Article de M. Jean Puech, ministre de l'agriculture et de la pêche, dans "Éducation Économie" de décembre 1993, sur l'enseignement agricole, intitulé "La formation, un enjeu pour l'avenir".

Prononcé le 1er janvier 1993

Intervenant(s) : 
  • Jean Puech - Ministre de l'agriculture et de la pêche

Média : Education Economie

Texte intégral

L'enseignement agricole fêtera bientôt ses cent cinquante ans d'existence. Les grandes étapes de son développement à l'époque moderne ont coïncidé exactement avec celles de l'histoire de l'agriculture et du monde rural. Premier système d'enseignement professionnel organisé par l'État, il a su montrer des capacités d'adaptation rapide aux évolutions économiques et sociales du monde agricole. Avec ses 155 000 élèves, apprentis et étudiants, et son dispositif de formation professionnelle des adultes, il demeure aujourd'hui, au moment où le monde agricole et rural est confronté à une crise profonde et multiforme, un atout majeur pour construire l'avenir. La formation et l'innovation doivent nous aider à relever les défis que constituent, entre autres, les adaptations à la politique agricole commune, le développement des agro-industries, l'environnement et la protection de la nature ainsi que l'émergence de nouveaux métiers. De plus, elles contribueront largement à la réussite de la politique de reconquête du territoire qu'a engagée le Gouvernement. Les raisons qui avaient présidé, il y a presque cent cinquante ans, à la création d'un système de formation spécifique sont donc toujours d'actualité.

L'originalité et l'identité de l'enseignement agricole s'expriment d'abord dans les missions qui lui ont été fixées par les lois de 1984 et qui s'appliquent aussi bien au secteur public qu'au secteur privé grâce à ce cadre législatif, les établissements privés, à qui ont été confiées des missions de service public, sont devenus des partenaires à part entière de notre système de formation. C'est en remplissant l'ensemble de ces missions que nos établissements, bien répartis sur l'ensemble du territoire, peuvent jouer pleinement leur rôle de "centres de ressources" pour le milieu environnant et occuper ainsi une place essentielle dans la vie de nos régions et de nos départements.

La première caractéristique de l'enseignement agricole tient à son immersion dans le milieu professionnel et social. Ce dernier prend une part décisive dans la vie de la communauté éducative, notamment à travers sa participation active aux jurys, aux commissions professionnelles consultatives et aux conseils d'administration des établissements qui – il faut le souligner car c'est une de nos originalités – sont présidés par des professionnels, par des élus ou par des parents d'élèves. L'insertion dans le milieu professionnel est également une préoccupation centrale de la formation et des démarches pédagogiques grâce à l'existence d'exploitations agricoles en grandeur réelle dans les lycées, à l'obligation de stages en entreprises pour les élèves et à l'enseignement de la pratique professionnelle.

L'enseignement agricole a su prendre en compte les mutations exigées par les bouleversements qui ont affecté l'économie agricole et la société rurale. Ces mutations se sont concrétisées dans l'entreprise de rénovation engagée depuis 1984. La rénovation pédagogique a su développer des méthodes originales et équilibrées entre la formation de base, les démarches inductives de la découverte des milieux, l'apprentissage des techniques gestuelles et la formation de la personnalité des jeunes en faisant une large place à l'organisation pluridisciplinaire des formations.

La spécificité des missions de l'enseignement agricole et l'originalité de ses méthodes pédagogiques expliquent sans doute l'attrait qu'il continue d'exercer sur les jeunes et leurs familles et qui s'est manifesté à la dernière rentrée scolaire par une forte augmentation de ses effectifs. S'il attire un public de plus en plus large, c'est aussi grâce à la diversification de ses formations qui lui a permis d'élargir ses champs professionnels et de préparer ainsi les nouvelles générations aux différents métiers du monde agricole, rural, de la nature et du vivant.

De plus, l'enseignement agricole a su s'adapter ; grâce à ses innovations, à des publics très différenciés, en particulier aux besoins des jeunes en difficulté. Son rôle de promotion sociale a été favorisé par la possibilité d'articuler des formations courtes, permettant des sorties positives dans la vie active sur des formations longues : à titre d'exemple, on peut rappeler que la moitié des titulaires du brevet d'études professionnelles agricoles (BEPA), que plus de 52 % des diplômés du brevet de technicien agricole (BTA) poursuivent leurs études et que 68 % des élèves de brevet de technicien supérieur agricole (BTSA) sont issus de notre BTA.

L'année 1993 a été marquée par une nouvelle étape de la rénovation de l'enseignement agricole. En plein accord avec la très forte majorité qui s'est exprimée au Conseil national de l'enseignement agricole (CNEA), nous avons souhaité être pleinement associés à la réforme des baccalauréats. Le ministre de l'Agriculture et de la Pêche codélivrera donc le baccalauréat avec le ministre de l'Éducation nationale. L'enseignement agricole, tout en étant complétement inséré dans le système d'éducation, continuera de développer son identité propre, à travers une large autonomie pour la définition des programmes, l'organisation des formations, l'évaluation des connaissances, le fonctionnement des jurys. Il a donc fallu une dizaine d'années pour conduire à son terme cette entreprise de longue haleine dont les finalités ont été réaffirmées de manière solennelle dans le second schéma prévisionnel national qui a fixé l'ensemble de nos objectifs pour la période de 1993 à 1997. Parallèlement à la rénovation de la formation initiale, l'enseignement agricole doit continuer d'affirmer son originalité dans le développement de ses différentes missions de formation professionnelle continue, d'expérimentation, de développement et d'animation du milieu rural ainsi que de coopération internationale, missions dont l'imbrication doit s'exprimer dans les projets d'établissement. Pour remplir de manière efficace et dynamique l'ensemble de ces missions, il faut que s'instaure une collaboration de plus en plus étroite entre les différentes familles de l'enseignement agricole. Les établissements, tout en préservant leur identité à travers l'élaboration de leur projet doivent développer leur fonctionnement en réseau afin de favoriser l'émergence de véritables pôles de compétence au niveau départemental et régional.

Enfin, on ne peut parler de l'enseignement agricole sans faire référence à l'enseignement supérieur et à la recherche qui en sont en quelque sorte la clé de voûte. Héritiers plus que deux fois centenaires d'une tradition glorieuse, leur apport aux grandes disciplines de l'agronomie, de la médecine vétérinaire, de l'agro-industrie, a été décisif quand il ne les a pas créés. Afin de mieux orienter l'avenir de ce formidable potentiel de formation et de recherche, le ministère de l'Agriculture et de la Pêche s'est engagé dans la réalisation d'un plan de modernisation et de rénovation qui a notamment pour objectif la constitution de quelques pôles d'enseignement supérieur, de recherche et de développement de taille européenne, travaillant en réseau dans le cadre d'un schéma national directeur.

Sans présomption exagérée, je crois que l'enseignement agricole peut être fier de ses succès qui doivent beaucoup à la compétence et au militantisme professionnel de tous les membres de la communauté éducative ainsi qu'au soutien constant des professionnels et des collectivités locales. Ses succès tiennent aussi à la capacité qu'il a eue de préserver son identité fondée sur ses missions, sur son immersion dans le milieu professionnel et sur l'originalité de ses méthodes pédagogiques tout en affirmant son souci de parité avec l'Éducation nationale tant en ce qui concerne le statut de ses personnels que les niveaux de ses formations et de ses diplômes.

Pour répondre aux défis de l'avenir, l'enseignement agricole a besoin de développer des études prospectives et des procédures régulières d'évaluation : c'est pour engager cette démarche que j'ai demandé à une commission présidée par le professeur René Remond d'évaluer notre système de formation public et privé.

L'enseignement agricole doit continuer de trouver sa propre voie : c'est en se fixant régulièrement de nouveaux objectifs et de nouvelles perspectives d'avenir que nous pourrons donner tout son sens à la notion de savoir vert.