Interview de M. Bernard Bosson, ministre de l'équipement des transports et du tourisme, dans "Les Échos" du 29 novembre 1993, sur les propositions de la France concernant la libéralisation du transport aérien dans les pays de la Communauté européenne.

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Média : Les Echos

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Les Échos : Quelles sont les principales mesures que vous préconisez dans votre mémorandum ?

Bernard Bosson : Il faut un signal fort dans le domaine de l'aérien. Nos compagnies, en dehors de British Airways, ne s'en sortiront pas sans un double combat : l'un, extérieur, parce que l'ultralibéralisme mène d'abord à une jungle puis à des oligopoles qui feront remonter le prix des billets. L'autre, interne, au moins pour les compagnies qui vont le plus mal, Air France étant, hélas, parmi elles. Il n'est pas question de revenir en arrière, d'être les tenants d'un protectionnisme dépassé. La compétition, nous l'acceptons : elle seule conduit à la modernité, à mieux servir le client. Mais à condition qu'elle soit maîtrisée, loyale et saine. Je préconise tout d'abord des mesures immédiates. La première, c'est la limitation des capacités sur certaines liaisons européennes, puisque les textes le permettent. Certaines lignes sur lesquelles les transporteurs subissent un préjudice financier le méritent, je demande qu'on en ouvre l'étude. La seconde, c'est la stabilisation, au moins en monnaie courante, des charges qui pèsent sur les compagnies. Un gel pur et simple ne peut être accepté par certains pays, comme l'Espagne, qui ont besoin d'investir.

Il y a ensuite des mesures à cour terme, comme un plan de réduction des flottes. Je demande une étude du retrait des appareils anciens. On peut imaginer que les compagnies reçoivent des aides dans ce domaine. Autre mesures souhaitable : l'amélioration du règlement sur les licences d'exploitation. Il faut empêcher que les compagnies recourent de façon systématique à l'entretien des flottes à l'extérieur de l'Europe. D'autres part, je souhaite une attitude commune dans les relations transatlantiques.

À moyen terme, il faut un soutien à la restructuration du secteur, par la définition d'une politique de concurrence appropriée. Ce qui suppose des assouplissements en matière de coopération ou de concentration. De plus, nous demandons une réflexion sur les mesures de sauvegarde prévues dans les règlements européens. On est resté dans un flou complet, il faut préciser cette réglementation.

Les Échos : Quels sont les pays qui vont vous soutenir ?

Bernard Bosson : On peut toujours se tromper. Mais j'escompte, grâce aux contacts multipliés depuis huit mois et à une rédaction qui tient compte des différentes sensibilités, le soutien de l'Espagne, de la Belgique, du Portugal et du Luxembourg. Je ne désespère pas, sans que cela soit certain, être soutenu par l'Allemagne, l'Italie et la Grèce. Je pense donc que nous serons au minimum cinq. La France est moins isolée sur ce dossier qu'à mon arrivée. La Commission commence à ne plus nous prendre pour le mauvais élève de la, classe, ayant un discours à part.

Les Échos : Votre texte semble très édulcoré par rapport à vos précédentes propositions. N'avez-Vous pas été affaibli par les arbitrages interministériels avec vos collègues français ?

Bernard Bosson : Pas du tout. Il n'y a pas eu de problème franco-français sur ces positions. Mon problème est de tenter d'avoir une majorité en Europe. Les mesures ont été étudiées et calibrées dans ce but. Sur mes premières mesures, un peu plus dures, nous avions moins de chances d'être soutenus. Je suis donc allé le plus loin possible dans cette optique.

Les Échos : Ces propositions ne sont-elles pas indirectement destinées à préparer le terrain à la dotation en capital d'Air France ?

Bernard Bosson : Ce sont des problèmes qui n'ont rien à voir. Je crois au contraire que les difficultés d'Air France, et le fait que certains puissent croire que l'on parle uniquement au nom de notre compagnie nationale, nous affaiblissent. Or notre vision est celle de l'intérêt européen.

Les Échos : Mais ce combat extérieur n'a-t-il pas plus de chances d'aboutir si, au préalable, le combat intérieur est mené sérieusement et commence à donner des résultats ?

Bernard Bosson : Les deux choses ne sont pas liées. Ce qui est important, c'est que nous donnions le signal d'une volonté. Mais nous l'avons donné sur Air France : tout le monde sait bien que la situation ne peut pas rester telle qu'elle est. Il est vrai que le fait d'avoir eu un premier signal d'échec sur la première méthode de redressement ne nous renforce pas. Cela étant, nous espérons une majorité lors du conseil.

Les Échos : Où en est le dossier de la dotation prévue pour Air France ?

Bernard Bosson : Sur je principe, il n'y a pas de difficulté. Le gouvernement a toujours dit qu'il ferait son devoir d'actionnaire, et il le fera. Reste à regarder précisément le montant, puisque les résultats d'Air France ne cessent de s'aggraver. Les pertes prévisionnelles se situent désormais aux alentours de 7,5 milliards de francs, et nous n'avons pas fini l'année.

Les Échos : La situation semble s'enliser à Air Inter. Comment ramener le calme ?

Bernard Bosson : La communication est, hélas, ici aussi, mal passée. Je fais confiance au nouveau président Michel Bernard, pour bien faire comprendre de quoi il s'agit. Il me semble qu'on tient, à Air Inter, le ministre actuel responsable des décisions prises avant mon arrivée, alors que j'essaye de les freiner par tous les moyens. Je pourrais très bien tenir jusqu'à la fin de mon mandat, en mai 1995, sans m'occuper de l'avenir de l'entreprise. Je serais alors responsable du choc ultérieur, lors de l'ouverture brutale et totale du ciel européen, que les gouvernements précédents ont accepté pour avril 1997. Je n'ai pas le droit de faire cela. Air Inter doit se préparer à cette échéance. Mais je ne suis pas borné : si telle ou telle de mes décisions était démontrée dangereuse, je suis prêt à des modifications.

Cela serait absurde que l'on me demande de tailler dans les lignes. Je ne veux pas replier l'entreprise et conduire aux licenciements. Tout le problème est d'inventer un mécanisme d'aide sur les lignes non rentables : je suis prêt à toutes les concertations sur je sujet. Je veux le développement d'Air Inter et non sa régression. Dans quelle langue faut-il le dire ? C'est l'avenir d'Air Inter et de ses emplois que je veux sauver.