accompagner cette action par un soutien renforcé de l'effort de formation des pharmaciens qui, en tant que professionnels de la santé, ont un rôle éminent à jouer dans le domaine de la prévention.

Le deuxième axe de notre plan concerne l'échange de seringues usagées.

Je voudrais vous remercier, monsieur Pasqua, d'avoir apporté en tant que ministre de l'Intérieur, non seulement votre compréhension mais votre soutien à ces actions qui doivent concilier l'ordre public, avec les exigences de la santé publique qui nous imposent de réduire les risques de contamination. Les programmes d'échanges de seringues, soit dans des lieux fixes ou mobiles, soit par des distributeurs-échangeurs placés sur la voie publique ou dans des lieux publics fréquentés par les toxicomanes, pourront être considérablement développés.

Un premier programme d'échanges est en cours d'évaluation sur Nanterre, une deuxième commune s'est portée candidate, Rueil-Malmaison. Un programme supplémentaire au sud du département pourrait être envisagé.

La réussite de ces programmes exige au préalable une préparation de l'environnement, une information de tous les acteurs de la lutte contre la toxicomanie et le Sida, et notamment de tous les services publics.

La collecte des seringues usagées doit être favorisée. Un fonds d'intervention est disponible pour soutenir toutes les initiatives des communes et des départements dans le domaine de l'Écosanté, que ce soit par l'installation de collecteurs de seringues usagées, ou de programmes d'échanges de seringues.

2. Le deuxième volet de notre politique de réduction des risques consiste à nouer des liens avec les toxicomanes les plus marginalisés.

Il faut aller vers ceux qui ont perdu tout lien avec notre société, qui sont sans domicile, sans famille, sans repère autre que la recherche par tous les moyens de leur drogue quotidienne.

Nous devons soutenir les équipes de rue, les jeunes médiateurs de la ville, qui vont au-devant des toxicomanes sur les lieux qu'ils fréquentent pour nouer un dialogue. Ces équipes, qui ont été expérimentées à Paris, pourraient se développer à partir des clubs et équipes de prévention qui jouent déjà un si grand rôle dans la prévention de la délinquance.

Nous devons inventer des nouvelles formes d'accueil de jour pour ces toxicomanes, ce que j'appellerai des dispensaires de vie, où ils puissent se laver, dormir sans crainte d'être agressés, parler, aller et venir sans autre contrainte que celle de ne pas se shooter dans le centre.

Là aussi, la préparation de l'environnement urbain et social de ces dispensaires de vie est primordiale. Il faut en comprendre l'utilité et la nécessité comme une première étape d'un long parcours, d'un très long parcours vers la réinsertion sociale et les structures classiques de prise en charge.

J'ai demandé aux hôpitaux de mettre en place des unités d'accueil des toxicomanes qui permettent une première prise en charge sociale de ces derniers.

3. Le troisième volet de notre politique de réduction des risques concerne la diversification des traitements et la nécessaire continuité des prises en charge des toxicomanes.

Je voudrais aborder tout de suite les traitements de substitution pour bien les restituer dans leur contexte.

Les traitements de substitution n'ont et n'auront jamais pour objet de substituer une drogue qui serait, elle, licite, la méthadone par exemple, à une autre drogue illicite. Il ne s'agit pas de transformer le médecin en prescripteur de drogue. Il ne s'agit pas non plus de maintenir le toxicomane dans sa dépendance et ses pratiques toxicomaniaques.

Les traitements de substitution ne sont pas la réponse aux problèmes de la toxicomanie, mais seulement une réponse supplémentaire pour ceux pour lesquels les traitements répétés ont été un échec, pour ceux qui s'enfoncent au plus profond d'une spirale de souffrance, de désespoir.

Si le dernier comité interministériel de lutte contre la drogue a décidé de mobiliser les moyens d'expérimenter les traitements de substitution, c'est dans le but de réadapter à une vie sociale normale des toxicomanes incapables de rompre avec la dépendance acquise, afin de pouvoir envisager dans une seconde étape la réussite de la cure de sevrage.

Les programmes de méthadone que nous avons engagés répondent à un protocole médical précis. Cette possibilité nous l'offrons aux équipes médicales qui le souhaitent. Dans votre département, une équipe médicale est en place à la clinique Liberté à Bagneux. Je remercie cette équipe de s'associer à cette expérimentation. Un autre programme pourrait être développé au nord de votre département dès lors que toutes les conditions requises pourraient être réunies.

Comme vous le voyez, nous avons décidé d'engager résolument cette expérience, d'en évaluer sérieusement les résultats, en comparaison avec les autres modes de traitement des toxicomanes les plus lourds, sur un nombre suffisant de places, sur une durée et une continuité nécessaire et par rapport à l'évolution de l'épidémie et des phénomènes de délinquance.

Je vous propose, monsieur le ministre d'État, d'en faire ensemble le suivi et le bilan, à votre double titre de président du Conseil général et de ministre de l'Intérieur.

J'ai dit que les programmes de substitution ne pouvaient être qu'une réponse supplémentaire. Notre objectif est également de renforcer le dispositif existant et d'assurer la continuité et la coordination de la prise en charge.

En effet, le dispositif actuel, offert aux toxicomanes qui souhaitent rompre avec leur dépendance à la drogue ou qui font l'objet d'injonctions thérapeutiques, est à la fois insuffisant et discontinu.

L'accès au sevrage n'est pas suffisamment fluide pour répondre aux demandes quand elles s'expriment.

J'ai sollicité tous les hôpitaux généraux et tous les CHU pour qu'ils réservent 3 à 5 lits en permanence pour les sevrages, accessibles notamment aux médecins généralistes qui doivent pouvoir suivre leurs patients au sein même des structures hospitalières, dans le cadre de réseaux constitués ville-hôpital-toxicomanie.

Le nombre de places de postcure est très insuffisant pour assurer une continuité de la prise en charge des sortants de cure de sevrage. Le malade retrouve alors son environnement et tous les risques d'une rechute immédiate.

Il a été décidé de doubler le nombre de lits de postcure d'ici 1996. Nous disposions de 622 places en mars 1993, nous en aurons 900 en 1994, et 1 200 en 1996.

III. – Notre troisième priorité est la prévention.

Tant qu'il n'existera pas de vaccin contre le Sida, seules les actions de prévention nous permettront d'endiguer la contamination. Nous devons expliquer à l'ensemble de la population comment adopter des comportements susceptibles de la protéger de la contamination.

Nous devons veiller à la qualité et à la sensibilité des réactifs de dépistage du Sida, pour veiller à la sécurité transfusionnelle et à la qualité de notre dispositif de dépistage.

1. À mon appel, la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France et trois fabricants ont créé une association destinée à la promotion de la distribution des préservatifs en pharmacie.

Grâce à cette initiative, dans quelques jours, un préservatif, au prix unitaire de 1 franc, sera disponible en pharmacie.

Ce préservatif viendra compléter la gamme actuellement offerte, son bas prix lèvera le frein économique au développement de son utilisation par les jeunes.

2. Les tests de dépistages sont maintenant totalement pris en charge, qu'ils soient effectués de façon anonyme ou gratuite (100 000), effectués à l'occasion des tests prénataux (805 000) ou prénuptiaux (588 000), ou proposés systématiquement à l'occasion du service national (286 000), ainsi que par les médecins de ville (830 000) ou à l'occasion des prises de sang (3 656 000) ou à l'hôpital.

Il existait 127 centres de dépistage anonymes et gratuits du Sida en mars 1993.

Au 1er octobre, 27 centres supplémentaires ont été ouverts.

De nouveaux centres de dépistage seront créés afin qu'il n'existe plus aucune zone d'ombre non couverte par un centre et tout particulièrement dans les 185 villes bénéficiaires d'un contrat de ville, qui accueillent une forte proportion de population en très grandes difficultés et donc particulièrement vulnérables.

Notre objectif est de porter à 200 le nombre de centres de dépistage gratuits en 1994.

Les crédits correspondants sont doublés par rapport à 1993.

3. La prévention chez les jeunes d'âge scolaire va être intensifier.

Dans le cadre d'une convention passée avec les ministères de l'Éducation Nationale, de l'Enseignement Supérieur, de l'Agriculture et de la Défense, une action d'information et de sensibilisation de tous les jeunes de la classe d'âge 16/18 ans sera entreprise.

Le budget consacré à cette action sera doublé et porté de 6 MF à 12 MF.

4. Des programmes de prévention ciblés seront mis en œuvre. En dehors des programmes spécifiques de prévention chez les toxicomanes dont je vous ai parlé, il s'agit de conduire des actions de prévention adaptées aux groupes les plus exposés à la contamination, et tout particulièrement en direction des homosexuels, des prostituées, des migrants et de renforcer les actions dans les DOM-TOM. Le budget pour ces actions est doublé : 22 MF en 1993 à 43 MF en 1994.

5. La formation des médecins, des personnels soignants et de tous les intervenants sociaux et éducatifs sera renforcée.

De l'éducation à la santé à l'annonce d'une séropositivité et à l'accompagnement des malades, la formation de l'ensemble des catégories de personnels est essentielle pour combattre tous les risques d'exclusion familiale, sociale et professionnelle.

Le budget sera porté de 14,8 MF en 1953 à 23,8 MF en 1994. Soit une augmentation de 60 %.

Conclusion

Voilà, Mesdames et Messieurs quelles sont les grandes orientations de l'action gouvernementale.

Les moyens nouveaux sont importants. Je souhaite pouvoir les concentrer dans les départements les plus touchés par l'épidémie.

Permettez-moi, Monsieur le ministre d'État, de m'adresser au président du Conseil général des Hauts-de-Seine.

Si nous unissons nos forces, si nous agissons ensemble, nous pourrons créer sur le département des Hauts-de-Seine, un vaste réseau de santé pilote qui couvre l'ensemble des volets de la lutte contre le Sida, la toxicomanie, l'exclusion et la marginalité.

Je compte sur votre appui pour que nous puissions ainsi décupler notre efficacité et tisser les maillons qui manquent encore à la chaîne de la solidarité.

Je vous remercie.


Allocution prononcée lors de la rencontre franco-européenne sur la prévention du Sida CRIPS, centre régional d'information et de prévention du sida. 8 février 1994

Monsieur le ministre, président du Conseil régional d’Île-de-France,
Monsieur le président,
Mesdames, Messieurs,
Chers collègues,

Le thème de cette rencontre franco-européenne sur la prévention du Sida chez les usagers de drogue est particulièrement important, préoccupant et complexe.

Ces journées de travail permettront de comparer les approches de cette prévention au niveau européen et de tenter leur évaluation le plus objectivement possible ; la présence de nombreux professionnels d'une compétence reconnue est gage de réussite et les résultats de vos travaux seront très utiles.

Je vous félicite, Monsieur le ministre, Monsieur le président du Conseil régional de Provence – Alpes – Côte d'Azur, d'avoir été à l'initiative de cette rencontre organisée par le CRIPS d’Île-de-France et les ORS de vos deux régions.

Je me suis préoccupé, dès mon arrivée, de la prévention du Sida, et en particulier chez les toxicomanes.

En effet, sujets à de nombreuses pathologies infectieuses, les toxicomanes sont devenus l'une des catégories les plus touchées par l'épidémie de Sida.

Ils représentent près du tiers des nouveaux cas de Sida déclarés en 1993, alors qu'en 1986 la proportion n'était que de 7 %.

Les toxicomanes représentent aussi une source grandissante de contamination pour la population hétérosexuelle : 30 % des cas de Sida déclarés en 1993 chez les hétérosexuels relèvent d'une contamination par un partenaire toxicomane ou ancien toxicomane.

La connaissance de ces données épidémiologiques est très importante : elle conduit nos choix et oriente nos actions pour bâtir un plan de lutte contre le Sida sous tous ses aspects.

Les objectifs de l'action gouvernementale sont clairs. Nous avons retenu trois grandes priorités :

– humaniser la vie quotidienne des malades ;
– conduire une véritable politique de réduction des risques ;
– renforcer la prise en charge des toxicomanes.

La prévention du Sida chez les toxicomanes nécessite de mettre tous nos moyens en synergie tant pour réduire les risques et améliorer la prévention, que pour favoriser les soins.

I. – Quelle politique de réduction des risques de contamination des toxicomanes et de leur entourage mettons-nous en œuvre ?

Il faut d'abord s'attaquer aux modes de contamination, par échange de seringues où par voie sexuelle.

Il est parallèlement nécessaire d'agir vis-à-vis des toxicomanes les plus marginalisés.

Le premier axe de notre plan concerne les seringues des toxicomanes. Tout d'abord l'accessibilité des seringues doit être accrue. J'ai mobilisé les pharmaciens et je tiens à les encourager et les féliciter pour toutes les actions qu'ils mènent vis-à-vis des toxicomanes, et plus généralement dans le dispositif global de lutte contre le Sida.

Après expérimentation, le conditionnement des seringues type Steribox sera élargi.

L'échange des seringues usagées doit être favorisé.

Les programmes d'échanges de seringues, dans des lieux fixes ou mobiles, sont en cours d'extension pour ce qui concerne des distributeurs-échangeurs placés sur la voie publique ou dans des lieux publics fréquentés par les toxicomanes.

La réussite de ces programmes exige au préalable une préparation de l'environnement, une information de tous Les acteurs de la lutte contre la toxicomanie et le Sida, et notamment de tous les services publics.

La collecte des seringues usagées doit être favorisée. Un fonds d'intervention est disponible pour soutenir toutes les initiatives des communes et des départements dans ce domaine, que ce soit pour l'installation de collecteurs de seringues usagées, ou pour la mise en œuvre de programmes d'échanges de seringues.

La réduction de la contamination par voie sexuelle est liée à l'usage du préservatif. Depuis le 6 décembre, comme vous le savez, un préservatif est disponible en pharmacie au prix unitaire de 1 franc, et vient compléter la gamme offerte en levant le frein économique du développement de son utilisation, pour les jeunes d'abord – puisque c'est pour eux qu'il a été conçu grâce au travail en commun de nombreux professionnels et d'associations – mais aussi pour les toxicomanes.

Mais la réduction des risques consiste aussi à nouer des liens avec les toxicomanes les plus marginalisés.

Il faut aller vers ceux qui ont perdu tout lien avec notre société, qui sont sans domicile, sans famille, sans repère autre que la recherche par tous les moyens de leur drogue quotidienne.

Nous devons soutenir les équipes de rue, les jeunes médiateurs de la ville, qui vont au-devant des toxicomanes sur des lieux qu'ils fréquentent pour nouer un dialogue. Ces équipes, qui ont été expérimentées à Paris, pourraient se développer à partir des clubs et équipes de prévention qui jouent déjà un si grand rôle dans la prévention de la délinquance.

Nous devons inventer des nouvelles formes d'accueil de jour pour ces toxicomanes, ce que j'appellerai des dispensaires de vie, où ils puissent se laver, dormir sans crainte d'être agressés, parler, aller et venir sans autre contrainte que de ne pas faire usage de drogue dans le centre.

Là aussi, la préparation de l'environnement urbain et social de ces dispensaires de vie est primordiale. Il faut en comprendre l'utilité et la nécessité comme une première étape d'un long parcours, d'un très long parcours vers la réinsertion sociale et les structures classiques de prise en charge.

II. – Mais les soins aux toxicomanes sont aussi l'un des moyens de renouer le contact qui facilitera à terme la prévention contre le Sida. Nous devons innover dans la diversification des traitements et assurer la continuité des prises en charge et des soins.

Je voudrais aborder tout de suite les traitements de substitution et bien les resituer dans leur contexte.

Les traitements de substitution n'ont pas et n'auront jamais pour objet de substituer une drogue, la méthadone par exemple, à une autre drogue. Il ne s'agit pas de transformer un médecin en prescripteur de drogue.

Il ne s'agit pas non plus de maintenir le toxicomane dans sa dépendance.

Les traitements de substitution ne sont pas la réponse aux problèmes de la toxicomanie, mais seulement une réponse pour ceux pour qui les traitements répétés ont été un échec, pour ceux qui s'enfoncent dans l'enfer de la drogue.

Avec madame Simone Veil, nous avons décidé d'utiliser les traitements de substitution dans le but de réadapter à une vie sociale normale des toxicomanes incapables de rompre avec la dépendance acquise, afin de pouvoir envisager dans une seconde étape la réussite de la cure de sevrage.

Les programmes de méthadone que nous avons engagés répondent à un protocole médical précis. Cette possibilité, nous l'offrons aux équipes médicales qui le souhaitent.

Au total en France, ce sont 525 places qui sont agréées à ce jour, notre objectif pour 1994 est d'atteindre 1 000 places.

Comme vous le voyez, nous avons décidé d'évaluer sérieusement le résultat de ces traitements, sur un nombre suffisant de places, dans la durée et la continuité.

Nous ferons le bilan de cette expérience dont il ne faut pas préjuger des résultats, en comparaison avec les autres modes de traitement des toxicomanes les plus lourds, et par rapport à l'évolution de la contamination par le virus du Sida, et des phénomènes de délinquance.

D'autres programmes de substitution sont actuellement à l'étude au ministère de la Santé, qui pourraient être mis en œuvre par des médecins généralistes, mais toujours dans le cadre d'un protocole précis.

J'ai dit que les programmes de substitution ne pouvaient être qu'une réponse supplémentaire à la palette traditionnelle des prises en charge.

Notre objectif est de renforcer le dispositif existant afin d'assurer la continuité et la coordination des prises en charge.

En effet, le dispositif actuel, offert aux toxicomanes qui souhaitent rompre avec leur dépendance à la drogue ou qui font l'objet d'injonctions thérapeutiques, est à la fois insuffisant et discontinu.

L'accès au sevrage n'est pas toujours facile pour répondre aux demandes quand elles s'expriment.

J'ai sollicité tous les hôpitaux généraux et tous les CHU pour qu'ils réservent 3 à 5 lits en permanence pour les sevrages et l'accueil des toxicomanes, accessibles notamment aux médecins généralistes qui doivent pouvoir suivre leurs patients au sein même des structures hospitalières, dans le cadre de réseaux constitués ville-hôpital-toxicomanie. La direction générale de la Santé et la direction des hôpitaux travaillent actuellement activement sur ce dossier.

Le nombre de places de soins de suite est encore très insuffisant pour assurer une continuité de la prise en charge des sortants de cure de sevrage. À la sortie de la cure, le toxicomane retrouve son environnement et tous les risques d'une rechute immédiate.

Il a été décidé de doubler le nombre de lits de postcure d'ici 1996. Nous disposions de 622 places en mars 1993, nous venons d'en agréer 447 supplémentaires.

Il ne faut pas nous cacher, mesdames et messieurs, toute la difficulté du problème. Il n'y a pas de modèle de référence en la matière, c'est-à-dire un pays qui aurait su trouver la bonne prévention, la bonne thérapeutique, le bon modèle social pour endiguer le fléau de la toxicomanie, et a fortiori de la transmission du Sida.

Chacun défend ses idées, affirme ses certitudes. Les débats doctrinaux ne sont pas absents.

Nous sommes tous ici déterminés, attachés à la dignité de l'homme et aux impératifs de la santé publique.

Le ministère est résolument engagé dans la lutte contre le Sida, et favorisera également dans cet esprit toutes les initiatives sérieuses et évaluées qui seront proposées.

Je vous remercie.